[TIFF 2025] #6 – Du haut des scènes et des toits.

Le TIFF s’est achevé le 14 septembre dernier et avec la tombée des rideaux, c’est un mélange d’euphorie, d’émerveillement, de fatigue et de frénésie scribale qui a accompagné les dernières projections. Cette 50e édition a démarré dans le faste (les festivités de la rue King, les restos et bars bondés, les files d’attentes de 4-5h devant le camion du Criterion closet picks) et s’est terminé dans un certain calme alors que la plupart des invités et des journalistes avaient déjà commencé à lentement quitter la Ville Reine dès le milieu de la deuxième semaine. L’évènement aura été ponctué de surgissements inattendus (James McAvoy croisé quelques heures avant d’avoir été honoré par un bourre-pif dans un bar du centre-ville, les acteurs Georges Khabbaz et Hiam Abou Chedid comme téléportés de Mille secrets, mille dangers à l’arrêt de tram de l’avenue Spadina), de tapis rouges tantôt frustrants (l’heure et demie d’attente pour Scarlett Johansson aboutissant à un défilé succinct de quelques secondes) tantôt magiques (Amenabar et les acteurs de The Captive, Linklater pour Nouvelle Vague) et de rencontres enrichissantes (l’autrice Victoria Hetherington). À travers une vingtaine de longs-métrages parcourus, c’est un paysage cinématographique éclaté, ouvert au monde et témoin de ce qui découd et raccommode les peuples qui s’est posé en décor. De la complexité d’un Moyen-Orient où les caméras se tendent comme des majeurs indignés (The voice of Hind Rajab, Un simple accident) à une Russie gardant précieusement ses secrets (Le mage du Kremlin), le TIFF a confirmé sa voyelle Internationale. Des tourments d’une adolescente coincée entre traditions, amour maternel et amours cachés (La petite dernière) aux émois d’une fillette touchée par les troubles comportementaux de son grand frère (Blue Heron), le festival a également su se montrer intime. C’est peut-être d’ailleurs l’universalité de l’œuvre de Shakespeare et l’individualité de la tragédie vécue par le barde et absorbée par son art qui a partiellement expliqué l’énorme engouement public (le film est reparti lauréat du People Choice’s Award) et critique (les étoiles pleuvant en moussons élogieuses) pour Hamnet de Chloé Zhao. Une curiosité à le comparer avec l’adaptation contemporaine de la pièce par Aneil Karia (avec Riz Ahmed dans le rôle-titre) aussi présentée au TIFF ou à enchaîner les deux s’est sans doute glissée dans l’impatience collective. (« Un ticket pour Hamlet! – Pour Hamnet? – Non, Hamlet!! » – Être ou ne pas être confus…). Mais le film patine trop dans sa première partie pour être pleinement convaincant. Débarqué sans grande attente, Roofman, de Derek Cianfrance, bien plus léger que ses opus précédents (Blue Valentine, 2010, The place beyond the pines, 2012) a suscité étonnamment malgré ses biais un enthousiasme supérieur.

Les mauvaises langues exhiberaient leur organe fourchu de serpent cynique en clamant qu’Hamnet est avant tout pour Chloé Zhao un tremplin pour bondir vers une seconde statuette dorée (après son Oscar de la meilleure réalisatrice pour Nomadland en 2021). Un populaire auteur, une romance, une tragédie familiale, une nouvelle approche d’une œuvre maîtresse pour mieux comprendre les motivations ayant guidé la plume… Cela nous rapprocherait presque des heures sombres d’un Dolby Theater effaré applaudissant malgré lui la victoire de Shakespeare in love (John Madden) – et surtout la victoire des Weinstein – en 1998. Les sourcils dubitatifs devant les cris de désespoir face caméra de Jessie Buckley, bras tendus pour mieux réceptionner sa propre petite figurine chauve et brillante se demandent s’ils ne font pas partie de la même race de reptile…

Courtoisie du Festival International du Film de Toronto.

Hamnet a visuellement beaucoup pour lui. Décors naturels superbes, costumes magnifiques qui privilégient le laborieux au propret (rien n’est immaculé, tout est sueur et boue en campagne), Zhao a indubitablement soigné sa direction artistique. Certes, les rues du village ou se frôlent amoureusement Agnes (Buckley) et William (Paul Mescal) ont ce côté préfabriqué qui trahit l’architecture de plateau mais le jeune Shakespeare ayant déjà l’esprit bien occupé par l’élaboration de ses mises en scène, on adhère à cet arrière-plan théâtral. La nature et particulièrement l’environnement forestier n’est pas qu’un simple paysage. Agnes y puise ses remèdes curatifs, s’y couche pour enfanter, s’y réfugie pour mieux perdre puis faire revenir à elle William. Clairières et boisés touffus sont des creusets mystiques où la spiritualité d’Agnes taquine le pragmatisme et la laborieuse éducation manuelle de William (fils d’un artisan déçu de ne pas le voir reprendre le flambeau). C’est la première marque d’une féminité questionnant l’émotion masculine. La réalisatrice manipule souches et branches comme del Toro les fantasmagorise dans Pan’s Labyrinth (2006). La forêt anglaise se meut en une ondulation organique, un enlacement qui inspire et inquiète, un mouvement autant réconfortant que menaçant. Le réconfort, c’est l’écrin feuillu qui accueille l’immédiate passion des deux amants. La menace, ce sont les ronces d’une prémonition née avec l’arrivée de jumeaux alors que tout prédisait qu’Agnes n’aurait qu’un seul enfant de plus après son premier. Si la première heure du film est emprunte d’un romantisme séduisant (Will courtisant la jeune femme par ses qualités de raconteur, créant un parallèle entre leur destin et celui d’Eurydice et Orphée), quelques cailloux saillent à la surface de ces chemins ruraux : la modernité de jeu de Mescal et Buckley crée un étrange sentiment d’anachronisme ; la prestation forcée du jeune Jacobi Jupe (Hamnet), cœur émotionnel du film moins convaincant que ses discrètes sœurs, Susanna, l’ainée (Bodhi Rae Breathnach) et Judith (Olivia Lynes), sa jumelle ; la sous-exploitation des talents d’Emily Watson (la mère de William) et de Joe Alwyn (en frère d’Agnes).

On guette toute référence à une œuvre que l’on connaît par son orthographe alternative mais c’est davantage Roméo et Juliette que le nœud dramatique du récit évoque. Promise à la mort, Judith est au bord du dernier souffle quand Hamnet décide en ingérant les fruits d’une nature devenue hostile de subtiliser sa place. Au-delà d’une scission narrative, c’est à la séparation géographique du couple que le décès du jeune garçon conduit. William enferme sa tristesse dans sa petite chambre de Stratford (gardant les grands espaces pour la scène) et Agnes se confine dans ses obligations maternelles et familiales. L’une ne peut qu’épancher sa douleur, l’autre ne peut que la dissimuler. Si l’interprétation de Paul Mescal laisse transparaître une certaine timidité dans l’approche de la figure iconique du barde, deux scènes rassurent sur ses immenses capacités. Une scène de répétition où Shakespeare, insatisfait de la qualité de jeu de son acteur, prend la main et habite de toute sa détresse de père meurtri son personnage lors de la déchirante scène finale. Zhao y pose un regard qui confronte le point de vue à la nature de l’œuvre. Ce n’est plus un prince danois cherchant à venger son père après que le spectre de celui-ci l’ait informé des sombres intrigues familiales, c’est le père franchissant les limites de la mort pour affirmer son amour pour un fils qu’il ne pourra plus tenir dans ses bras. Au milieu d’une foule touchée par la fine écriture du poète, Agnes comprend la portée intime des actes et scènes imaginées par son époux. Ce que William affichait comme une frustrante indifférence, comme un total abandon artistique soumis à de pesants silences face à la criante douleur de sa femme, n’est qu’une autre forme, intériorisée, du deuil parental. Un deuil qui trouve sa catharsis dans l’art, qui ne peut s’exprimer qu’à travers lui. C’est là que Chloé Zhao touche juste, quand la grandiloquence se calme, quand l’impressionnante direction artistique s’efface et quand l’universel s’entrouvre pour que le personnel se laisse saisir. Comme Agnes, nous devenons spectateur intimement bouleversé d’une pièce qui plus de 400 ans après sa création, scrutée par des yeux féminins (les pupilles de Buckley jointes à l’iris de Zhao) n’a pas fini de révéler sa profondeur.

C’est principalement par la légèreté de ton et l’inattendue alchimie de ses deux acteurs principaux, Channing Tatum et Kirsten Dunst, que Roofman de Derek Cianfrance se distingue. Si Hamnet a clôt le chemin des impatiences, Roofman, a fermé le chapitre des belles petites découvertes. Channing Tatum instille beaucoup de charme à ce Jeffrey Manchester, ancien réserviste s’infiltrant par le toit d’un fast-food pour y voler sa caisse, pris sur le vif et condamné à une longue peine de prison. À la fois goofy et ingénieux, Manchester est présenté comme un père aimant et un mari attentionné mais soumis à de hasardeux choix de vie et à de mauvaises fréquentations (parmi elles, son complice Steve, incarné avec la nonchalance habituelle de Lakeith Stanfield). Une voix off installée comme un outil d’exposition participe à rendre d’emblée le personnage, malgré ses actions discutables, sympathique. À la suite de son adroite évasion, c’est dans une structure creuse et invisible au public d’un Toys’R’Us de Caroline du Nord, qu’il agrémente de mobilier gonflable, de snacks, de jeux divers et de mini-caméras pour parfaire son quotidien et rester à l’affût, qu’il se dissimule pour échapper aux autorités. Cianfrance exploite habilement l’espace de la célèbre franchise américaine sans que celui-ci ne serve de promotion déguisée. Puits de ressources, ses couloirs où les gardiens de nuit peuvent surgir à tout moment sont un labyrinthe adéquat pour ce ballet de chats et de souris auquel Tatum se livre, y prêtant sa physicalité à la fois agile et pataude. Un magasin de jouet déserté n’est-il pas le terrain de jeu idéal pour un réalisateur cherchant à cumuler les situations ludiques (Jeffrey dans son insouciance dénudée surpris par le tyrannique gérant (Peter Dinklage) ; Tatum revêtant les habits les plus incongrus et chevauchant les véhicules les plus infantiles, tuant son temps nocturne en glissant dans les allées commerciales) ?

Courtoisie du Festival International du Film de Toronto.

C’est avec la même inclinaison joueuse que Jeffrey vient en aide à une employée du Toys’R’Us harassée par son patron, Leigh (Kirsten Dunst), en falsifiant en loucedé ses horaires de travail. Adoptant l’improbable patronyme de John Zorn – sans référence à l’étrange saxophoniste adepte des collaborations avec le non moins étrange Mike Patton -, Jeffrey s’invente agent du gouvernement sous couverture et s’intègre à la communauté chrétienne – guidée par un Ben Mendelsohn dont la sobriété de jeu surprend – du quartier de Charlotte1 où Leigh réside. Metteur en scène de sa nouvelle existence, scénariste de sa nouvelle histoire, acteur d’une nouvelle troupe (Leigh et ses filles), l’ex-voleur des toits se construit une renaissance aux contours cinématographiques jusqu’à ce que le vernis commence à craquer (une virée en voiture irresponsable, une tentative hasardeuse orchestrée par Steve de quitter le pays, un dernier coup fumeux pour financer son départ à l’étranger). Cianfrance explore sans quitter la circonférence d’une comédie enjouée la fragilité des fictions bâties sur des sols mouvants. La romance peut tout avoir pour être belle et pour promettre à un avenir radieux mais l’entreprise de Jeffrey n’avait tristement aucune chance d’aboutir. Les héros sont ramenés à leurs vices, les complices se terrent et les amours corollaires deviennent victimes malheureuses. Le récit ne surprend jamais vraiment, les péripéties sentent le terrain connu, Dinklage et Mendelsohn sont des archétypes d’antagoniste et de soutien moral caricaturaux mais le long-métrage est empreint d’un charme inhérent à son absence de prétention. Le type d’œuvre qui cherche à faire juste avant de se faire chef. Le réalisateur glisse vers un autre genre, atténue la lourdeur du drame, soigne son rythme comique mais Jeffrey Manchester n’est pas si loin du Dean Pereira de Blue Valentine (2010) ou du Luke de The place beyond the pines (2012). Avançant à la marge d’un contemporain pollué par les attraits sournois d’un capitalisme provocateur – le corporatisme faussement joyeux des McDonald’s et Toys’R’Us -, ces acteurs de la classe ouvrière (peintre, cascadeur ou vétéran) se construisent un refuge à la charpente branlante. Les chutes – d’un amour, d’une fenêtre ou d’un toit – n’en sont que plus douloureuses.

Hamnet, réalisé par Chloé Zhao. Écrit par Maggie O’Farrell et Chloé Zhao. Avec Paul Mescal, Jessie Buckley, Emily Watson, Joe Alwyn…2h06.

Roofman, réalisé par Derek Cianfrance. Ecrit par Kirt Gunn et Derek Cianfrance. Avec Channing Tatum, Kirsten Dunst, Peter Dinklage, Lakeith Stanfield…2h06.

  1. Capitale de la Caroline du Nord. ↩︎

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