Avant-match :
Sortira ou ne sortira pas au cinéma ? Challengers fut tout d’abord annoncé pour une première mondiale à la Mostra de Venise avant d’être annulé et relégué à une sortie en SVOD suite au rachat du film par Amazon. Après un accord avec Warner Bros et une très longue campagne de promotion, Luca Guadagnino peut finalement servir le film en salle au public français le 24 avril 2024, soit plus d’un an après la fin de sa production. Ces nombreux rebondissements font de Challengers un événement dont les trop légères 423 000 entrées en France, après 3 semaines d’exploitation, nous rappellent une chose : l’engouement créé par les réseaux sociaux autour d’un film ne se vérifie pas toujours en salle. Assistons au match pour observer les coups que nous réserve Guadagnino.
Premier set, 0-1 :
D’entrée de jeu, Challengers a quelques trous dans la raquette. Si le film peut briller par bien des aspects, son écriture n’en fait pas partie. Centré sur un trio de personnages incarnés par Mike Faist, Josh O’Connor et Zendaya, le film nous présente un ménage à trois ayant pour toile de fond le monde du tennis. Par le biais d’une multitude de flashbacks, Challengers étire son récit sur de très nombreuses années, de la rencontre des sportifs en académie jusqu’aux désirs de retraite des tennismen. À vouloir trop en raconter, Luca Guadagnino ne prend pas le temps de creuser chacune de leur personnalité. La découverte de leur persona se déroule autour de leurs échanges verbaux, visuels ou physiques. Contrairement à ce que laisserait penser l’imaginaire collectif, Guadagnino ne nous dépeint pas le tennis comme un univers grouillant de protagonistes gravitant autour de nos tennismen mais plutôt comme un monde solitaire où le sportif ne peut compter que sur ses plus proches fidèles pour obtenir le soutien nécessaire à sa réussite. Comment justifier le fait de ne pas traiter de la solitude des personnages quand ils sont volontairement isolés du reste du monde ? Guadagnino a promptement préparé le terrain pour une thématique qu’il n’approfondit jamais.

Deuxième set, 1-1 :
La force majeure de Challengers réside dans sa forme unique, modelée par le montage. Nous sommes face à un objet filmique sortant des carcans des prototypes hollywoodiens. Avec à la console Marco Costa, déjà à l’œuvre sur Bones and All, Challengers est la preuve qu’un excellent montage peut faire d’un scénario moyen un excellent film. En construisant l’intégralité du récit autour d’un match unique, le film tente la mission complexe de faire correspondre les hauts et les bas du duel entre Art et Patrick à ce qu’ils ont vécu ensemble ces dernières années. Le sujet même de leur relation qui a le pouvoir de les unifier comme de les séparer réside en la personne de Tashi, ancienne joueuse de tennis confortablement assise dans les gradins. Quid de la chronologie, le plus important réside dans la transmission des émotions amenée par la particularité de la logique des enchaînements de séquences. Le match est serré : flashback d’un moment où Art et Patrick sont en concurrence pour gagner le cœur de Tashi. Patrick prend l’avantage dans le match : flashback d’une période où celui-ci est en couple avec Tashi. Le procédé peut sembler simpliste mais toute la magie de son exécution réside dans son parfait timing. Dès qu’un flashback prend une direction qui pourrait l’amener à s’étirer un peu trop en longueur, le spectateur est brusquement ramené à la réalité du match de tennis se jouant sous ses yeux avant d’être rebalancé au cœur d’un nouveau souvenir. Aucun moment de respiration n’est permis dans Challengers et cette intensité offerte par le monteur n’a d’égal que celle de ce match, fil rouge du film. L’emballement du montage est également celui de la réalisation qui, dans la dernière partie du film, ose des angles de vues insensés mais jouissifs. La caméra devient tour à tour balle, terrain de tennis ou parasite venant coller au plus près des joueurs… Nous sommes amenés à observer les personnages de face, de dos, de haut et même du dessous.

Changement de côté :
Profitons de cet arrêt de jeu pour s’attarder sur ce qu’apporte à Challengers cette forme si particulière. Utiliser ce match comme porte d’entrée aux divers souvenirs des protagonistes est un moyen de le mettre au cœur du film tout aussi physiquement que thématiquement. Plus on découvre le passé, plus les échanges de balles entre Art et Patrick deviennent cruciaux tant ceux-ci se construisent grâce aux victoires obtenues sur l’autre. Le grand match qui parcourt le film sonne comme un possible accomplissement pour Art ou Patrick car le dénouement de celui-ci résonnera pour eux toute une vie, bien au-delà de l’affichage du tableau des scores. Faire que le rythme du montage s’accélère considérablement dans son dernier quart fait parfaitement sens. Éreintés par cette confrontation mais également par le fait de revivre à travers celle-ci tant d’autres conflits, les personnages ont conscience que la fin de l’oppression qu’ils vivent et qu’ils font vivre aux spectateurs n’est plus qu’à quelques coups de raquette. C’est le moment que choisit Guadagnino pour ne plus montrer Art et Patrick au sein d’un même cadre, abandonnant les plans larges aux profits de l’enchaînement de plans serrés que nous évoquions plus haut. Plus que jamais, il semble que ça soit chacun pour soi et que rien ni personne ne pourra de nouveau unir ces deux hommes.
Tie-break de la 3e manche :
Plus que de s’opposer l’un à l’autre, il nous est ici donné d’observer un schéma filmique assez rare où le fond serait mis au service de la forme. Challengers parvient à briller par son aspect unique, offrant techniquement quelque chose qu’il est de plus en plus difficile de provoquer chez le spectateur : une impression de jamais vu.
Balle de match :
Est-ce cependant suffisant ? Un film a-t-il le droit de volontairement délaisser ce qui se raconte pour se concentrer sur ce qui se regarde ? Pourquoi pas ! Au cœur d’un cinéma américain de plus en plus aseptisé et craignant la moindre prise d’initiative artistique, un film ayant le courage de nous parvenir en salle sous une forme aussi explosée ne peut qu’être salué. À l’image du Gravity (2013) d’Alfonso Cuarón, avoir expérimenté Challengers en salle c’est la certitude, dans un futur proche, de demander aux détracteurs du film “ Mais l’as-tu vu au cinéma ?!”. Seul le temps nous dira si la forme unique du film de Luca Guadagnino est assez généreuse pour exister en dehors du grand écran.
Challengers de Luca Guadagnino avec Zendaya, Josh O’Connor, Mike Faist…2h11
Sortie le 24 Avril 2024