[CRITIQUE] Tardes de Soledad: Trois tristes tigres

L’arrivée d’Albert Serra dans l’univers du documentaire sonne comme une évidence : son procédé filmique laissant une liberté quasi-totale à ses comédiens permet une fluidité d’attitude novatrice ; une fiction de Serra c’est en soi déjà un documentaire sur ses propres personnages au sein même du tissu fictionnel. Le cinéaste espagnol a aussi un sujet de prédilection : la ridiculisation de figures de haute considération par la monstration sans fard de leurs propres agissements en adéquation avec leur cercle social (le roi à l’agonie (Jean-Pierre Léaud) dans La mort de Louis XIV certes, mais surtout De Roller (Benoît Magimel) dans Pacifiction, éternel bouffon persuadé d’avoir la situation sous contrôle alors qu’elle lui échappe totalement.) Serra est enfin un cinéaste de la pause, de l’instant suspendu voire étiré jusqu’au-delà du supportable, questionnant sans cesse ce rapport au regard comme au temps si propre au cinéma. En sachant tout cela, on sait déjà à quoi s’attendre avant de se lancer dans Tardes de Soledad, un mécanisme esthétique conscient, une volonté de critique frontale de ses personnages et un jeu sur l’impression d’éternité de l’instant, tout cela au service d’un sujet, la tauromachie, qui révèle la totale ingéniosité de ce dispositif. Avant-même de lancer le long-métrage, on peut se douter que Serra ne va pas être tendre avec ces danseuses ridicules.

« Tardes de Soledad », soit littéralement « après-midi de solitude ». La solitude, c’est celle de Andrés Roca Rey, le matador que les multiples caméras de Serra suivent pendant un peu plus de deux heures, seul face à son taureau dans l’arène le temps d’une exécution formulée comme un spectacle. La quasi-totalité du documentaire n’est composée que de scènes de corridas où Andrés transpire et gesticule face à l’impassible bestiau avant de l’achever d’un coup d’épée dans le trapèze sous une pluie de félicitations de son équipe et d’applaudissements du public. Mais quel public ? On ne le voit jamais frontalement, ce public, face à la caméra il n’y a que les toreros, le taureau et le sable, et jamais Serra ne dévie de ce dispositif. La confrontation avec la bête n’est dès lors plus spectacle mais pure tragédie, une effusion de sang comme un sacrifice pour honorer les Dieux. Le bovin débarque sur scène, se bat et meurt, il n’y a que le son pour nous avertir que des gens s’en divertissent mais jamais nous n’aurons leur strict point de vue. Il n’y a que le matador, seul, jouant sa vie pour un triomphe dont on ne profite jamais de la répercussion concrète. Tout pourrait presque ne se passer que dans sa tête.

Cette « déspectacularisation » de la corrida permet d’anéantir sa dimension culturelle et traditionnelle et offre à considérer ce duel sous un angle plus matérialiste. Ce à quoi s’intéresse le cinéaste, c’est déjà la figure du matador, acrobate brailleur en tenue de poupée qu’on croirait immédiatement sorti d’un conte fantastique. Il paraît déjà absurde dans sa physicalité, Serra insiste longuement sur ses injonctions au taureau pour le faire approcher, ses grimaces invraisemblables dignes de masques du théâtre antique, ses postures à la fois humaines et inhumaines… De manière à en soustraire le rituel, la frontalité de la mise en scène aborde le matador comme n’importe quel quidam et non comme un emblème de courage divin. Par conséquent, la légitimité d’un tel acte refait immédiatement surface. « D’où cet homme est-il en droit de tuer un taureau en public ? » Ces questions et remises en cause de la corrida ne sont pas nouvelles, le tour de force de Tardes de Soledad est définitivement de les renouveler en usant de méthodes propres à son médium, empruntant un angle qui offre à étudier le geste de face, et non en plongée depuis des gradins. Cet « après-midi de solitude » ne se veut pas être observé mais partagé, ainsi l’invraisemblance de l’acte saute aux yeux bien plus violemment.

Copyright Dulac Distribution

Mais le ridicule s’attise surtout dans les scènes hors de l’arène. Andrés dans sa limousine accompagné de ses suppléants, agents et assistants (les « cuadrillas »), se fait recouvrir de compliments d’un autre temps, vantant son mérite mais surtout la taille de ses cojones. « Il en faut des couilles pour faire ce que tu fais », à tort et à travers. Ce motif de remarque sur la proportion de l’appareil génital, s’il semble d’abord répété comme une blague, s’avère révélateur d’un milieu ultra-machiste (absolument aucune femme n’est en vue) ventant l’achèvement du meurtre d’une bête comme le pinacle d’une pureté masculine. Serra ne laisse aucune ambiguïté quant à l’aspect sadique des hommes qu’il filme, il y a la volonté de divertir d’accord, mais le goût du sang prédomine dans ces instants lunaires où les cuadrillas en viennent à balancer des insultes puériles au taureau depuis les tribunes de sécurité. Un bon taureau se laisse mourir sans trop de problème et surtout il mérite son sort, la tauromachie est ce duel de mâles dominants où l’honneur du matador voire de toute la race humaine est en jeu.

On vient voir un affrontement fétichisé, l’homme contre la nature, et c’est l’homme qu’on veut voir triompher, c’est plus rassurant. Andrés sera blessé parfois, mais cela ne contribue qu’à une intensification des encouragements de la foule. À ce sujet, il est extraordinaire d’apercevoir la fulgurante différence entre le matador dans l’arène et dans ses appartements où il se fait bichonner. Revient en tête cet instant où il se fait habiller, porté comme un nourrisson pour que son costume puisse rentrer dans son postérieur et lui faire un corps d’athlète. Où est passée la statue sévère et sûre d’elle au point de risquer sa vie ? Elle est là, incarnée dans ce gringalet au ventre bedonnant se drapant dans les plus beaux hôtels du pays. C’est là où Serra pointe quelque chose de puissant : la figure du matador en guerrier n’existe qu’au travers de son apparence et des images qu’elle donne à produire. Son statut supérieur est moins défini par ses prouesses que par son milieu social et son entourage qui le protège. C’est un souffle anachronique, un retour à des mœurs dépassées et qui prospèrent dans une banalité confondante. Entre Louis XIV et Andrés Roca Rey, il n’y a finalement pas tant de différence.

Pour eux l’animal ne compte que comme prétexte, il est seul contre tous. À ce titre,  cet « après-midi de solitude » ne serait-il pas le sien ?  Le tout premier plan du film est celui d’un taureau dans sa réserve la nuit. Un regard caméra s’opère, un instant de partage, de compassion pour la bête profitant inconsciemment de ses derniers instants. La caméra, elle, le sait, cette suspension sensible ouvrant le documentaire contribue à anéantir toute confusion qui pourrait s’opérer sur l’intention de Serra, il n’est pas un cruel qui aime faire souffrir son spectateur en montrant un animal mourir en boucle pendant 2 heures. Car ce drame il dure, il est éprouvant par la retranscription quasi-totale de sa durée par le montage. Le climat de malaise vient autant de la performance du matador que des dispositifs d’agitation du taureau. Il arrive dans l’arène, puis un homme à cheval vient lui enfoncer une lance dans le dos, avant qu’un autre ne vienne à son tour l’éperonner plusieurs fois. C’est tout à la fois une exécution et une mise en scène et si Serra en filme la teneur décomplexée, il n’oublie pas non plus les dagues plantées dans le dos du bovin, pompant progressivement son sang. Lorsque la cérémonie s’achève, il s’intéresse moins à la célébration de Andrés qu’à l’agonie de sa proie. Le visage presque mort du taureau en gros plan apparaît comme un dernier échange avant qu’il ne se fasse happer brusquement par un cortège qui le traîne hors de l’arène, c’est un adieu, ou une excuse. Ce n’est pas le cadre qui produit la violence, il en est le réceptacle et le témoin.

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Serra serait-il en train de conjuguer résistance et indifférence ? Cette mise à mort, le cinéaste nous l’impose en questionnant les fondements mêmes de la définition de la corrida. Il n’y a plus de notion d’art, de divertissement ou d’objet culturel, c’est l’ahurissante tragédie, la cérémonie et rien d’autre que l’on observe. Si l’œil de la caméra regarde le taureau mourant avec compassion, il regarde également le spectateur avec adversité et avertissement. Qu’on ne l’y reprenne plus à vanter la « beauté » de la corrida, il n’est visiblement perceptible que depuis les gradins, le regard situé à l’état auquel on veut le placer pour l’endormir et l’y préparer.

Tardes de Soledad réalisé par Albert Serra. 2h05

Sorti le 25 mars 2025

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