[CRITIQUE] Baise-en-ville – Ce que les pères appellent le courage

Récemment, le père d’un ami est décédé. Les causes exactes restent floues car multiples, mais l’une des premières complications est apparue après des années de pénibilité au travail. Cet ami endeuillé m’a raconté une anecdote quotidienne, anodine sur le papier mais qui à la lumière de cette disparition s’est muée en manque, en « bon souvenir ».

En rentrant du travail, il retrouvait son père affalé dans son fauteuil, qui lui lançait :
« Oh tiens, v’là le courageux »,
avant d’enchaîner, deux minutes plus tard :
« Alors, t’as fait quoi aujourd’hui ? Rien, comme d’habitude ? »

Sur le moment, je ris de cette contradiction tendre et brutale à la fois, persuadé que je l’oublierai dès le lendemain, n’étant que spectateur de cette intimité. Et puis je me retrouve devant Baise-en-ville.

Corentin, dit Sprite (Martin Jauvat) — un Tanguy contemporain qui aurait sans doute inspiré Étienne Chatiliez — se retrouve piégé dans un cercle absurde mais familier : sans permis, pas de travail ; sans travail, pas de permis. Pour s’en extraire, il accepte un emploi de nuit, enchaîne trajets interminables et épuisement physique puis tente malgré tout d’assurer ses leçons de conduite au petit matin. Pistonné par son beau-frère Walid (William Lebghil), assureur paresseux et vaguement cynique, Sprite est d’abord relégué à une exploitation quasi burlesque avant d’être redirigé vers Allo Nettoyo, une start-up spécialisée dans le nettoyage des lendemains de fête parisiens, dirigée par le tonitruant Ricco (Sébastien Chassagne). Cette trajectoire précaire, à la fois sociale et physique, repose largement sur l’intervention envahissante de Marie-Charlotte (Emmanuelle Bercot), monitrice d’auto-école grande gueule qui transforme les heures de conduite en tournées Colissimo improvisées, faisant de l’apprentissage un prolongement grotesque du monde du travail.

Nous sommes face à une réalité générationnelle. L’époque où il suffisait de « traverser la rue pour trouver du travail » appartient à nos grands-parents. Le travail y était souvent pénible, manuel, peu importe le domaine ; le mal de dos comptait moins que la fierté qui l’emportait sur tout. C’était sans doute cela, le courage de l’époque. Aujourd’hui, le courage ne se trouve plus au coin de la rue. Il se niche dans les dizaines, parfois les centaines de CV envoyés sans réponse. Dans la difficulté à décrocher un emploi sans X années d’expérience dans X domaines, diplôme ou non. Dans les kilomètres avalés avant ou après le travail, dans les horaires éclatés, dans l’épuisement discret. C’est peut-être cela, le courage de notre temps — celui que les grands-parents reconnaissent parfois, avant de conclure que « l’on ne fait rien » parce que la technologie accomplit désormais en quelques clics ce qu’ils faisaient autrefois de leurs mains. Tout cela irrigue le monde façonné par Martin Jauvat, cinéaste qui nous a déjà séduits avec l’absurde mélancolique de Grand Paris. Une comédie pavillonnaire où les couleurs claquent, où les clichés sont détournés et où les personnages, à la fois lunaires et profondément ancrés dans le réel, laissent affleurer sous l’humour une vérité sociale bien plus amère.

Dans ce monde jauvanien aux couleurs pastel saturé jusqu’à l’anesthésie — où les dealers vendent des machines à eau, où fumer un joint est aussi banal qu’une cigarette —, la France macronienne (et celle d’avant) suinte. Elle se cristallise dans une scène simple, presque anodine : un arrêt de bus. Sprite, polo violet, baise-en-ville en cuir vintage hérité du père, posture gauche et assurance fragile, se fait interpeller depuis le trottoir d’en face par un homme en costume, coiffé, mallette en cuir à la main. Il le reconnaît. Cette brève retrouvaille entre anciens camarades de collège suffit à créer un gouffre. L’un affiche la réussite : costume, discours maîtrisé, études dans une prestigieuse université outre-Atlantique. L’autre ressemble au « branleur » que l’on juge en deux secondes depuis une voiture bien assise. Et puis cette phrase, assassine sans le vouloir : « C’est marrant, quand on pense que c’est toi qui m’aidais à faire mes devoirs au collège. » Fin de l’échange. Tout est là. Sans explication appuyée, le film laisse flotter la vraie question : comment leurs trajectoires ont-elles pu s’inverser ? Et surtout, qui a réellement eu accès aux conditions de la réussite ? Plus tard, quand Sprite annonce à son père — affalé dans son fauteuil, sourire en coin — qu’il part travailler tard le soir et que celui-ci lui répond mollement « c’est super, le travail c’est super » tandis que sa mère lui en veut encore d’avoir raté un permis qu’elle lui a payé une première fois, le constat devient limpide. La méritocratie tant vantée apparaît pour ce qu’elle est : un récit biaisé. Ici, réussir commence par pouvoir payer. Payer un permis à 1 590 euros. Payer le temps, les erreurs, les secondes chances. Sprite, lui, doit courir la nuit pour financer ce que d’autres ont reçu comme point de départ. Le contraste est d’autant plus marqué que les soirées qu’il nettoie sont celles de gens capables de s’offrir ce service : pendaisons de crémaillère, fêtes d’influenceurs, footballeurs, jusqu’au troisième anniversaire du 49.3 d’une députée. Sans jamais appuyer, Baise-en-ville s’impose comme un film sur les petits gens qui vivent au crochet de la réussite des autres. C’est d’ailleurs dans l’un de ces intérieurs — saturé de portraits de Macron et de silhouettes en carton grandeur nature — que les personnages, l’espace de quelques instants, se libèrent en détournant l’image présidentielle, lui faisant faire tout autre chose que ce pour quoi elle est là.

Ce qui est d’autant plus cruel, c’est que tout le monde se ressemble mais que chacun ment au moment de se rencontrer par peur d’être méprisé. Épuisé à l’idée de courir la nuit pour attraper un bus, Sprite accepte une solution aussi absurde que symptomatique : squatter chez des inconnues via Kiss Me, un Tinder où l’on s’inscrit uniquement pour baiser en ville — conseil pragmatique de Marie-Charlotte. Les plus de quarante ans du film ne cessent de pousser Sprite à faire l’amour pour le sortir de sa dépression — comme si le sexe était un remède universel, comme si tout se réglait par la performance. Grâce à Kiss me, le protocole semble simple : trouver une femme près du lieu de travail, coucher, repartir en pleine nuit pour rejoindre Ricco. Mais même là, rien n’est automatique. Avant le sexe, il faut se présenter. Et à la question « tu fais quoi dans la vie ? », Sprite lâche un mensonge maladroit : « j’ai posé un RTT, je suis ingénieur ». Aveu de honte plus que stratégie de séduction. En face, la jeune femme répond sans détour : « moi je suis au chômage, c’est la galère ». La comédie, tout comme le drame – un rendez-vous avec Safia (Anaïde Rozam) soldé par la fuite crée un espace où l’envie charnelle se transforme en bulle intime muée par l’écoute -, naît de ce décalage brutal, renforcé par la gaucherie de Sprite, ses silences plombants, son incapacité chronique à “jouer le jeu” ou à “se dévoiler”. Mais le film élargit aussitôt le cadre : il n’est pas seul à galérer. Autour de lui, tout le monde bricole. Une monitrice d’auto-école qui cumule avec Colissimo. Un assureur qui n’assure personne. Un patron qui a dû inventer son propre boulot. Personne n’ose dire que la vie est dure, que ce monde est triste — ironie d’autant plus frappante que le film nous inonde d’images joyeuses : un soleil éclatant sur Chelles, des couleurs roses, jaunes, bleues et beiges volontairement clinquantes, des soirées dansantes qui s’achèvent sur le générique de Bonne nuit les petits. Une esthétique faussement chaleureuse qui recouvre, sans jamais l’énoncer frontalement, une réalité sociale morne, et ce à deux pas de Paris. La fierté s’est déplacée : là où hier les pères rentraient de l’usine avec un salaire stable et le corps usé, aujourd’hui on espère juste ramener assez pour manger le soir et promettre mieux à ses enfants — avec les mêmes douleurs. Et le seul vrai moment de fierté du père ? Léguer à son fils son vieux baise-en-ville, capote incluse. Transmission dérisoire d’un souvenir viril, vestige d’une époque où l’on croyait encore que l’effort garantissait quelque chose.

On entend ça et là les réticences à se plonger dans ce qui est qualifié plus haut de monde jauvanien et, hors de considérations visuelles qui lui sont propres, on peut le comprendre. Non parce que le film serait obscur ou inaccessible, mais parce que le cinéma de Martin Jauvat avance à contre-rythme des attentes habituelles. Il déroute moins par ce qu’il raconte que par la manière dont il le fait : un burlesque discret, des situations absurdes laissées sans mode d’emploi, une douceur qui refuse l’efficacité immédiate. Entrer dans son monde suppose d’accepter ce pas de côté, cette étrangeté calme qui ne cherche jamais l’adhésion forcée. Là où Philippe de Chauveron, Étienne Chatiliez ou Toledano & Nakache stagnent dans des représentations rassurantes d’une génération qui refuse de bouger, quand d’autres — Bougheraba ou Claude Zidi Jr. — prétendent parler de la jeunesse en la caricaturant pour mieux reconduire les clichés des anciens, Martin Jauvat filme sa génération sans la mépriser. Une génération qui a grandi dans les familles sarkozystes du « travailler plus pour gagner plus » en regardant Inspecteur Gadget, le logo DVD toucher le coin de l’écran, et qui a compris en grandissant que le bac, vendu comme un graal, ne garantissait rien. Qu’il allait falloir inventer autre chose. Un espace pour s’exprimer, une rue à reconquérir, un système à contester, des parents devenus réactionnaires à faire réfléchir. C’est là qu’il déplace la notion de fierté de son personnage, en éliminant l’homme qui simule pour forger celui qui écoute. Un homme qui, au milieu de péripéties aussi absurdes qu’obligatoires pour espérer une vie décente, parvient à tisser des liens en prêtant attention aux autres.

Alors, l’anecdote du père m’est revenue. Non pour être racontée à nouveau mais pour déplacer mon regard sur Baise-en-ville. Elle m’a permis d’entendre autrement ces paroles jetées sans y penser, ces signes de reconnaissance aussitôt ravalés, ces fiertés mal formulées. Non comme un commentaire psychologique mais comme un symptôme : celui d’une difficulté persistante à se reconnaître entre générations, à nommer ce qu’est devenu le courage, à mesurer ce que le travail continue de faire aux corps comme aux mots. Baise-en-ville ne m’a rien appris ; il s’est simplement inscrit dans ce déjà-là. Et c’est peut-être pour cela qu’il touche juste.

Toutes mes pensées pour J.C., qui n’a pas pu vivre pleinement sa retraite.

Baise-en-ville. Réalisé et écrit par Martin Jauvat. Avec Martin Jauvat, Emmanuelle Bercot, William Lebghil… 1h34. Sorti en salles le 28 janvier 2026.

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