Pour son deuxième passage au Festival du Nouveau Cinéma (FNC), Xioadan He, (Un printemps ailleurs, 2017 ; My father’s journey, 2020) explore la ville-hôte en empruntant des chemins identitaires complexes. Feng Xia (Joan Chen), épouse et mère cinquantenaire ayant quitté la Chine pour Montréal des années auparavant, tente de trouver sa propre respiration entre un mariage déserté par l’amour et sa dépendance envers une fille la guidant à travers les méandres administratifs québécoises. Sa rencontre avec Camille (Charlotte Aubin) l’ouvre à de nouveaux horizons. Une liberté enviée, une insouciance interdite et un inattendu désir d’aimer autrement bousculent ses perceptions jusqu’à son regard sur la métropole, plus brillante, plus lumineuse dans son humide été et davantage en phase avec ses émotions. De presque tous les plans, discrète et laissant timidement filtrer au long de son arc amoureux le bouleversement de ses sens (de la pudeur la plus gênée à la nudité la plus naturelle), Joan Chen y trouve un rôle dont la profondeur habille l’aura de la mythique Josie Packard de Twin Peaks d’une nouvelle lueur. La realisatrice revient pour nous sur l’elaboration et le tournage du film, sur sa collaboration avec l’actrice, et sur une œuvre qui, auréolée du prix du meilleur film au Festival International du Film de Windsor, a séduit les audiences de l’édition 2025 du FNC.
On se fait un ciné : Est-ce en premier lieu le complexe questionnement identitaire de Feng Xia, son rapport à un environnement actuel qu’elle maîtrise encore peu et à un passé qui la contraint qui vous a menée à l’exploration d’un tel personnage ?
Xiaodan He : Ayant vécu à Montréal pendant 23 ans, moi-même immigrante, je souhaitais réaliser un film reflétant le dynamisme de la vie des immigrants. J’ai cherché pendant quelques années une histoire qui puisse m’intéresser avant de me rendre compte que le sujet de l’homosexualité d’hommes et de femmes d’un certain âge au sein de la communauté chinoise était un sujet très sensible et rarement traité. Le cinéma asiatique a déjà développé des histoires autour de l’homosexualité mais axées sur des personnages généralement plus jeunes. Explorer le sentiment de répression, les faux-semblants, la réalité et le fardeau porté par des personnes devant payer un certain prix pour jouir de leur liberté d’aimer a piqué ma curiosité. Situer le récit à Montréal, une ville ouverte aux sexualités diverses, contrastant avec le lieu originel d’éducation de Feng Xia offrait un décor singulier à cette exploration. Cela reste une fiction mais ma connaissance de l’histoire de la communauté homosexuelle chinoise (de par mes amitiés, les histoires partagées, les documentaires et reportages que j’ai pu découvrir) m’a aidée. Dès le début, un scenario autour d’un personnage de femme d’âge avancé en quête d’identité, vivant une sorte de chaos entre son mari, sa famille, les mensonges qu’elle se raconte à elle-même, s’est donc imposé.
Placer le récit au cœur de Montréal, une ville elle-même multi-identitaire, balancée entre français et anglais, multiculturelle, était donc une évidence ? La première scène, par exemple, évoque une persistante problématique d’intégration (Feng Xia face à l’administration et son français fragile ; son mari face à la difficulté de trouver un emploi stable) qui malgré l’esprit d’ouverture propre à la ville, reste une réalité.
C’était en effet une intention. Je me trouve chanceuse de vivre à Montréal mais j’ai vécu moi-même et par l’intermédiaire de mes parents la réalité des immigrants chinois (s’intégrer, trouver un travail digne). J’ai choisi pour le film une famille dont le fardeau culturel et moral m’était familier, mais une telle histoire aurait pu être racontée par une réalisatrice indienne évoquant la réalité des immigrants indiens à Montréal. L’authenticité est restée un paramètre.

Avec le personnage du mari tentant de s’intégrer tout en restant fidèle à sa culture, la question du respect des traditions face aux exigences de la modernité se pose. Était-ce aussi un terrain que vous souhaitiez explorer ?
En effet. Wang Chu (John Xu) n’est pas un antagoniste, un mari odieux. Mais sa mentalité est profondément ancrée dans ses traditions. Avoir un fils pour continuer ‘la lignée’ par exemple. Son conservatisme est pour lui très difficile à mettre de côté. C’est la raison pour laquelle Feng Xia dit à Camille que son mari ne comprendra jamais leur relation amoureuse. Ce serait pour lui une réalité trop cruelle mais il sera tôt ou tard obligé d’y faire face. Le film évoque donc aussi cette conventionalité difficile à briser, ce que le mari ressent comme cruel de son côté que je voulais aborder. Je voulais également laisser une fin assez ouverte pour que différentes avenues s’ouvrent à la fois pour la famille et pour le spectateur.
C’est aussi à travers le personnage de Camille que Feng Xia s’ouvre à une modernité empêchée par son mari. Et l’on comprend que Camille fait également face, de son côté, à un conflit générationnel avec sa mère.
Oui, d’un personnage que l’on considère solide au début du récit, Camille révèle peu à peu sa fragilité. Au-delà de l’amour qu’elles éprouvent l’une pour l’autre, il y a une compréhension pour chacune des moments critiques que chacune traverse. Bien que celle-ci ne puisse pleinement se développer, leur relation est sincère et se bâtit sur un soutien mutuel.
L’une dans la cinquantaine, l’une dans la trentaine, toutes deux sont à un certain tournant de leur vie.
Xiaodan He : Ce sont deux âges qui me semblent très sensibles pour une femme. Elles passent outre cette différence d’âge, leurs différences culturelles, leurs backgrounds, et se concentrent sur leur relation amoureuse. L’intention du film est là, dépasser certaines barrières culturelles ou idéologiques pour revenir aux émotions essentielles et sincères.
Trouver la bonne actrice pour incarner Feng Xia a-t-il été un long processus ?
Premièrement, je n’avais pas un choix d’actrices très vaste pour incarner une immigrante chinoise de 54 ans. Et il me fallait aussi une actrice réceptive à un rôle comportant de tels défis (une femme d’un certain âge vivant sa première relation extra-conjugale avec une autre femme). Je suis assez chanceuse, j’ai une bonne amie qui habite en Chine, que j’ai rencontrée lors de mon premier long-métrage, et qui, à 73 ans aujourd’hui, a travaillé dans le milieu du cinéma toute sa vie. Alors que le temps me manquait pour trouver mon actrice principale, elle m’a suggéré Joan, avec qui elle avait collaboré pour 2 ou 3 films. J’y avais déjà un peu pensé mais elle m’a convaincu que ce serait le bon choix. Avoir l’accord de Joan a finalement été assez facile. Elle a tout de suite aimé le scenario et a tout de suite cru au potentiel du personnage. C’est davantage la pré-production du film qui a été difficile.
Au niveau du montage financier ?
Oui. J’ai dû effectuer plusieurs dépôts de candidature, de subventions, pour avoir le soutien final de la SODEC [SOciété de Développement des Entreprises Culturelle, organisme d’état québécois ayant pour mandat de promouvoir et soutenir le développement des entreprises culturelles pour le cinéma, la littérature, les métiers d’arts et du spectacle]. C’est un long processus, finalement commun pour la plupart des cinéastes travaillant sur leurs premiers long-métrages au Québec.
L’écriture du personnage s’est-elle affinée après l’arrivée de Joan Chen sur le projet? A-t-elle elle-même apporté son propre ‘bagage identitaire’?
Oui. La première version du scénario était plus simple, Joan y a apporté sa propre expérience, sa propre complexité.

Quelques mois après avoir découvert Beans, de Tracey Deer (2000) lors de sa presentation au festival Fantasia pour l’hommage rendu à la productrice Anne-Marie Gélinas, c’est une bonne surprise de voir que la directrice photo du film, Marie Davignon, a pris part à votre long-metrage. Pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec elle?
C’est ma productrice, Christine Falco, qui m’a proposé de travailler avec Marie, une cheffe opératrice ayant déjà une certaine expérience en termes de longs-métrages de fiction alors que celui-ci n’était pour moi que mon deuxième. N’étant pas moi-même une réalisatrice très forte du point de vue technique, j’ai apprécié la patience et les idées de Marie, notamment dans sa manière d’insuffler une certaine chaleur dans sa mise en lumière de Montréal. Nous avons beaucoup préparé chaque plan en amont, afin d’avoir une idée bien précise du découpage et de la mise en scène de chaque scène extérieure.
Avez-vous hésité sur le choix d’une saison particulière, les saisons étant tout de même très marquées à Montréal ?
Oui, Marie et moi nous sommes assez vite décidées sur la saison estivale, qui apporte une lumière toute spécifique et contrastée à la ville, à travers ses parcs, sa verdure, l’énergie de ses habitants désireux de profiter au maximum des extérieurs après une longue période froide qui pousse davantage au confinement. C’est une saison qui révèle beaucoup des identités multiples de Montréal. La saison hivernale, très intéressante au demeurant, aurait amené des difficultés techniques supplémentaires pour notre budget restreint. Je suis très satisfaite du résultat de cette collaboration avec Marie et avec notre équipe en connaissance de notre timing qui était tellement serré. Chaque jour de tournage était une véritable course!
Montréal, ma belle. Réalisé et écrit par Xioadan He. Avec Joan Chen, Charlotte Aubin, John Xu…1h57. Présenté au Festival du Nouveau Cinéma le 12 octobre 2025. Sortie prévue au Québec le 14 février 2026.
