Tous ceux qui se souviennent de Munich (Steven Spielberg, 2006) ont certainement gravé dans leur mémoire la violence de cette vengeance organisée par le Mossad. Impossible d’oublier Anouk, la fillette échappant de justesse à l’explosion du téléphone piégé dont elle tient innocemment le combiné et qui emporte son père dans des déflagrations quelques minutes plus tard. Mais aussi Jeannette (Marie-José Croze), tueuse à gages engagée pour lutter contre la liquidation punitive de l’opération Colère de Dieu, dont le corps nu et sanguinolent finit criblé de balles dans une chambre d’hôtel. Avner (Eric Bana), un des auteurs de ces représailles, recouvre le corps de Jeannette de sa robe, tel un linceul. Ce geste trahit la culpabilité qui le ronge avant d’être froidement interrompu par ses collègues déjà anesthésiés par l’aberrante violence de leur mission. Cette vengeance découle de la prise d’otage des onze athlètes israéliens des Jeux olympiques de Munich, le 5 septembre 1972, tués par le commando palestinien Septembre Noir. Si Avner, agent du Mossad et protagoniste du film de Spielberg, est hanté par une profonde culpabilité et des doutes sur ses actes meurtriers, ce sentiment refait surface chez Geoffroy Mason (John Magaro), quant à lui personnage du 5 Septembre de Tim Fehlbaum. Journaliste en charge de la diffusion de cette nuit tragique, ce jeune producteur ambitieux à la tête de la réalisation du direct se rend compte – trop tard – que certaines de ses décisions ont peut-être influencé le cours du drame.
Tim Fehlbaum immerge le spectateur à l’intérieur des studios ABC, au sommet d’une tour à Munich, non loin du village olympique. On y découvre, à huis-clos, une équipe de journalistes chargée de diffuser les Jeux, travaillant encore sur les heures de nuit. Des coups de feu retentissent au loin. Peu à peu, l’équipe comprend qu’il s’agit d’une prise d’otages et le film bascule très vite dans une course effrénée à l’audimat. Confinés au milieu des écrans cathodiques, des machines et des câbles imposants, dans la pénombre et la chaleur des engins techniques, Geoff Mason et son équipe doivent réagir. À travers ces équipements encombrants qui font le décor, Fehlbaum met en lumière la matérialité de l’époque qui contraste avec notre ère digitale dont les aspects techniques de la communication sont beaucoup moins visibles. Dans cet environnement chargé et étouffant, les gros plans sur les visages révèlent la tension qui habite les membres de l’équipe. On pourrait presque les confondre avec des officiers militaires en mission sous-marine manipulant frénétiquement le tableau de bord (ici les machines techniques). Fehlbaum parvient à recréer la tension en utilisant une caméra épaule en continu. Par définition, cela provoque une instabilité de la prise de vue renforçant l’effet de précipitation et d’improvisation, à l’image de celle des journalistes qui se rendent sur le terrain pour couvrir au plus près la prise d’otage. Geoff Mason et son équipe, qui voient dans cet événement une opportunité de carrière, choisissent d’endosser un rôle qui les dépasse. Désormais, la priorité est de savoir s’ils doivent tout filmer et par quels moyens. Un technicien des studios, désigné à la volée, devient caméraman. Un journaliste se fait passer pour un athlète et s’infiltre dangereusement dans le village olympique pour approcher la prise d’otages. En un instant, une nouvelle équipe non spécialiste s’est formée. La prise de risque de ces journalistes sportifs au service de l’information s’apparente ici à un travail de reporter de guerre de terrain, qui dans le feu de l’action s’empare d’une mission supposément impossible, faisant fi de leur manque d’expérience.
Geoff Mason soulève un point que nous attribuons aujourd’hui à une question de droit à l’image : « Peut – on montrer des gens se faire abattre en direct à la télévision ? ». Alors que la question ne se pose plus vraiment de nos jours, notamment par l’arrivée du floutage des visages et la censure d’images violentes dès les années 90, c’est la première fois qu’un drame se voit en direct à la télévision. Si la question de tout voir se pose parmi l’équipe de journalistes, Tim Fehlbaum décide quant à lui de ne montrer cette violence que par le biais de la suggestion. Le véritable champ est traité en images d’archives, dans ces moniteurs que l’équipe technique et médiatique ne quittent pas des yeux. Certains personnages comme Jacques (Zinedine Soualem) semblent terriblement impuissants face à cet évènement qui les dépasse ; ils rappellent le personnage d’Asger Holm (Jakob Cadergren) ce policier campé au service des appels d’urgence et qui ne peut rien faire d’autre que d’imaginer l’horreur dans ce qu’on lui raconte à l’autre bout du fil. (The Guilty, Gustav Möller, 2018).
Il s’agit aussi de s’interroger sur le rôle de l’Allemagne à ce moment précis. Tout comme une chaîne de télévision qui prend ses décisions en fonction de l’audimat et des intérêts personnels, les autorités allemandes semblent davantage préoccupées par l’image que renvoie leur pays que par la bonne gestion de la situation. Encore tâchée de son passé nazi, le pays cherche à se réconcilier avec son histoire et la manière qu’elle eut d’utiliser les JO de 1936 comme une plateforme de propagande du régime hitlérien. Tim Fehlbaum utilise pour illustrer ce propos les images d’archives du journaliste Conrad Alhers, qui divulgue une fausse information en confirmant une rumeur. Celle de la libération des otages dont il s’attribue aussitôt le mérite en proclamant : « La libération des israéliens revient aux allemands ! ». Marianne Gerbhardt (Louise Benesch), traductrice au milieu de tous les journalistes et techniciens, semble être la seule à percevoir le problème dans la gestion de cette crise qui se fond dans une course médiatique, alors que des vies sont en jeu. Elle représente surtout cette nouvelle génération allemande qui cherche à se distancer des erreurs de ses parents qui avaient accepté l’atrocité du nazisme. En répliquant « Je ne suis pas mes parents », elle affirme sa volonté de se réconcilier avec un passé difficile et de construire une image différente de l’Allemagne. Tandis qu’en cherchant à redorer son image à tout prix, l’Allemagne reste prisonnière de son passé, ne gérant le conflit qu’à travers ce qu’il reflète d’elle-même.
De nos jours, les médias et la diffusion d’information en continu et en masse ont un impact direct dans les paysages politiques mondiaux, notamment quand partis ou personnages politiques ont vu grâce à eux leur notoriété grimper. Les dernières élections législatives allemandes nous le démontrent avec l’AFD, (parti d’extrême droite Allemand) actuellement en montée alors que beaucoup ont lutté à travers les mêmes médias pour éviter le retour du nationalisme. Avec 5 Septembre, Tim Fehlbaum s’empare du réalisme pour raviver les mémoires d’un événement dont les échos résonnent. Il réussit à tenir le spectateur en haleine en transformant ce drame en un thriller efficace, le plaçant à travers un point de vue inédit : celui des personnages médiatiques dont il pointe les visages au plus près de sa caméra. Mais en arrière-plan, le film ne peut ignorer les questionnements politiques qui en découlent. Par l’écho inévitable qu’il fait aux attentats du 7 octobre 2023 et par l’importance de la qualification des attaquants en « terroristes » – puisque ce sont les personnages eux-mêmes qui, dans l’improvisation, adoptent ce terme et contribuent ainsi à son ancrage –, le film prend forcément, peut-être inconsciemment, parti. Dénoncer l’acte de barbarie aujourd’hui, c’est ignorer les représailles qui en découlent et hiérarchiser les victimes. Puisque le film évite soigneusement cet écueil dans sa narration dialoguée, il ne s’agit pas de prêter d’intentions nocives à Tim Fehlbaum, juste de laisser une question ouverte, qui ne saurait, elle, être ignorée. Un film ne saurait être condamné pour un hors-champ supposé et il s’agit de disserter sur les intentions évidentes pour nos regards, car 5 Septembre, dans son essence, reste un objet de réflexion et qui sait, peut – être, de prise de conscience sur la manière dont les moyens de communication façonnent notre façon de voir, de comprendre et de réagir au monde aujourd’hui.
5 septembre, de Tim Fehlbaum. Écrit par Moritz Binder et Tim Fehlbaum. Avec John Magaro, Louise Benesch, Zinedine Soualem… 1h35
Sorti le 5 février 2025

