Dans un immeuble luxueux, deux hommes en costumes noirs discutent tandis qu’une jeune femme en retrait reste muette. Dans ce plan, l’un des premiers des Amants du Yangtsé, l’image vaut n’importe quel grand discours. Dans leurs apparats d’homme de finance, la cinéaste décrit une position sociale élevée tandis que leur position dans le cadre montre un rapport de domination patriarcale au sein du décor. Au fond du champ, la femme semble être un simple objet du décor mais c’est pourtant sur cette dernière que notre point de vue se concentre, la caméra faisant le point sur elle à côté de son mari, bloqué dans le cadre autant qu’au sein de son couple.
Outre ce cadre prestigieux, Xin Huo expose la maladie qui ronge la beauté des lieux. Dans leur intimité, ce couple n’est pas aussi heureux que les apparences le laissent à penser. Abruptement, la cinéaste fait voir des scènes de ménages plus que violentes où la femme est rabaissée par l’homme qui la bat, dans les cris et la fureur. La colère de Song (Liao Fan), ce patron véreux semblant uniquement s’intéresser à son plaisir, écrase à l’occasion sa femme, Xia You (Ni Ni). La première scène violente, plus qu’explicite voire trop surlignée dans sa brutalité, se situe dans une salle de bains. Le cadre est fixe, les coups sont montrés, il devient difficile de regarder l’écran pour le caractère réaliste et sans ornements de la mise en scène. Le prestige social va main dans la main avec la brutalité infligée aux marginaux, ici dans les rapports d’un couple hétérosexuel. Néanmoins, la cinéaste ne questionne pas plus les motivations et le trouble que représente Song, à part celui d’en faire un bourreau jaloux et pathétique le présentant comme un antagoniste dès le début.

Le ton est donné, nous pensons que le long-métrage va explorer une existence misérable dans un cadre aux antipodes de l’horreur qui s’y trouve. Pourtant, Les Amants du Yangtsé se dirige vers une parenthèse, amoureuse qui plus est, lorsqu’une idylle se crée entre Xia You et Xu Zitai (Zhou You), destiné à devenir son amant. Leurs premiers pas commencent de façon détournée, Xu invite Xia à voir un concert depuis un bâtiment proche de la salle, une pièce fermée où une fenêtre à moitié ouverte laisse entrer le son. Par cette manière étonnante d’assister à l’événement, Xin Huo crée un lien puissant entre les deux amoureux, ce moment de complicité captant autant une réalité sociale qu’il fait triompher l’affection et la romance. Ce cloisonnement, en bordure des lieux communs d’une société qui ne les regarde pas, est un facteur récurrent de leur situation. Bien que leur amour existe, il est sans cesse bloqué et enfermé par l’extérieur, leur entourage empêchant l’expression de leurs sentiments. Dans ce débarras semble se former un contrechamp à leur quotidien, une utopie possible face à ce qu’impose la société chinoise sur son personnage féminin.
L’acceptation de cette condition revient à une soumission au patriarche qui surveille Xia. De cette frustration, une seule voie s’offre à elle, celle de partir loin avec son amant. Dans un moment paradisiaque au bord d’une falaise, les amoureux trouvent enfin un instant hors de la ville, hors de la société et donc hors des cadres qu’on leur impose. Pourtant, un malaise subsiste. Xu et Xia sautent de la falaise pour plonger dans l’eau, l’acte fait peur à la jeune femme puisque l’homme disparaît abruptement. Aucun soubresaut lors de ce plan large en hauteur où leur destin est en train de se jouer. La tension monte, est-ce que Xu est tombé au fond n’arrivant plus à remonter à la surface ? Le plan fixe joue avec l’attente que ressent Xia, terrifiée par l’inaction. À l’image du trajet du jeune homme, ce moment de légèreté se transforme en une scène anxiogène pleine de gravité. Désamorcée par sa remontée, la scène nous indique sa disparition à venir et surtout la manière dont la mort est omniprésente.

Nous l’avons ressenti, quelque chose cloche car nous semblons déjà avoir vu ce film : une femme d’un milieu bourgeois maltraitée par son mari développe en cachette une romance avec un beau jeune homme de classe moyenne. Les traits grossiers des personnages, la femme soumise à son homme violent ou encore le jeune homme effronté pour lequel elle est éprise, lassent. Malgré la beauté de certaines scènes, le mélodrame est monolithique tel le personnage du mari, Song. Il est difficile d’accrocher au destin de ce couple pour lequel la cinéaste semble idéaliser l’amour. Si l’ambition était de montrer un acte de résistance par l’amour, le projet est raté. Leur relation censée incarner un ailleurs lumineux est tout aussi gangrenée par les actes sexistes et toxiques du personnage masculin. Si Xu ne va pas aussi loin que Song, les chantages affectifs et les jeux sexuels violents semblent lui plaire. À de nombreuses reprises, la femme poursuit son amant, qui agit de façon nonchalante avec elle. La première partie, idéalisant leur relation, dérange dans sa manière de présenter leurs liens, particulièrement dans les scènes de relations sexuelles intenses où la notion de consentement paraît floue. Comme hypnotisée par son partenaire, Xia ne semble pas voir les autres formes de violence que lui inflige ce nouveau compagnon. Ce trouble tend à s’évaporer dans la dernière partie où le couple tente de se reconstruire à travers un nouveau drame : Xu montrant des signes de faiblesses physiques annonce une maladie incurable. La metteuse en scène apporte, à partir de cette annonce, une forme plus aérienne (des plans en hauteur, presque flottants) où sa poésie se révèle dans le tragique.
C’est une fois le film terminé que le malentendu se dissipe, la cinéaste n’idéalise pas béatement des personnages marginaux mais montre la complexité d’un d’amour empêché. Pas seulement lorsque Xu annonce sa maladie, condamnant leur amour naissant à un destin tragique. Mais à mi-chemin quand Song réapparaît dans un restaurant, provoquant un combat à mort avec Xu où l’issue ne lui est pas favorable. Dans cette scène, le duel au couteau se déroule à travers un cadre fixe sans musique, laissant la violence se déplier. S’il nous est évident que le retour au foyer, et donc vers Song, n’est plus un avenir possible, l’observation de sa mort ne rend plus cette errance à la Bonnie & Clyde (Arthur Penn, 1967) comme un choix conscient mais une destinée forcée où la mort est inévitable. Pourtant, Huo parvient à détourner le misérabilisme lourdaud de sa première partie par sa poésie nocturne où resplendissent des bribes de lumières dans la mégapole chinoise.

Malgré ses poncifs narratifs, la réalisatrice trouve le moyen, dans son dernier quart-d’heure, d’exploiter les pleins potentiels de ses outils cinématographiques pour décrire une lente course contre la mort. Le fatalisme ne renonce jamais à la beauté de l’instant présent, à la fois dans ce qu’elle a de plus concret (un moment d’allégresse qui s’arrête brusquement lorsque Xu tombe, annonçant sa mort prochaine) mais surtout dans son déjà-là mortifère. Lors d’un moment intime où le couple se retrouve dans une cabine suspendue au-dessus de l’eau, un feu d’artifice les entoure. Les protagonistes décrivent les lumières autour d’eux comme les derniers instants de beauté avant la fin, allégorie aussi belle que littérale de la mort à venir de Xu. Cette scène poursuit la bascule irréelle du film dans un ballet hypnotique, notamment le travelling passant du bas d’un immeuble jusqu’à l’amant dans son appartement sur le puissant morceau d’Archive, Lights. Manière pour la réalisatrice de ralentir le temps, retardant l’issue fatale de son récit, contemplant les derniers instants d’un amour impossible.
De retour là où ils avaient formé leurs premiers sentiments, Xu et Xia assistent une dernière fois au concert de la chanteuse qui les a réunis. Dans cette longue scène décrivant leurs derniers gestes d’amours jusqu’à la séparation de leurs corps, Xia doit accepter l’acte de son amant : sur le toit en arrière-plan flouté, Xia détourne son regard lorsque Xu saute dans le vide. Marchant vers la caméra, elle est filmée de façon à ce que l’on voit l’ensemble de l’événement tout en laissant de côté, une nouvelle fois, la raison pour laquelle ils se retrouvent (le concert hors-champ). L’acte passé, le film se clôt sur un feu d’artifice, le même que celui dans le wagon au-dessus de l’eau, mettant en parallèle les artifices et les derniers instants de Xu. Suspendu en l’air, comme une bulle de temps, la caméra pénètre et virevolte non pas à côté mais au sein de l’explosion. Cet instant qui vire à l’abstraction, puisqu’il bascule purement dans la forme, n’est pas simplement illustratif mais sensitif. Ce qui était empêché dans la vie se révèle dans la mort, non comme un acte nihiliste mais un geste libérateur. Certes tragique, le premier long de Xin Huo emporte le mélodrame dans ses derniers instants vers un au-delà mystique, entre pulsion de vie et de mort.
Les Amants du Yangtsé, écrit et réalisé par Huo Xin. Avec Ni Ni, Zhou You et Liao Fan… 1h49.
Sortie le 17 Septembre 2025.
Découvert au Festival du Premier film d’Annonay