Ha Donghwa (Ha Seongguk) s’est garé en bas d’une colline. Il raccompagne sa petite-amie Kim Junhee (Kang Soyi) qui vient passer le weekend chez ses parents dans ce coin de verdure perdu au milieu de la campagne coréenne. La caméra fixée à l’arrière de l’habitacle nous plonge dans un moment ordinaire qui, l’air de rien, s’apprête à prendre un tournant décisif. Ils ont du mal à se dire au revoir, Donghwa hésite à partir ou à remonter en voiture pour emprunter le chemin gravillonné. Il n’est jamais venu, ne s’est pas annoncé ; elle le rassure, en pleine journée ses parents sont absents. De fil en aiguille, le plus tout à fait jeune homme et sa voiture se retrouvent stationnés sur le parking. Pourtant, à peine sorti du véhicule, le voici nez à nez avec son beau-père (Kwon Haehyo) et directement propulsé dans vingt-quatre heures trépidantes d’un rite de passage qu’il avait toujours évité jusque-là. Après le mélancolique In Water, Hong Sang-soo fait avec Ce que cette nature te dit une proposition comique savoureuse d’un weekend d’intégration familial, nouvelle variation de son univers cinématographique.
Au cœur de ce paradis vert, puisant dans des ressorts distingués de l’humour, Hong Sang-soo se fait plaisir et nous amuse plus ouvertement que de coutume en jouant avec des notions cardinales de la société sud-coréenne qui deviennent l’occasion de gags hilarants. Kim Oryeong (Kwon Haehyo), le père, force la main au jeune homme pour essayer sa vieille voiture de la fin des années 1990 et s’élance en trombe sur le même chemin gravillonné – furieusement en pente – mettant à mal les suspensions. Le respect dû aux aînés empêche Donghwa de refuser et le cinéaste laisse la gêne s’installer et planer lourdement sur la saynète par un plan fixe qui s’étire jusqu’à ce que le beau-père monte en voiture. Le ton est donné, ce week-end improvisé chez beau-papa et belle-maman, toujours repoussé à plus tard, est à subir. Hong Sang Soo s’amuse beaucoup d’un certain nombre d’attentes en les mettant joyeusement à mal. Il prend à contre pied la tradition patriarcale coréenne de porter aux nues la gente masculine notamment dans un contexte familial (on pense par exemple à House of the Seasons, réalisé par Jung Min-oh en 2023) en proposant un modèle en décalage avec le confucianisme attendu. Kim Oryeong se révèle être un véritable papa poule qui n’hésite pas à malmener Donghwa : physiquement en lui faisant gravir la colline pour atteindre la seconde partie du jardin par le chemin le plus ardu ; psychologiquement en le soumettant à une séance de questions-réponses qui sonne davantage comme un interrogatoire pour en connaître davantage sur ses intentions par rapport à sa fille mais également par rapport à la vie en général. Hong Sang Soo déploie peu d’artifices, il lui suffit d’un long plan fixe où beau-père et gendre sont assis sur un banc de part et d’autre d’une bouteille de makgeolli pour que la magie opère. La gestuelle des deux personnages laisse transparaître l’assurance du premier face à la gêne déguisée en nonchalance du second jusqu’à ce qu’un effet de zoom-dézoom vienne rompre malicieusement le ton de la saynète et provoquer le rire. Inlassablement interrogé par ses interlocuteur·ices, tour à tour le père, la sœur puis la mère, des éléments distillés dans des discussions aux répliques mordantes alourdissent minute par minute les charges en sa défaveur : il n’a jamais daigné venir présenter ses hommages alors qu’il sort avec leur fille depuis trois ans ; il est là aujourd’hui sans s’être annoncé ; pire que tout, il est poète sans le sou.
Donghwa joue le jeu jusqu’au soir, répond posément, oscillant entre naïveté et détachement, aux sous-entendus à peine déguisés. On s’attache autant à cette figure un peu looseuse qui subit cette épreuve qu’on se délecte de manière un peu coupable de ce joyeux spectacle. Poussant plus loin la modernité sociétale de Ce que cette nature te dit, Hong Sang-soo met en scène les hommes comme des êtres gentiment ridicules, objets faciles et plaisants de railleries affectueuses. Assis l’un à côté de l’autre, à l’ombre des arbres de la cour du temple Silleuk qu’ils visitent l’après-midi, Donghwa et Junhee apprécient le moment de sérénité qui s’offre à eux. Le poète entreprend une divagation philosophique d’une platitude navrante, ce que ne manque pas de lui faire remarquer son interlocutrice. Plus tard dans la soirée, après le dîner, les parents se retrouvent seuls dans le conteneur que le père a fait installer dans son jardin, lieu devenu son havre de paix – nouvelle rupture de ton -. Oryeong déballe toutes les réserves qu’il accumule envers le gendre depuis le début de la journée jusqu’à ce que Sunhee le coupe pour souligner à quel point il était similaire à Donghwa étant plus jeune. Ces réflexions s’invitent au détour d’une conversation et sont soulignées par un zoom ou un dézoom, indice de la rupture de ton, ou un silence, marque d’une pause bien sentie. Les deux scènes se répondent et bien loin des affleurements misogynes de Les Amours d’Oki (2011), Hong Sang-soo se moque doucement de ses personnages masculins laissant les paroles de sagesse autant à la mère qu’à la fille.
Ce que cette nature te dit ne se contente pas d’être une comédie simplement divertissante, sorte de Mon beau-père et moi (Jay Roach, 2000) sobre et malicieux. Le rite de passage du gendre chez ses beaux-parents se révèle une véritable comédie de mœurs dont le dîner constitue la séquence cruciale et s’inscrit dans une tradition hongsangsienne. Attendu car annoncé çà et là au fil de la journée, cette séquence est déployée comme l’acmé de la réflexion du rapport de chacun à ses principes, à ses valeurs ainsi qu’à ses contradictions – ce qui fait la nature humaine en somme – dans un long plan séquence fixe. Hong Sang-soo rassemble ses personnages autour d’un repas très arrosé, caméra posée à hauteur de la table à une distance suffisante les enfermant tous dans le champ dans une disposition qui crée un sentiment d’intimité. Dans ce climat plutôt allègre, Hong Sang-soo pousse le comique à son comble dans un ultime test. Interpellé par sa belle-mère, Donghwa est invité à déclamer une de ses compositions. Le silence se fait, il ferme les yeux et s’exécute… La médiocrité du poème provoque l’hilarité des voyeur·ses que nous sommes. Le moment occupe une fonction bien différente pour les personnages. Les regards échangés entre membres de la belle-famille sont malicieux, en particulier de la part de la mère, sur laquelle l’attention se focalise puisqu’elle préside la tablée. Il en ressort néanmoins une bienveillance qu’on réserve à ses proches. Autour de cette table, et de ce moment, les personnages font famille pour la première fois.
Une fois cette atmosphère de confiance installée, Hong Sang-soo rompt le ton l’espace d’un monologue empreint d’un fond philosophique pour interroger la nature de chacun·e et par extension la nôtre. Derrière son apparente légèreté, le cinéaste pense aussi Ce que cette nature te dit comme une invitation à une introspection alors qu’il distille ça et là dans les dialogues entre Donghwa, son beau-père, sa belle-sœur puis sa belle-mère les éléments d’un tiraillement entre deux philosophies de vie : le matérialisme au sens d’être attaché aux biens, aux valeurs et aux plaisirs matériels ; l’idéalisme épicurien au sens de n’avoir besoin que du strict nécessaire. Tandis que Dongwha défend son way of life de poète qui ne prétend pas à une sécurité matérielle plus que celle nécessaire à sa survie, sa belle-famille ne cesse de le souligner à l’exigence d’un confort matériel, en particulier s’il souhaite épouser Junhee. Quand Donghwa explose dans une diatribe philosophique éloquente, aux accents marxistes, elle a été contrebalancée en amont par la belle-sœur Park Miso (Kim Neunghee) qui n’a eu de cesse de rappeler à Donghwa à quel point son père – un avocat apparemment influent, star de la télévision – pourrait lui venir en aide le jour où il en aurait besoin. Dans ce théâtre d’oppositions, il ne s’agit pas tant de choisir un camp que d’apprécier ces personnages en ce qu’iels sont chacun·e empreint·es de principes et de valeurs autant qu’iels sont pétri·es de contradictions.
Dans la mise en scène de cette famille in progress, Hong Sang Soo puise de manière inattendue autant dans le passé que dans l’avenir : une modernité sociétale se déploie dans une image dont le grain évoque les années 2000. Avec cette proposition qui nous laisse la rétine saturée d’un vert estival, Hong Sang Soo nous dévoile l’introspection qui est la sienne dans Ce que cette nature te dit. Après le noir et blanc pour Hotel by the River, Introduction ou Walk Up et le flou avec In Water, cette œuvre aux airs d’archives familiales tout droit sortie d’une vieille VHS confirme surtout son insatiable désir de continuer à expérimenter la texture des images et à interroger ses spectateur·ices sur leurs attentes esthétiques. Un questionnement que le cinéaste incarne dans un objet : la vieille voiture de Dong Hwa. Datant de 1996 – année de sortie de Le Jour où le cochon est tombé dans le puits – le modèle est raillé et mis à mal par Kim Oryeong et le reste de la famille qui lui suggèrent de changer pour une voiture neuve sans doute plus fiable. Le poète est réticent autant en raison d’un manque de moyens qu’une affection qu’il porte à ce bolide. À l’instar de cet ultime mouvement d’auto-dérision où enfin libéré de ces vingt-quatre heures éprouvantes, Donghwa s’est rangé sur le bas côté de la route, la fenêtre ouverte, le bras ballant une cigarette au bout des doigts, les yeux tournés vers le ciel. Sa fidèle antiquité sur roues vient de le lâcher. Peut-être le temps est-il venu de la troquer pour un modèle plus fiable et plus moderne ? Ou, peut-être pas… C’est aussi ce qui fait son charme après tout.
Ce que cette nature te dit, écrit et réalisé par Hong Sang Soo. Avec Ha Seongguk, Kwon Haeyo, Cho Yunhee,… 1h48.
Sortie en France le 29 octobre 2025.

