[BERLIN 2025] Journal de bord 6 : Hey Jude

Parmi les cinéastes habitués de la Berlinale – au nombre desquels on compte aussi Hong Sang-soo –, Radu Jude est l’un des plus surprenants. Le critique festivalier l’a découvert avec son Ours d’or obtenu en 2020 pour Bad Luck Banging or Loony Porn, satire en trois actes sur la sexualité et les tabous de la société roumaine, et n’a depuis de cesse de le retrouver pour le suivre dans ses aventures toujours singulières, entre l’exubérant N’attendez pas trop de la fin du monde (2023) et son Dracula à venir. Pourquoi aime-t-on Radu Jude ? Car il ne fait rien comme les autres, cette année encore. Avec deux films au compteur dont un à la Woche der Kritik (festival parallèle à la Berlinale, sorte de Quinzaine des Cinéastes à la programmation radicale), présentés et projetés le même soir à une heure d’intervalle alors que les salles ne sont pas du tout dans le même quartier, il va sans dire qu’un événement Radu Jude a eu lieu. Ce dernier en a d’ailleurs joué lors de sa présentation de Sleep #2 à la Woche, où il a déclaré être très honoré de faire enfin partie de cette sélection qu’il estime plus intéressante et audacieuse que l’officielle. En même temps, difficile d’imaginer cela au Berlinale Palast. Jude rend hommage à Andy Warhol et son fameux Sleep – à la durée moindre ici, 62 minutes contre plus de cinq heures – en s’attachant au sommeil éternel du pop artist.

Ayant découvert qu’une caméra filme la tombe en continu et transmet le flux en direct sur internet, Jude a enregistré son écran pendant un an jusqu’à emmagasiner des centaines d’heures de rushs dont il se sert ici pour composer un poème saisonnier sur la mort et le temps qui passe. Il ne fait en réalité que prendre au pied de la lettre la citation inaugurale de Warhol, “The most wonderful thing about living is to be dead” (“la plus belle chose que l’on puisse vivre est d’être mort”), pour s’intéresser concrètement aux conséquences de ce changement d’état. Du jardinier qui s’occupe de la tombe aux touristes en tous genres (ceux qui font des selfies et les autres qui montrent leurs fesses), tous à leur manière continuent de faire vivre l’artiste. Plus encore, ils font vivre son œuvre, du moins en pensée. Qu’y a-t-il de plus warholien qu’une succession de plans fixes d’un même sujet soumis au poids des événements et des pixels d’une caméra à la définition limitée ? La beauté qui s’en dégage tient à l’attention extrême de Jude au montage pour créer une certaine mélodie. Par exemple, l’évolution des plantes qui entourent la sépulture au gré des saisons, les battements du vent de jour sous le soleil ou de nuit sous la neige et autres phénomènes météorologiques rappellent par la chromatographie qui en découle les sérigraphies de Marilyn Monroe. De même, la question du consumérisme surgit quand succède, à un lapin se baladant clandestinement dans l’obscurité, une troupe d’américains venus faire un pique-nique, téléphone et bières en main ; la tombe fait ici office d’ornement purement décoratif et performatif au théâtre de l’apparence. Pour autant, Jude ne juge pas mais s’amuse, composant à sa manière de drôles de tableaux, à l’image de celui où une femme au haut rose et jupe jaune correspond malgré elle aux fleurs déposées plus bas. C’est tout un jeu de communication qui se met en branle, entre ce qui gît et ce qui vit, les deux finissant parfois par se confondre – un tractopelle qui siège des heures devant la stèle ou un plan dézoomé révélant la galerie d’autres tombes en place sans que l’on sache si elles sont, elles, visitées avec la même ardeur. Il s’agit de continuer à vivre après le trépas pour trouver, quoiqu’il en coûte, une forme de beauté plutôt que des réponses.

© Radu Jude

Cette même interrogation anime Kontinental ‘25, présenté en Compétition où il a remporté – non sans étonnement, y compris de la part de Jude qui s’estime nul en la matière – l’Ours d’argent du scénario. Jude se réapproprie Europe 51 de Rossellini et le transpose à la ville de Cluj, en Roumanie, qu’il arpente à l’Iphone. On y suit Orsolya, huissière, qui essaie de surmonter le suicide d’un sans-abri qu’elle a été contrainte d’expulser. Elle erre désespérément dans les rues de la ville, racontant à tous ceux qu’elle croise la manière qu’a eu le pauvre homme de se tuer – une pendaison au fil de fer en étant au sol, à force de pousser contre un radiateur avec ses jambes. La répétition du récit est le premier décalage opéré par Jude en ce qu’il crée à la longue un effet comique, traduisant le chamboulement d’Orsolya et son incapacité à passer à autre chose. Kontinental ressasse cette même scène en alternant décors et interlocuteurs : le salon familial avec le mari, le bureau municipal avec un responsable, un banc public avec une amie, un bar avec un ancien étudiant futur amant d’un soir ou encore un parc avec un prêtre. Ce principe, alimenté par des longs plans à la netteté intégrale probablement tournés à la sauvette, permet un enchaînement de tableaux du quotidien au sein desquels le réel perce systématiquement. Le bruit de la rue, des passants, une voiture téléguidée, des silences imprévus rythment ces séquences de discussions qui dérivent sur les conditions de vie en Roumanie, ramènent cette toile de fond qu’est la mort d’un individu jugé marginal à un questionnement plus profond sur le moment présent. C’est la force du cinéma de Jude, qui sait allier émotion et provocation – la scène de sexe nocturne avec son étudiant devenu livreur dont le sac porte en LEDs roses la mention “Je suis roumain” afin de ne pas être pris pour un hongrois. Car ce qui ressort des saynètes est l’importance de l’altérité, de la communication avec autrui comme base sociale. Plutôt que de se dérober directement en vacances avec sa famille, Orsolya décide de rester à Cluj et se confronter à ce mal qui la ronge en l’exposant à ceux qu’elle croise. De la même manière, quand elle finit, apaisée, par quitter la ville, la caméra y reste, vissée aux rues de la bourgade roumaine qu’elle arpente désormais à la recherche du moindre contact. Kontinental s’évade ainsi du sillon néo-réaliste pour tendre à un montage qui rappelle les poèmes urbains d’avant-garde des années 1920 dont L’homme à la caméra est le plus grand représentant. Ici, moins d’explosivité formelle mais autant d’associations d’idées en collant différents points de vue. La dernière finit de nous cueillir, quand la forme pointue d’une stèle renvoie à celle de la toiture d’une maison. Il suffit d’un raccord pour lier le matériel et le spirituel, le temporel et l’éternel, et se demander où la joie demeure.

Kontinental ’25 de Radu Jude

Un ultime élan de mélancolie qui marque également la fin du parcours du critique festivalier. Le séjour a commencé fort et finit en beauté, avec ce double programme déconcertant et touchant ; une dimension que Jude avait récemment trop mise de côté. La Berlinale 2025 aura surtout été le terrain d’expressions politiques, jusqu’à la cérémonie de reprise des prix où Jude – toujours lui – a conclu ses remerciements en incitant les électeurs allemands à se rendre aux urnes le lendemain pour, citons-le, “éviter que le film d’ouverture l’an prochain soit Le Triomphe de la volonté de Leni Riefenstahl.” Un trait d’humour qui n’a tristement pas empêché l’Alternative für Deutschland de faire un score record en se hissant à la seconde place derrière les conservateurs du CDU. Une conclusion amère malgré la possibilité pour les leaders d’établir une coalition avec les socialistes du SPD (officialisée par accord de gouvernement le 9 avril) pour assurer un gouvernement et une politique sans membres de l’extrême-droite. Cette petite éclaircie invite à espérer retrouver les salles allemandes l’an prochain avec une programmation toujours aussi riche et engagée. Le critique festivalier, fort de souvenirs et découvertes en tous genres, retourne se reposer.

Portrait officiel de Radu Jude à la Berlinale, signé par ses soins.
© Elie Bartin

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