[CRITIQUE] Ce n’est qu’un Au Revoir & Un pincement au cœur : Rester un peu avant de partir

Il y a dans les derniers jours d’un internat quelque chose d’éminemment cinématographique. Non pas dans le sens spectaculaire du terme mais dans ce qui se joue dans le silence, l’attente,  les gestes anodins qui deviennent soudain pleins d’enjeux. C’est cet entre-deux que Guillaume Brac choisit de filmer dans Ce n’est qu’un au revoir et Un pincement au cœur, deux moyens-métrages documentaires projetés ensemble qui forment moins un diptyque qu’un déplacement subtil à travers l’espace, les affects et les angles morts de la jeunesse. À Die, dans la Drôme, puis à Hénin-Beaumont, dans le Pas-de-Calais, Brac filme deux groupes d’adolescent·es à l’orée d’un basculement : la fin de l’année scolaire, la dissolution lente d’une amitié, le moment redouté où l’on se sépare sans trop savoir si l’on va se retrouver. Le format resserré (4:3), les plans souvent fixes, le peu de mouvements de caméra participent d’une économie d’effets qui refuse la dramatisation et ouvre au contraire un espace de regard. Ce qui se joue ici n’est pas une célébration abstraite de l’adolescence mais l’inscription d’un état flottant, traversé par la conscience aiguë d’un monde qui ne tient plus.

Le temps s’installe, la parole émerge sans tension dramatique. Dans Ce n’est qu’un au revoir, les récits des adolescentes sont portés par la voix off qui crée une distance volontaire, une sorte de discrétion respectueuse entre celles qui parlent et celles qui sont filmées. Brac ne cherche pas à mettre en scène l’émotion, il la laisse surgir. Dans un internat bercé par les dernières routines avant le départ, les adolescentes évoquent leurs histoires familiales, leurs peurs de l’avenir, leurs désirs d’utopie ou de fuite. Il y est question d’une sœur disparue, d’un père resté par amour et devenu malheureux, d’une maison trop triste qu’on préfère fuir. Chacune parle de ce qui l’a constituée et ce que l’on voit à l’image n’est jamais une simple illustration de ce qui est dit : les corps souvent silencieux racontent autre chose, prolongent, nuancent, parfois contredisent ce que les voix énoncent. Quand Diane évoque, en voix off, la disparition de sa sœur aînée et l’admiration qu’elle lui portait, son visage reste impassible, presque figé. Elle est assise, le regard perdu, le corps droit mais fermé, comme si tout en elle résistait à ce qu’elle raconte. Ce décalage entre le récit et la posture laisse affleurer quelque chose de plus complexe : non pas une pure tristesse, mais un mélange de fierté, de culpabilité, peut-être de retrait. C’est là que le film trouve sa force : dans ces écarts entre ce qui est dit et ce qui reste. Le montage crée un espace d’écoute qui est aussi un espace de pensée. Ce n’est pas une chronique sociologique, encore moins une captation « naturelle » de l’adolescence. C’est un travail de regard dans ce qu’il a de plus politique.

CE N’EST QU’UN AU REVOIR – Copyright ©2025 CONDOR

Dans les chambres communes, les couloirs, les rituels d’internat, une tension affleure. Le groupe tente de retenir le temps, d’en faire durer les formes. Des adolescentes escaladent une passerelle interdite pour rejoindre le dortoir des garçons. Le plan reste fixe, la caméra n’intervient pas, comme si elle respectait la logique intérieure de la scène. Rien de spectaculaire, pourtant ce petit geste de transgression prend une dimension presque existentielle. Elles sont attrapées, réprimandées. Une surveillante leur lance qu’elles ne lui manqueront pas. C’est sec, banal et c’est justement dans cette banalité que quelque chose se joue : un moment de liberté éphémère immédiatement rattrapé par le contrôle, par l’autorité qui ne comprend plus ce qui s’exprime là – le besoin de contact, de jeu, d’exister un peu en dehors des règles. On ne peut s’empêcher d’y voir, sans caricature, un condensé du rapport qu’entretient l’institution avec sa jeunesse : un mélange d’exaspération et de désengagement. Le film ne commente pas mais il montre. Une élève évoque Sainte-Soline, mais la caméra l’accompagne aussi sur le terrain, lors d’une action militante. Le geste politique n’est pas seulement formulé : il est incarné, vécu. Une autre parle de son bac, qu’elle prépare autour des low-techs. Le militantisme n’est pas un accessoire : c’est un horizon. Grandir, aujourd’hui, c’est intégrer très tôt que les structures sont défaillantes.

Un pincement au cœur, tourné deux ans plus tôt à Hénin-Beaumont, inverse le dispositif : les paroles sont dites face caméra. Les protagonistes, Linda et Irina, deux amies de quinze ou seize ans, se livrent sans détour. Elles se racontent, se confrontent, se blessent parfois. Le film prend ici la forme d’un duo, presque d’un huis clos affectif qui laisse apparaître la complexité de l’amitié adolescente. Les échanges sont d’une grande richesse : Linda, habituée aux déménagements, parle de sa difficulté à s’attacher, Irina de son besoin de stabilité. L’une projette de devenir chirurgienne parce qu’on ne s’attache pas à un corps inerte, l’autre se rêve assistante sociale. Là encore, Brac ne force rien. Il filme les silences, les tensions, les regards détournés. On ne surligne pas l’émotion, on l’accompagne. Entre deux discussions, une scène de danse TikTok s’improvise dans une salle de classe vide. Une autre élève regarde, à l’écart, en souriant. Ce plan d’une douceur rare résume à lui seul la méthode Brac : être là sans s’imposer, filmer sans envahir. La mise en scène tisse un va-et-vient entre l’intime et le collectif. L’adolescence n’y est plus un simple moment de transition, mais un point d’alerte.

UN PINCEMENT AU CŒUR – Copyright ©2025 CONDOR

Au moment où les institutions éducatives se crispent, où la jeunesse est sans cesse sommée de s’adapter, d’optimiser, de se conformer, ces films rappellent une chose essentielle : filmer, c’est aussi prendre soin. Brac ne juge jamais ses sujets, ne les réduit pas à une origine, à un lieu, à une fonction. Il les laisse être contradictoires, maladroits, parfois en colère ; de la tendresse obstinée avec laquelle il filme celles et ceux qui doutent, résistent, cherchent encore à habiter le monde malgré tout.  Ce que ces deux films révèlent aussi, et peut-être avant tout, c’est une ligne de fracture générationnelle. Non celle, caricaturale, que les éditorialistes de plateau aiment agiter entre une jeunesse capricieuse et un monde adulte rationnel mais une fracture plus profonde, plus intime : celle d’une jeunesse qui perçoit plus tôt que prévu l’usure des récits collectifs. On les entend, ces jeunes, parler du bac, de leurs parents, des systèmes scolaires, mais sans illusion. Ils savent déjà qu’ils ne seront pas sauvés par une promesse républicaine. Ils ont compris que Parcoursup n’est pas un outil de mérite, mais un filtre absurde qui trie l’avenir selon des critères opaques. Ils ne rêvent pas de réussite mais cherchent d’abord à ne pas se perdre.

Dans ce cinéma-là, le politique ne passe pas par l’énoncé. Il passe par la structure même du film, par ce qu’il permet ou non de voir. Il passe par cette insistance à filmer ce que d’autres découperaient au montage : les temps faibles, les liens flous, les hésitations de pensée. On ne trouve pas ici de discours construits sur l’engagement mais des gestes quotidiens qui en disent parfois plus long : un badge sur un sac, un tract dans une main, un refus de répondre, une fuite discrète. Brac ne plaque pas de sur-sens idéologique sur ses images mais le contexte social et politique est partout, dans l’économie des gestes, dans la résonance de certaines paroles. On pense à cette adolescente qui dit ne pas savoir si elle pourra revoir ses amis après le bac. Ce n’est pas seulement la peur de l’éloignement. C’est la conscience que les trajectoires vont se disloquer, les conditions de vie s’éloigner, les inégalités se creuser. Et si après coup, quelque chose nous reste longtemps de Ce n’est qu’un au revoir et Un pincement au cœur, ce n’est pas une morale, ni une vision du monde. C’est une sensation. Celle d’avoir été autorisé à partager un moment qui ne nous appartenait pas, mais qui, à force de regard, devient commun. Une poignée de jours suspendus. Un été encore inachevé. Des corps sur le point de s’éparpiller. Des voix qui, même en off, continuent à résonner. Alors que tout dans notre époque tend à accélérer, à contraindre, à rentabiliser le moindre moment, ces films rappellent qu’il faut du temps pour grandir, et plus encore pour comprendre ce qu’on est en train de quitter. Filmer la jeunesse, ici, ce n’est pas en capter l’énergie mais en suivre le tempo. Et ce tempo, aujourd’hui, a changé : il bat au rythme d’une lucidité précoce, presque forcée. Une génération a compris trop tôt que le monde qu’on lui lègue est un chantier déjà à reconstruire. Une gare, un train, une main tendue. Rien n’est sûr. Mais quelque chose commence.

Ce n’est qu’un au revoir & Un pincement au cœur, de Guillaume Brac… 1h41 (63 min + 38 min)
Sortie le 02 avril 2025

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