[FOCUS] Le septième juré : Faites juger le meurtrier ! 

Nous l’avons vu avec la réflexion acerbe sur l’institution judiciaire états-unienne proposée par Juré n°2 : le système ne peut fonctionner que si toutes ses instances sont au beau fixe. Au-delà de tout le débat sur l’inclinaison morale liée à la culpabilité, cœur du film de Clint Eastwood, les détours nous amènent à des conclusions malheureuses sur une enquête bâclée par des fonctionnaires en manque de zèle, policier·es comme avocat·es. Le charme de la justice expéditive se heurte à une réalité de terrain qui a cruellement besoin de temps pour analyser les centaines de facteurs déterminants, notamment dans le cadre d’affaires aussi sensibles qu’un féminicide. Ce sentiment de système cassé ou sérieusement mal en point se retrouve également dans d’autres films contemporains. Pas plus tard que cet été, Le fil a posé l’auto-persuasion d’un avocat (Daniel Auteuil, également réalisateur du film) envers l’innocence de son client (Grégory Gadebois) comme une nouvelle obstruction à une démarche ici présentée comme solide. Les éléments factuels et référencés se découvrent un nouvel ennemi, celui de l’intuition plus animée par la lubie que par la raison. Mais il ne faudrait pas penser que ce constat quant au besoin de réforme d’une institution aux contours trop aérés est une urgence contemporaine. Si le film d’Eastwood, en y empruntant le temps d’une séquence le procédé narratif, ne peut empêcher la comparaison avec cette matrice incontournable qu’est l’exceptionnel 12 hommes en colère (1957) de Sidney Lumet, il fait écho à un autre film, actuellement plus obscur, qui dépend du même canevas : celui d’offrir en place de personnage principal un juré coupable du crime en débat.

D.R

Celui qui nous intéresse aujourd’hui, Grégoire Duval (Bernard Blier), n’a d’ailleurs que peu de similitudes avec Justin Kemp (Nicholas Hoult, l’américain moyen quasi-modèle chez Eastwood) au-delà de cet aspect “bonne pâte”, ce citoyen passe-partout à qui l’on donnerait le bon Dieu sans confession. Là où l’implication de Kemp dans le décès de la victime nous est donnée par le déroulé d’un flashback introduit par sa propre découverte des faits pour qu’il en subisse l’horreur à nos côtés, c’est le meurtre bien conscient qui introduit Le septième juré. Au diable l’empathie, Duval est immédiatement présenté comme un monstre attiré par le corps féminin de Catherine Mortier (Françoise Giret), cette fille aux mœurs faciles qui ne dira pas non, au point de tenter le viol et, suite à la résistance inattendue, l’étranglement, cette fois-ci avec succès. Dans l’approche de l’agression par la caméra de Georges Lautner, beaucoup nous est épargné : une fois qu’il n’est plus question d’un désir partagé, le corps nu bronzant sur les rives du Doubs n’apparaît plus, l’objectif collant aux mains de Duval, au cou de Mortier, aux échanges de regards de celle qui suffoque et de celui qui abat sa sentence machinalement. La mise en scène de ce triste trépas se veut aussi mécanique que l’esprit de Duval, dont les dires surviennent en off une fois la pulsion assouvie, laquelle, machinale, ne ferait pas de lui un coupable puisqu’il n’avait ni désir ni colère. Contrairement à Kemp encore, réaliser ce qu’il a fait et l’affirmer ne fait pas partie d’une dualité qui le tiraille : il est immédiatement convaincu de la non-gravité de son acte et compte reprendre sa vie comme si de rien n’était. 

S’il est difficile de suivre un tel personnage au premier abord, l’idée derrière Le septième juré est de pointer les failles d’un système supposément imperméable – nous y venons – lorsque la culpabilité survient enfin. Le dilemme moral de Duval se déclenche lorsqu’il est convoqué comme juré au procès de l’innocent désigné pour le remplacer sur le banc des accusés. Les échanges au troquet qui rythment la vie de Pontarlier raisonnent différemment pour celui qui, d’ordinaire indifférent, commence à s’impliquer. Surtout, les dialogues relèvent de l’avarice et de la perfidie qui animent les esprits en ébullition depuis le meurtre, révoltant celui qui est en passe de devenir notre héros après avoir subi notre détestation. Les écouter vanter l’arrivée de la première peine de mort en leurs contrées comme s’il n’y avait rien de plus glorifiant, se réjouir d’être enfin débarrassé·es de “la pute du coin” – y compris pour ceux qui mentionnent sans vergogne leurs aventures avec elle – lui devient insupportable. À ce jeu de changement d’état d’esprit, Bernard Blier s’avère parfait. Sa silhouette patibulaire, comme presque obligée d’être dans le champ, rend le personnage alourdi par les faits qui l’accablent sans que ces derniers ne semblent le mouvoir. Ce visage de clown triste que rien n’atteint s’ouvre à l’émotion, à la réaction spontanée face à l’adversité et Lautner s’évertue à capter par le gros plan ces moindres traits évocateurs, entamant notre phase empathique qui amorce le procès où nous saurons lutter avec notre cher Duval. Ce qui garde la démarche alourdie, c’est la continuité de la voix off qui peine à quitter le récit. Intéressante lorsqu’elle introduit un personnage qui se force à ne rien ressentir pour ne pas analyser son immédiat méfait, elle devient obsolète quand l’image donne tout et un certain manque de dosage ne l’invite pas à quitter le champ des dialogues perçus.

D.R

Le procès fait aussi figure d’originalité dans son déroulé narratif. Lorsque Duval y apprend que les jurés ont droit d’intervention, d’appel à la barre et de questionnements des témoins et intervenant·es, il décide de prendre l’audience en main et de fournir par ses intercessions les preuves manquantes à l’enquête branlante. En conséquence, la mise en scène se resserre autour de lui dans un plan articulé par un travelling latéral le reliant au juge d’instruction (Jacques Monod), gimmick récurrent qui souligne le caractère inhabituel d’un tel procédé. Surprise pour les membres du corps judiciaire, notamment le procureur général (Francis Blanche) dont les inserts sur le visage en montrent l’exacerbation, mais aussi surprise pour le/la spectateur·ices qui découvrent tout un pan ignoré d’un système dont on ne montre que des rouages très classiques. Nous y retrouvons le caractère semi-ludique des films de procès, où la parole se doit d’être parfaitement rythmée par le montage pour jouer sur le suspense et les révélations, et ce détournement des interlocuteur·ices habituel·les pour nous amener à observer celleux qui d’ordinaire sont totalement silencieux·ses joue sur le ressenti, nous impliquant de plus belle. Les autres plans constituant la séquence ne sont que des contrechamps à celui englobant Duval et le juge, notamment quand Sylvain Sautral (Jacques Riberolles), l’accusé à tort, envoie ses regards de remerciements à ce septième juré, lui qui prend bien plus sa défense que son propre avocat et lui offre la liberté que personne ne comptait accorder. La brèche est béante et a été brillamment démontrée : sans l’intervention de Duval, ou surtout sa connaissance de son droit d’intervention en qualité de juré, Sautral passait à la guillotine sans sommation. Mais au-delà d’un système qui n’utilise pas l’intégralité de ses possibilités pour bien fonctionner, Lautner démontre lors d’un dernier acte que le problème, la réelle faille, est avant tout celle de l’humain.

D.R

Sautral innoncenté n’en fait pas un innocent aux yeux de tou·tes. Tant qu’un·e coupable plausible ne sera pas désigné, il sera raillé, pointé du doigt. Seul le départ, de la ville ou de la vie, peut lui offrir un ailleurs. Duval, lui, veut sauver le jeune homme même si cela veut dire se désigner comme l’auteur du crime et risquer la potence. Rien n’y fait : la condamnation facile a déjà été adoptée par la masse et reconsidérer n’est pas au programme malgré les aveux du concerné. Le visage de Blier se ronge, ses yeux crient à la considération de ses dires, la caméra capte l’urgence mais personne d’autre que le/la spectateur·ice ne le voit : enquêteurs et proches regardent ailleurs, vers la camisole qui ramènera, ils l’espèrent, ce faux coupable à la raison. Duval est condamné à continuer sa vie morose, totalement dévasté par une culpabilité qu’il ne pourra jamais prouver. Ironie certaine quand c’est l’idée de voir un autre homme condamné, par la justice ou le tribunal populaire, qui anime son envie de justice. Ici le féminin n’a pas la part belle, y compris pour son épouse (Danièle Delorme) qui comprend rapidement les faits mais préfère les taire par stratagème, la démonstration d’intelligence de son mari lors du procès lui offrant les bonnes grâces de la ville. Et Catherine Mortier, pourtant assassinée et elle aussi moquée dans l’espace public, n’aura pas eu droit à la même considération de la part de Duval. Autre époque, autre mœurs, comme diraient trop d’autres.

Le septième juré, de Georges Lautner. Écrit par Jacques Robert. Avec Bernard Blier, Danièle Delorme, Jacques Riberolles… 1h34
Sorti en France le 18 avril 1962

0 Commentaire

Laisser un commentaire

En savoir plus sur On se fait un ciné

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture