Les chambres rouges

[CRITIQUE] Les chambres rouges : Regarde-moi

L’hybristophilie désigne le fait d’être attiré·e par une personne ayant commis des crimes – non pas en dépit du crime, mais bien pour le crime commis -. Également surnommé le syndrome Bonnie & Clyde, il a de quoi dérouter et interroger à bien des égards même si ce phénomène n’a rien de nouveau : Ted Bundy, Charles Manson, Michel Fourniret… ils ont tous connu leur lot de killer groupies. À l’heure d’internet où n’importe qui peut trouver à peu près n’importe quoi, il est d’autant plus facile d’en apprendre plus sur ces tueurs, leurs meurtres et leurs victimes. Une fascination morbide que Pascal Plante décide d’explorer dans Les chambres rouges.

De longs plans séquences nous présentent un tribunal, lieu de tous les regards pour les semaines à venir. La procureure énonce les faits qui sont reprochés à Ludovic Chevalier, surnommé le Démon de Rosemont. Trois kidnappings accompagnés de tortures, viols et meurtres filmés et diffusés en direct sur le dark web dans des chambres rouges (des salles virtuelles où n’importe qui peut payer en échange de vidéos mettant en scène toutes les horreurs possibles et imaginables). Le blanc immaculé et le silence de la pièce contrastent avec les horreurs racontées. Avec ce simple dispositif, Pascal Plante pose son décor et insuffle son climat d’angoisse. La lenteur avec laquelle la caméra balaie la pièce nous oblige à nous concentrer sur ce qui est raconté tout en observant tous les visages présents dans la pièce. Jurés – l’impartialité qui leur est demandée renforce l’aspect clinique du moment -, familles des victimes dont les blessures sont plus que jamais ravivées, petit·es curieux·ses qui s’immiscent pour découvrir les secrets les plus sombres que cachent l’accusé.

Derrière ce qui pourrait s’apparenter à un énième film de procès, le réalisateur aborde cette obsession morbide pour l’horreur qui n’est finalement pas si exceptionnelle que ça et qui est déjà bien présente dans notre société (en témoigne Netflix et ses true crime documentaries – documentaires relatant des faits divers à base de reconstitutions putaclic et interventions en tout genre -). Cette obsession se matérialise à travers le parcours de Kelly-Anne.

Les chambres rouges
© ESC Films

Parmi la foule qui est attirée tous les jours au procès, la jeune femme fait partie de celles qui ne ratent pas une seconde de l’audience quitte à dormir devant le Palais de justice de Québec pour s’y assurer une place. Pascal Plante nous raconte peu de choses sur elle. Nous savons qu’elle est mannequin, qu’elle est une experte au poker en ligne et à tout ce qui touche l’informatique en général. Tout chez elle est très minimaliste entre son mode de vie qui se résume à boulot – procès – sport – poker, son appartement très peu décoré et éclairé ou sa façon d’être, discrète et peu bavarde. Pascal Plante peut dessiner sur une toile quasiment vierge. D’abord filmée en retrait, c’est sa rencontre avec Clémentine – fervent soutien de Ludovic Chevalier persuadée que tout ceci n’est que le fruit d’un complot – qui crée la bascule.  Les deux femmes sympathisent mais lorsque Kelly-Anne montre à Clémentine la vidéo d’un des meurtres, les rôles basculent. Point de sensationnalisme ici puisqu’on observe simplement les visages des deux jeunes femmes – baignées dans une lumière rouge vive – face à cette horreur, à une différence près : si le visage de Clémentine se décompose à mesure que la vidéo avance, celui de Kelly-Anne reste impassible. Les deux femmes sont entrées dans ces fameuses chambres rouges et quand l’une détourne le regard, l’autre se retrouve fascinée par ce qu’elle découvre.

Trois couleurs

Pascal Plante utilise trois couleurs distinctes pour cartographier l’état d’esprit de Kelly-Anne. Le film s’ouvre sur du bleu, couleur utilisée pour la représenter dans des moments où elle est souvent seule. La lumière passe au blanc immaculé du tribunal, lieu censé être neutre mais qui ouvre la porte de la vulnérabilité pour Kelly-Anne se faisant absorber par les faits sordides évoqués mais aussi par l’accusé enfermé entre trois Plexiglas. La couleur rouge – qui se réfère évidemment à ces chambres rouges – n’intervient que bien plus tard mais est aussi le témoin de la descente aux enfers de celle désormais embrigadée dans une recherche effrénée pour retrouver la vidéo du troisième meurtre. Kelly-Anne se déconnecte de la réalité et le rouge noie tout l’écran, accompagné d’une bande-son quasiment stridente, rendant le long-métrage oppressant.

Le réalisateur joue également des cadrages pour appuyer son propos avec un cadre très statique au début du film qui capture Kelly-Anne dans son ensemble, témoignant d’une certaine stabilité avant de se rapprocher, ne montrant plus que ses émotions à travers ce visage qui reste totalement impassible. Tout comme au poker, rien ne transparaît et il est impossible de deviner son prochain coup. C’est ce qu’il y a peut-être de plus terrifiant dans cette histoire, cette incapacité à prévoir ce qui va se passer. Pascal Plante s’aide d’un montage qui oscille entre de très longs plans venant installer le malaise à quelque chose de beaucoup plus vif pour créer un climat anxiogène qui va bien au-delà de ce procès.

Les chambres rouges
© ESC Films

Banalisation de l’horreur

Kelly-Anne perd tout sens de la réalité allant jusqu’à pirater des adresses mails pour trouver des réponses.  En abordant ça comme un fait déjà ancré, Plante plonge le/la spectateur·ice dans quelque chose d’anxiogène qui ne se matérialise pas physiquement. C’est de cette façon qu’il nous prend à revers avec une scène terrifiante : Kelly-Anne arrive au procès habillée comme une écolière avec une perruque blonde et des lentilles de contact bleues – des caractéristiques communes aux trois victimes de Chevalier -. La tête de Chevalier pivote lentement jusqu’à ce regard caméra, un champ contre champ sur la situation, un cri et il ne fallait rien de plus pour nous glacer le sang, comprendre que Kelly-Anne a fait le pas de trop. Nous est évoquée la banalisation de l’horreur et de la violence en se faisant le miroir d’une société où les frontières entre ce qui est moralement faisable ou non sont de plus en plus floues. Nous pouvons établir un miroir évident avec des vidéos de tueries qui peuvent circuler en libre-service sur les réseaux sociaux sans qu’il y ait forcément une régulation faite. Cet accès facilité peut pousser certain·es individu·es à développer un goût de l’extrême et du morbide. Outre les réseaux sociaux, la société en elle-même joue également un rôle dans cette banalisation de l’horreur. Dans le film, cette banalisation transparaît lors du talk show diffusé à la télé où les chroniqueur·ses sont invité·es à donner leur avis. Des avis rarement pertinents, plutôt là pour faire rire et caler quelques petits jeux de mots que pour apporter un tant soit peu de réflexion. Toute ressemblance avec une émission où le chien de Bolloré appelle à la justice expéditive et relance les débats sur la peine de mort n’a rien de fortuite.

En choisissant de laisser l’horreur physique hors-champs, Pascal Plante fait de l’horreur psychologique le principal moteur de son long-métrage qui trouve sa force dans l’interprétation de Juliette Gariépy qui donne corps – au sens propre comme figuré – à cette folie dévastatrice tout en laissant transparaître encore une part d’humanité qui laisse deviner qu’elle n’est finalement qu’un pion dans une société déjà gangrénée par quelque chose de bien plus sombre. Tout en pudeur et avec quelques moments-clés bien sentis, Les chambres rouges est un portrait passionnant de l’humain dans ses rapports avec l’horreur à portée de clic.

Les chambres rouges écrit et réalisé par Pascal Plante. Avec Juliette Gariepy, Laurie Fortin-Babin, Elisabeth Locas… 1h58
Sortie en salles le 17 janvier 2024

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