Dans Kontinental’25, Radu Jude poursuit sa radiographie des corps fatigués et des institutions européennes en décomposition. Le film s’ouvre à Cluj, en Transylvanie, sur le quotidien d’un vieil homme sans abri, Ion (Gabriel Spahiu), survivant d’un autre temps, qui vit dans la chaufferie d’un immeuble promis à la destruction. Autour de lui, la ville se recompose sous la pression du capital immobilier — les grues remplacent les arbres, les hôtels remplacent les maisons. Quand Orsolya (Eszter Tompa), huissière de justice, vient lui signifier son expulsion, l’administration s’exécute, la loi s’applique, la société continue : Ion, lui, se pend à un radiateur. À partir de ce geste hors champ — un geste sans témoin, sans mise en scène —, Jude déploie un long mouvement de désorientation morale. Orsolya, fonctionnaire docile, mère de famille et femme « sans histoire », voit sa routine fissurée par la culpabilité : elle renonce aux vacances, erre dans la ville, répète son récit comme un mantra brisé. C’est à travers cette errance, ponctuée de dialogues avec une amie, un prêtre, sa mère ou un ancien étudiant devenu livreur, que le film cartographie l’état spirituel du continent. Tout le monde parle, personne n’écoute. Tout le monde sait, personne n’agit.

Le dispositif – la fixité des plans, la lenteur des échanges, la répétition des récits – agit comme un scalpel moral qui creuse moins la psychologie que la corrosion du langage. En refusant le montage, Jude transforme la parole en prison, chaque confession d’Orsolya devenant un exercice d’auto-aveuglement. La culpabilité ici ne se résout pas, elle se dilue dans la parole jusqu’à devenir réflexe social. La scène du salon, étouffée par les bibelots et les rires dissonants, résume cette déréliction : tout y pue le confort, le refoulement, l’entre-soi. Le cadre décentré, les sons parasites, la lumière sale : autant de signes d’un monde où la morale se décompose dans le bavardage. Jude signe un film sur la perte de toute transcendance où la parole, jadis lieu du politique, n’est plus qu’un bruit de fond dans l’effondrement. Suite de conversations déconnectées reliées par la seule fixité du dispositif : visages en plan moyen, tantôt frontaux, tantôt en amorce, compositions symétriques qui rappellent les photographies administratives — rien d’accidentel, tout pointe vers la paperasse de la morale, la gestion bureaucratique du remords. Chaque plan fonctionne comme un formulaire éthique rempli jusqu’à l’absurde. Le prêtre, figé dans sa soutane noire, martèle le péché d’orgueil et la tristesse interdite ; la mère, nationaliste et acariâtre, vocifère contre les Roumains et célèbre Viktor Orbán ; l’ancien étudiant, devenu livreur Uber, aligne une philosophie de comptoir sur le karma et le travail précaire. Personne ne dialogue : chacun s’écoute parler. Entre les conversations figées s’intercalent des visions de la ville : grues, façades neuves, statues nationales, slogans patriotiques, panneaux immobiliers vantant le luxe. Ces images diagnostiquent. La Roumanie apparaît comme un organisme en mutation, un territoire où tout se bâtit pour mieux s’effacer. Dans ce chantier perpétuel, la caméra fixe agit comme une radiographie morale : elle révèle la maladie d’un pays qui confond progrès et amnésie. L’image numérique brute, captée à l’iPhone, accentue cette laideur concrète — gris du béton, reflets maladifs, éclat plastique des dinosaures animatroniques d’un parc d’attractions où se croisent Ion et, plus tard, Orsolya. Ces monstres factices, à la fois grotesques et sinistres, deviennent les emblèmes d’un continent muséifié, qui ne sait plus produire que des spectacles de lui-même. Dans une scène d’une ironie glaciale, Orsolya, immobile face à un T-Rex articulé, respire tandis que la machine grince : deux formes d’existence condamnées à l’immobilité, l’une mécanique, l’autre morale. Radu Jude pousse jusqu’au bout la logique d’un cinéma matérialiste — non pas celui qui décrit le monde, mais celui qui le laisse peser sur nous. Dans Kontinental’25, il n’y a pas de hors-champ rédempteur : tout est plat, tout est donné, tout est déjà trop visible. L’usage de l’iPhone n’est pas un effet de style mais une politique du regard. Le capteur numérique, incapable de profondeur, produit une image sans mystère, sans halo, sans beauté — une image démocratique, désenchantée, presque vulgaire. C’est une image qui ne promet rien, pas même la consolation esthétique. En cela, le film est une œuvre profondément politique : il refuse de sublimer le réel. Il le filme comme une donnée brute, administrative, impure. La caméra n’est pas un témoin bienveillant, c’est un outil de constat. Elle regarde comme on dresse un procès-verbal.

Orsolya, elle, continue de dériver. Elle refuse les vacances en Grèce avec sa famille, erre dans les rues, s’enivre dans les bars, s’abandonne à un coït furtif dans un jardin public. Chaque geste est une tentative dérisoire de retrouver la sensation d’exister. La culpabilité, chez elle, n’est pas un sentiment noble, c’est une addiction, un mode de survie. L’héroïne devient l’emblème de cette Europe moyenne qui consomme sa propre honte comme une drogue douce. La caméra, obstinément fixe, laisse ce corps s’agiter dans le cadre sans jamais en sortir. Orsolya n’avance pas : elle s’épuise sur place. Dans la scène du rapport sexuel, filmée en plan large, presque invisible dans l’obscurité, Jude ne cherche ni l’érotisme ni la déchéance. Il filme un geste mécanique, vide, comme une dernière tentative de sentir quelque chose dans un monde où tout est amorti. Le film atteint ici une forme de pureté négative : plus rien ne bouge, et pourtant tout se fissure.
L’ensemble devient une méditation sur le lien entre voir et agir, à l’époque de l’hyper-visibilité où tout se filme et se comprend sans que rien ne change. Orsolya incarne ce spectateur contemporain, lucide, impuissant, dont la culpabilité réfléchie se transforme en inaction. Dans le dernier plan, un chantier désert s’étend sous la lumière du soir ; les grues sont immobiles, le béton humide, le temps s’épaissit. Un bruit lointain, peut-être un marteau, peut-être un cœur. Rien d’autre. Une Europe propre sur ses ruines, sûre d’elle, fatiguée. On y observe cette torpeur avec une rigueur glaciale et une tendresse secrète, un regard qui ne sauve pas, qui persiste, debout dans la poussière.
Kontinental’25 de Radu Jude, avec Eszter Tompa, Gabriel Spahiu, Adonis Tanța… 1h49
Sorti le 24 septembre 2025