[CRITIQUE] Le deuxième acte : Déraille et bosse !

Le malin plaisir de Quentin Dupieux, on commence à le comprendre, consiste à piéger ses personnages dans un dispositif unique et de faire tourner sa narration autour de sa proposition le temps d’un pas de côté scénaristique. Ses personnages, eux, ont deux profils distincts. Les acteur·ices le sont par défaut puisqu’intégré·es au récit visuel mais avec la particularité qu’à l’instar d’un Bertrand Blier qui nous propose – justement – Les acteurs (2000), Dupieux discourt sur ce qu’il perçoit d’eux et non pas sur la composition qu’il pourrait leur insuffler. Derrière sa bonhomie sympathique, Jean Dujardin semble être un péteux arrogant ? Lui offrir une veste de beauf exacerbant sa masculinité donne à l’acteur une palette qui l’approche d’une face cachée de son lui (Le daim, 2019). Benoît Magimel a eu des problèmes d’addiction qui l’ont conduit à des excentricités ? L’obséder par une greffe de bite mécanique le fait retourner dans des comportements démesurés (Incroyable mais vrai, 2022). Plus récemment dans Daaaaaali ! (2023), le dispositif devient laboratoire expérimental où Dupieux fait porter le costume de l’artiste hors-normes et égocentré à des comédiens connus pour leur caractère débordant. Ironiquement, ce sont Édouard Baer et Jonathan Cohen qui s’en sortent le mieux.

Chi fou mi

L’autre type de personnage que Dupieux entraîne dans ses déboires vient de l’audience elle-même. Puisqu’il s’agit de refermer un piège sur ses sujets, soyons nous aussi un cobaye. Une forme de sadisme s’installe lorsque dans Yannick (2023), Dupieux parle de la médiocrité d’un art pensé pour des masses qui ne s’interrogent plus devant leurs quêtes de sensation… en nous faisant subir une pièce médiocre remplacée par une autre, que nous acceptons car fruit de la rébellion du protagoniste principal. Le procédé fonctionne car il nous entraîne dans une détestation commune mais la limite n’est jamais loin, celle où le cinéaste témoigne à notre égard de cette même détestation. Dupieux fait avant tout des films de petit malin, des hold-ups réguliers qui parviennent à trouver leur charme parce qu’on les prend comme tels et surtout parce qu’au fond, on est d’accord avec lui. Pour Le deuxième acte, l’Oizo pousse la chansonnette une plume plus loin, plante son décor dans une logique cinéma et profère un discours ayant pour idée de tourner en ridicule la comédie française familiale, de mœurs. Ce faisant, il reproduit dans un cadre autre la démonstration de Yannick et, au-delà de quelques pirouettes, n’y apporte que peu de variantes. On en vient à interroger la pertinence d’un auteur ayant juste renouvelé son exutoire sans l’agrémenter. Peut-être la limite avait-elle été atteinte.

Pourtant, dès les premières lignes de dialogue – n’oublions pas que Dupieux construit toutes ses histoires autour d’échanges verbaux – entre Louis Garrel et Raphaël Quenard, l’invitation à rire avec eux se fait vive. Lorsque Willy (Quenard) s’offusque de ne pouvoir dire d’obscénités concernant la femme dont ils discutent, David (Garrel) lui rappelle qu’ils sont filmés et qu’il s’agirait de ne pas se faire cancel. “Tu ne peux pas dire tout ce qui te passe par la tête devant une caméra” : l’hypocrisie de ceux qui font bonne figure quand il s’agit de soigner une image fait foi et Dupieux y porte un regard cynique. Ironie quand le film est présenté à Cannes, temple du faux-semblant, et que l’un de ses acteurs est potentiellement dans la sauce (Quenard, toujours) pour une édition tendue sous l’épée de Damoclès. Par son regard en coin sur tout un milieu qu’il conchie, le cinéaste y expose les personas d’un quatuor dont il se moque avec une étrange affection. Léa Seydoux est hautaine, Vincent Lindon un connard nerveux en puissance, Louis Garrel faussement cool et Raphaël Quenard (toujours lui) particulièrement gênant – une séquence dans les toilettes où il tente d’embrasser Léa Seydoux par surprise sous prétexte qu’il voit des signes d’attirance résonne étrangement. Rien de nouveau sous le soleil quant à ces caractères que nous pouvons déceler si l’on fouine un peu mais l’écriture de ce Deuxième acte a pour but de jouer sur leurs diverses explosions, de forcer les personnages à cacher au maximum leurs failles pour mieux les rendre malsaines quand elles apparaissent. Lorsque Guillaume (Lindon), après avoir joué le coq vantard quand Willy ironise sur sa carrière, décide de lui emplâtrer la gueule sur la nappe, c’est tant le personnage de La belle verte (Coline Serreau, 1996) qui rêve de se faire un chauffard que le Lindon de diverses interviews, à l’implosion palpable, que nous retrouvons. Le flou se constitue par la diégèse jamais établie : l’équipe dit “Coupez” quand nous pensions être dans la répétition, le film est dans le film, lui-même probablement dans le film. Pour jouer à l’Inception, Dupieux n’a pas besoin d’une histoire faussement complexe et d’un Leonardo di Caprio des jours moyens : quatre trous de balles imbus d’eux-mêmes suffisent.

Chi fou mi

Mais l’histoire, parlons-en, car c’est bien là que l’ironie typique du cinéaste se retrouve et avec elle ce que nous disions en amorce. Il y aurait bien un discours sur le scénario écrit par une intelligence artificielle, autre preuve de ces histoires qui exaspèrent le cinéaste tant elles sont interchangeables, qu’il ajoute là pour la forme sans l’exploiter. En contrepartie, nous sommes contraint·es d’observer ces quatre protagonistes qui martèlent en constance qu’iels ne supportent pas le film dans lequel iels sont censé·es jouer : une énième comédie de merde qui ne s’occupe que d’amourettes. Si Guillaume a hâte de se barrer du plateau pour rejoindre celui de Paul Thomas Anderson aux U.S – fais gaffe, vu tes tics c’est peut-être une suite à Punch-drunk love –, il questionne brièvement l’intérêt de ressasser encore les mêmes histoires dans un monde qui brûle. Dupieux le dit : la comédie française populaire a cette fâcheuse tendance à ne parler de rien, à s’auto-centrer sur des microcosmes bourgeois destinés à nous rassurer quand le cinéma devrait peut-être regarder un peu plus autour de lui et assumer sa fonction d’art revendicateur. Sauf qu’au-delà de ce fameux tournage à venir/en cours dont les acteur·ices se plaignent, Dupieux, dans sa démarche provoc’, met en scène ce qu’il dénonce : un vaudeville à la petite semelle où ça se dispute pour rien. Les amourettes bourgeoises surviennent sous la forme d’une relation homosexuelle pour raccorder avec l’hypocrisie du premier dialogue, quand celui qui pensait qu’il valait mieux être homophobe pour avoir une carrière préfère ses homologues. 

Chi fou mi

L’arroseur est arrosé mais le public fait cette fois partie des (vincents) dindons. Contrairement à Yannick qui invitait par ses contre-champs sur le public en otage les spectateur·ices à s’identifier et railler la supercherie, la construction en vase-clos de ce Deuxième acte n’offre pas de place aux voyeur·ses des salles obscures. Pour dire qu’il n’est que question de ces egos insupportables et de leur intime qu’ils nous imposent, Dupieux enferme ses sujets dans le cadre, leur offre à se regarder. Seul geste purement cinématographique, ce rail de traveling interminable que la caméra suit en contre-plongée, remontant tout l’extérieur où se déroule le premier dialogue. À travers lui, Dupieux nous rappelle que le long-métrage n’était pas destiné à apporter la surprise, puisqu’il était littéralement sur des rails, au cas où nous ne l’aurions pas compris. La démarche est louable tant elle va jusqu’au bout de l’idée, celle de montrer – sans forcément dénoncer – les abrutis qui nous divertissent et à qui nous ne devrions prêter d’autres valeurs, eux qui n’ont rien d’autre à dire que ce que nous voyons. Mais un film conscient de lui-même, qui fait le choix d’agacer le/la spectateur·ice parce que ce qu’il montre est agaçant, est-il par défaut doté d’une intelligence indéniable ? Ce sera sujet à appréciation, tant reconnaître la démarche peut rendre le visionnage savoureux. Pour nous, trouver le long-métrage cohérent ne le rend pas forcément bon, et ce Deuxième acte, puisqu’il ne fait que ressasser un discours déjà brillamment édicté dans les précédentes propositions du cinéaste, tourne à creux. D’un Blier grinçant, on passe à un Östlund barbant. Le vrai deuxième acte de Dupieux , démarré après Réalité, atteint son terme. Il est peut-être temps d’ observer une entracte et de passer à l’acte 3, il n’en sera que plus brillant.

Le deuxième acte, écrit et réalisé par Quentin Dupieux. Avec Léa Seydoux, Raphaël Quenard, Louis Garrel… 1h20

Sorti le 14 mai 2024

Présenté en ouverture du festival de Cannes 2024

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