[CRITIQUE] Cover-up : Mensonges d’état, états du mensonge.

« Je vous fais à peine confiance » (« I barely trust you, guys »). C’est la réponse assénée par Seymour « Sy » Hersh à Laura Poitras et Mark Obenhaus quand l’une des questions les plus sensibles du journalisme d’enquête, celle des sources – comment s’assurer de leur fiabilité, quel type de personnalités se cachent derrière elles, quelles raisons les amènent à révéler – est posée. Derrière le portrait de cet infatigable journaliste (et en filigrane, le portrait d’une Amérique secrète) longtemps affilié au New York Times et officiant aujourd’hui encore à 88 ans sur la plateforme en ligne Substack, le cœur de Cover-up est là : Où placer sa confiance? Qu’en faire lorsque les liens sont établis? Quels risques se profilent lorsque donneur et collecteur d’informations pénètrent dans le même cercle obscur? La carrière de Sy Hersh est tellement ponctuée de coups d’éclats qu’une simple énumération des scandales sur lesquels il a écrit aurait suffi à une passionnante exploration des sordides manipulations opérées par les gouvernements américains successifs de ces soixante dernières années. Poitras et Obenhaus, tout en allant piocher dans les archives d’époque entre extraits de profils télévisés, entretiens, conférences de presse et documents photographiques, choisissent plutôt de défier une temporalité trop linéaire pour se pencher sur la « méthode Hersh » : aborder avec prudence et précaution toute nouvelle relation, solidifier son carnet d’adresse, amasser des monticules de transcriptions, des montagnes de photos annotées, tirer patiemment le précieux jus de fructueuses heures de conversations et faire preuve d’une persévérance qui force le respect.

Praxis Films/ Project Mockingbird / Plan B Entertainment

Fais ça bien! (Just do it right!)”, formule répétée comme un mantra quand Sy Hersh parcourt ses carnets griffonnés. Une rigueur qui contraste dans chacune de ses publications avec les balbutiements hasardeux des chefs militaires et des secrétaires de presse ramant péniblement face au vent des évidences. La caméra s’attarde sur les cartables débordant de cahiers, sur les murs de boîtes qui envahissent les bureaux, sur les empilements de chemises présents dans chaque pièce, révélant les coulisses d’un exercice journalistique. De la guerre du Vietnam au génocide palestinien, la technique du vétéran fouineur passe d’abord par une phase cumulative. Un nom sort de l’ombre, une rencontre s’organise, une aisance se met en scène en évoquant des intérêts communs (le sport, la famille) et un flot qui luttait pour se contenir se déverse. Qu’il s’agisse d’un agent de la CIA, d’un proche de Kissinger1 ou d’une mère horrifiée d’avoir voir son enfant partir à la guerre en « bon garçon » pour en revenir changé en « monstre », être et avoir été témoin d’actions répréhensibles, anticonstitutionnelles ou criminelles de la part d’autorités censées veiller au respect le plus basique des droits humains ou vivre les conséquences de ces actions conduit à un trop-plein qui ne demande qu’à affluer vers des oreilles attentives. Les prémices du massacre de My Lai lui parviennent au détour d’une discussion dans les couloirs du Pentagone avec un jeune officier ; une opération pour récupérer un sous-marin russe camouflée en exploration minière est apprise par un anonyme de la CIA, un ancien Marine évoque le nom d’Abu Ghraib, déjà entendu de la bouche d’un gradé de l’armée irakienne , et les premières pièces de la réalité des tortures perpétrées par l’armée américaine dans la tristement célèbre prison de l’ouest de Bagdad se mettent en place. Parfois, c’est le dégoût d’avoir pris part à des manipulations orchestrées qui allume une précieuse étincelle. Un ancien officiel des renseignements américains désillusionné mentionne l’opération « Chaos » et c’est toute la mécanique de l’infiltration du gouvernement américain et de la CIA dans les mouvements étudiants protestataires des années soixante qui se voit exposée. Le chaos des notes prises mimétise le chaos des situations apprises. Le triage des données cumulées est ensuite méticuleux, précis. Les pages jaunies sont cerclées, raturées, fléchées, les noms en marge surlignés et la plume s’affûte, résiste aux excès de correction des éditeurs alors que les scandales se mettent à jour avec une brillance scripturale soulignée par les nombreuses récompenses reçues par Hersh au cours de sa longue carrière (dont un Pulitzer en 1970).

Praxis Films/ Project Mockingbird / Plan B Entertainment

Si les meurtres de centaines de civils perpétrés à My Lai (et autres villages vietnamiens) par une armée américaine obsédée par les chiffres des pertes infligées à l’ennemi dominent le premier tiers du documentaire, c’est que les évènements sont symptomatiques de la mécanique étatique dont Hersh s’est toujours efforcé de dénoncer les abjects engrenages. Un jeune lieutenant William L. Calley, formaté aux mitraillages passés sous silence est pointé du doigt comme un cas isolé, un mouton noir au sein d’une institution blanche comme neige. Quand il le rencontre, Hersh découvre davantage un soldat perdu au cerveau lavé par la quotidienneté de l’horreur qu’un tueur de masse agissant de son propre chef. Assuré d’avoir en main une histoire susceptible de frapper l’opinion publique, Sy cogne à la porte des plus grands journaux qui restent sourds à son insistance. Le plus modeste souffle pouvant créer les plus grandes avalanches, c’est le discret Chicago Sun Times qui finit par publier son article. Aujourd’hui encore, Hersh continue d’explorer toutes les voies possibles pour donner la visibilité nécessaire à ses écrits. Le New York Times le lâche? Il passe aux livres. Le format papier perd en puissance? Il passe à Internet. Quel que soit l’employeur, quel que soit le support, ne pas publier, c’est manquer d’oxygène. Hersh n’a jamais vraiment fait de pause et cette démonstration constante d’opiniâtreté est sans doute source des animosités les plus amères et des inimitiés les plus sérieuses pour qui est susceptible de voir ses gestes douteux grossir sous la loupe du journaliste (les enregistrements de Nixon le qualifiant de « son of a bitch » (« fils de p… « ) en témoignent). Les agissements des corps militaires lors de la guerre du Vietnam ont aussi dessiné un modèle qui n’a cessé de se reproduire depuis : nier les accusations, trouver des échappatoires, désigner des faux coupables, se soustraire à la justice (les officiers responsable de My Lai ne seront accusés que d’ « omission de dénonciation ») et continuer de couvrir d’honneurs ceux à qui la honte siérait mieux (tels que le General Westmoreland, tête pensante des massacres pourtant promu chef des armées au terme de son mandat). Au regard de l’attitude de l’actuel gouvernement américain envers les journalistes refusant de brosser Trump dans le sens de son poil orangé, les accusations d’ennemi d’état et de traîtrise lancées à Hersh et ses collègues au cours des années Johnson, Nixon ou Bush rappellent que les vices du pouvoir et les interprétations vacillantes du premier amendement ne datent pas d’hier.

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La constance professionnelle de Sy Hersh, du Vietnam aux mouvements pour les droits civils, du Watergate à l’Irak, de l’Arabie Saoudite à Gaza, laisse peu de place à l’intime mais Poitras et Oberhaus insèrent quelques interludes personnelles laissant transparaître un côtoiement du secret dès son plus jeune âge (un père immigré est-européen qui n’a jamais parlé de l’extermination des juifs en Lituanie, une mère complice du silence paternel), un amour précoce pour la littérature et de l’art de l’écrit (« les livres m’ont appris à penser« ) et une rapide compréhension des injustices sociales (ses amitiés dans la communauté afro-américaine lui enseignant la teneur de ses propres privilèges). Ce sont dans ses rares moments que la tension à tout temps palpable sur le visage de Hersh se relâche un peu. Quelques minutes où les yeux s’humidifient au souvenir des parents, des frères et des sœurs ou à l’évocation d’une épouse toujours à ses côtés pour calmer ses angoisses. Quelques instants où l’on perçoit le poids d’une prospection éreintante, la minceur de la crête sur laquelle le journaliste d’enquête marche, entre tentation du désespoir et appel des larmes face au constant rappel des iniquités qui pourrissent le monde et que les gouvernements balaient comme poussière sous tapis.

Le vieil homme reconnaît ses propres fautes. Il s’est fourvoyé dans sa vision du régime al-Assad en Syrie, ses écrits sur le Watergate sont tout autant nés de l’abjection des méthodes de Nixon que d’une frustration de s’être fait devancer par Carl Bernstein et Bob Woodward et c’est surtout sa naïveté dans la confiance accordée à l’obtention de sources (avérées fausses) en lien avec les relations adultérines entre JFK et Marylin Monroe pour son livre The dark side of Camelot (1997) qui ont un temps égratigné sa réputation. Mais Poitras et Obenhaus ne cherchent pas à dépeindre un modèle infaillible ou hermétique aux difficultés de l’exercice journalistique. Le lectorat actuel de Sy Hersh n’est plus le même. Ses articles se cherchent plus qu’ils ne se délivrent et les publications qui naîtront des communications filmées entre Hersh et sa correspondante palestinienne sur les crimes commis à Gaza se liront à l’aune d’une démarche de recherche militante. Le paysage médiatique est en évolution constante et la concentration de titres sous la même ombrelle corporative tend à étouffer la diversité des voix d’opposition (Bezos contrôle The Washington Post ou The Boston Globe, Murdoch a main mise sur The Wall Street Journal ou The New York Post). Les journaux d’enquête télévisés ne sont pas épargnés par la complaisance et l’aseptisation (la nouvelle rédactrice en chef de CBS Bari Weiss est une critique de longue date des médias mainstream – de quoi craindre pour la crédibilité future d’émissions phares telles que 60 minutes). La bête politique est effrayante mais les tentacules des corporations poursuivent une toute aussi monstrueuse extension. Hersh en a fait les frais en 1977 : c’est sa mise à jour des liens étroits entre les patrons du journal et le conglomérat Gulf and Western qui l’a poussé à quitter le New York Times.

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Cette nouvelle année qui débute avec l’invasion illégale d’un pays souverain pour en arracher le dirigeant (avec toute la complexité relative à la nature autoritaire et assassine du régime Maduro) et pour en accaparer les ressources sonne comme un écho sombre à un interventionnisme américain déjà couvert par Hersh dans les années soixante-dix (notamment l’assassinat du président chilien Salvador Allende et la prise de pouvoir de Pinochet avec l’appui de la CIA). Les mains sales de Kissinger ont serré celles de chefs d’états complices (et le journaliste a toujours été là pour en examiner les traces) et Nixon ne fut qu’un président escroc parmi d’autres. Désormais, les POTUS2 magouilleurs n’ont plus besoin de se cacher. Nul besoin de couvrir ses intentions impérialistes avec l’illusion du bien commun. La presse écrite est multiforme et baigne dans une eau infestée par les requins de la fausse nouvelle. Les cover-ups d’hier ont été remplacés par une culture d’inondation prônée par Steve Bannon (« Flood the zone with shit«  (« Inonder les informations avec de la m**** »). Qui est l’Hersh d’aujourd’hui , pour nous éclairer sur les manigances des piliers de la cour Trump (Kennedy, Hegseth, Miller et consorts)? Poursuivant les précédents portraits de dissidences de Poitras (Edward Snowden pour Citizen Four, 2014, Nan Goldin pour All the beauty and the bloodshed, 2022) – Obenhaus ayant été l’indispensable clef pour accéder à Hersh après vingt années de vaines tentatives – Cover-up évite la ligne hagiographique et rappelle que la meilleure contre-attaque à l’exemple du pouvoir (pour reprendre une expression du dernier homme à avoir battu Trump dans une course présidentielle), est le pouvoir de l’exemple. Car c’est dans la résistance, l’obstination, l’aiguisage des arguments, dans une passion informative et éducative poussant à combattre l’obscurantisme avec les plus puissantes des armes – une parole et des écrits libres – que le contre-pouvoir représenté par le medium journalistique continue de faire œuvre utile.

Cover-up. Réalisé par Laura Poitras et Mark Obenhaus. Avec Seymour Hersh, 1h58.
Sorti le 26 décembre 2025 en France et le 5 décembre 2025 au Québec. Disponible sur Netflix.

  1. Henry Kissinger, secrétaire d’état des Etats-Unis d’Amérique de 1973 à 1977 ↩︎
  2. POTUS : President Of The United States (Président des Etats-Unis d’Amérique) ↩︎

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