Sur le papier, Le Grand Magasin, écrit par Ohshima Satomi et réalisé par Yoshimi Itazu, a tout du parfait film d’animation qui ravit petits et grands. Dans un univers dynamique et coloré, Akino, jeune femme maladroite et généreuse fait tout son possible pour satisfaire les singuliers clients du grand magasin Hokkyoku dans lequel elle vient d’être embauchée comme apprentie concierge.
Les premières minutes sont celles de l’émerveillement. Suivant les pas mal assurés d’Akino dans sa nouvelle fonction, on découvre tout en même temps : l’architecture du lieu, ses innombrables comptoirs et boutiques, son fonctionnement et sa clientèle si particulière dans une animation aussi lumineuse que fluide. L’endroit fourmille d’animaux terriens et volants de tous les continents et de toutes les espèces, du plus petit au plus imposant. Cet enchantement ne dure qu’un temps et laisse place à une gêne devant un propos qui manque de profondeur. La forme impeccable et féérique ne sert que rarement un fond qui aurait mérité d’être davantage creusé. De saynète en saynète, derrière un feu d’artifice de couleurs et de bons sentiments, tout sonne creux voire un peu faux. Le Grand Magasin se contente d’être un joli mais superficiel long-métrage d’animation.
Des animaux humains, trop humains
Le Grand Magasin se structure dans un enchaînement de saynètes et d’histoires où Akino et ses collègues satisfont les différentes demandes de clients en difficulté. Quelques moments, malheureusement peu nombreux, invitent le spectateur à une réflexion sur la sixième extinction de masse et le rôle des humains dans celle-ci. Un jeune loup de Honshû venu repérer les lieux se confie à la jeune concierge. Il souhaite demander sa petite amie en mariage et a peur qu’elle ne soit avec lui que par pitié car il ne reste que très peu de représentants de leur espèce. Dans une séquence en contraste avec le reste du film, Monsieur Elulu, grand pingouin directeur secret du magasin, décrit à Monsieur Todo, chef de rayon humain, l’origine et la raison d’être de Hokkyoku et de l’équipe de concierges exclusivement humains. Les deux personnages marchent dans une bibliothèque secrète et sombre. Au rythme des explications de Monsieur Elulu, le regard des personnages s’arrête sur des tapisseries et des fresques montrant des animaux disparus ou en voie de disparition. Le grand pingouin rappelle à son collègue que les employés humains sont dévoués à servir les VIA – les Very Important Animals – qui fréquentent Hokkyoku comme punition de l’orgueil et de la frénésie de l’homme à avoir réussi à se rendre maître et possesseur de la nature.
Une des intentions premières du film est de sensibiliser le public au sujet d’espèces animales en danger. Au-delà de ces quelques scènes, le message est sans cesse brouillé. La problématique est diluée par l’enchaînement des clients animaux dont la grande majorité ont des envies et des soucis très humains. Sans doute trop. Entre la vison de mer actrice au grand chapeau et lunettes de soleil qui hésite entre offrir un stylo plume ou une montre à gousset à son père, le jeune lion de barbarie qui recherche un parfum à partir d’une odeur imprégnée dans un marque-page, le chat admirateur des œuvres de glace du célébrissime mammouth qui les expose à Hokkyoku, on soupire chaque fois un peu plus et le haussement de sourcil se fait plus prononcé. Adapté du manga La concierge du grand magasin de Tsuchika Nishimura, le film opte pour la pédagogie douce mais au bout du compte, cela ne fonctionne pas. L’ensemble manque cruellement de profondeur et l’on ne s’attache à aucun de ces animaux qui défilent.
Un éloge clinquant du service client
Le seul personnage attachant est Akino. Son rêve de travailler comme concierge à Hokkyoku est sur le point de se réaliser. Elle n’a pas toutes les qualités requises pour y arriver comme fait remarquer un inspecteur chargé de son intégration. Son grand cœur, son enthousiasme et sa ferveur font néanmoins démonstration d’une jeune femme prête à tout pour satisfaire les clients qui se présentent à elle au comptoir du grand magasin. À travers ce personnage, Le Grand Magasin rend hommage à l’omotenashi, à savoir l’art de l’hospitalité à la japonaise.
Yoshimi Itazu engage ainsi le spectateur sur la seconde thématique majeure du film. Recevoir, satisfaire et même anticiper les besoins du client sans qu’il en soit conscient sont les sacro-saints principes que Akino tend à intégrer et à mettre en œuvre. Chaque animal que la jeune femme croise est une nouvelle occasion pour elle de faire ses preuves. Le biais de l’animation permet une exagération des réactions de l’apprentie concierge. À chaque moment où elle espère souffler, la tête de son supérieur apparaît de manière improbable dans le mur ou par le plafond pour la rappeler à l’ordre. Elle sursaute, fait des bonds d’un mètre et son visage se déforme de surprise. Un festival de petites drôleries finit de convaincre de la bonne volonté d’Akino. Toujours prête à être là où il faut, elle slalome à un rythme effréné entre les animaux de toute taille, en particulier quand il s’agit d’empêcher un paon de faire la roue au milieu des rayons car cela incommoderait le reste de la clientèle.
Cet éloge du service client tombe malheureusement dans l’excès inverse de ce qu’il veut démontrer. À force de vouloir souligner les qualités que doivent avoir les employés pour être bons, celles-ci sont martelées presque dans chaque scène, ce qui alourdit considérablement le propos dans un film aussi court. Au lieu d’être admiratif et ému même par les histoires les plus tristes, par exemple celle du mammouth artiste qui récrée des statues de glace en hommage à sa femme décédée, on s’ennuie et on trouve le temps long…
Pour son premier long-métrage en tant que réalisateur, Yoshimi Itazu propose un joli film haut en couleurs mais qui manque de profondeur sur les thématiques abordées. Le Grand Magasin donne l’impression qu’il peut autant éblouir les petits qu’il peut laisser les plus grands sur un sentiment d’inabouti.
Le Grand Magasin. Au bonheur des animaux, de Yoshimi Itazu. Écrit par Ohshima Satomi. Avec les voix de Kawaida Natsumi, Ôtsuka Takeo, Tobita Nobuo… 1h10
Sortie le 6 décembre 2023

