[CRITIQUE] L’ombre du feu : Near Death Experience

Évoquer le feu pour parler de la guerre : il est déjà question de ce rapprochement dans Fires in the plain (2014), adapté du roman éponyme de 1951 par Shōhei Ōoka, qui met en image le récit enfiévré d’un soldat atteint de tuberculose luttant pour sa vie dans les Philippines. Les adeptes du cinéma de Shin’ya Tsukamoto n’ont pas dû être surpris de le voir adapter un tel sujet. Cinéaste de la décomposition et de l’altération du corps, de l’esprit, de l’image : rien n’est épargné par cette envieuse ligne blanche entre la vie et la mort dans laquelle toute l’essence de ses personnages réside. 10 ans après Fires in the plain, il est de nouveau question de guerre mais le sujet a changé : ce qui préoccupe n’est plus le feu mais son ombre, sa projection cachée ou ignorée au dépend de la flamboyance envoûtante des flammes, évidente allégorie des populations civiles en situation de conflit armé.

Au revoir les forêts humides et fantomatiques qui bordaient Fires in the plain ou le précédent film de Tsukamoto (Killing, 2018), bonjour le cloisonnement des murs d’une auberge ravagée par un incendie au lendemain de la seconde guerre mondiale. L’anthropologie macabre qui anime l’esthétique du cinéaste depuis Tetsuo (1989) est bien restée, au constat du premier plan sur la tenancière recroquevillée au fond de la pièce à vivre comme un animal blessé. Au-delà des récits subsiste l’attention envers les marginaux et les populations brisées, les aliénés, malades, suicidaires, dépressifs, celles et ceux qui flirtent avec la mort dont le cinéaste poétise l’affliction, cette fois à hauteur d’enfant.

Découpé en deux parties, le long-métrage expose dans son commencement la rencontre entre cette aubergiste et un orphelin cherchant refuge pour continuer à subtiliser de la nourriture sur le marché. Si elle rappelle dans un premier temps les assemblages hétérogènes de famille de Kore-eda, la relation « mère-fils » que tentent d’instaurer les deux âmes perdues prend ses marques dans son inexorable dégradation. Les scintillements d’espoir n’ont pas vocation à survivre, Tsukamoto ne veut pas d’un roman national et saborde toute ligne directrice qui pourrait y mener comme ce soldat délaissé qui, s’il semble d’abord combler l’absence de figure paternelle, se laisse consumer par son désespoir et sa crainte des coups de fusil.

Copyright Carlotta Films

Le cinéaste contre-attaque face à l’abondance des grands récits nationalistes qui oublient consciencieusement les souffrances civiles pour glorifier les dirigeants en mettant en fiction leur confrontation directe. À la recherche d’un travail, le petit garçon rencontre un inconnu qui lui propose de l’accompagner on ne sait où et d’emmener un revolver qui servira à on ne sait quoi. La seconde partie du film est consacrée au voyage du binôme jusqu’à la demeure d’un ancien général de guerre qui, naturellement, subit le courroux de l’ancien soldat qu’il a transformé en bête à tuer, venu venger ses camarades et les victimes qu’on lui a forcé d’abattre. Retour en terrain connu, Tsukamoto ne montre pas l’exécution comme une libération salvatrice mais comme une digne rétribution des choses, remonter à la racine du trauma ne fera pas cesser le calvaire existentiel de l’ancien bourreau.

Les instants de chavirement dessinent le summum de la poétique du cinéaste, la Near Death Experience qui rend les corps translucides, pas monstrueux mais à la frontière de l’humain. Inscrit dans cette logique, le dernier geste effrayant (et donc fascinant) du vagabond, tendre la main vers la nuit avant de la scruter fixement, immobile, en traduit toute la détresse et pourtant en ressort une intense beauté, à la fois captivante et repoussante. Par ce dispositif, Tsukamoto offre un souffle d’empathie envers ses accablés sans embellir ou spectaculariser leur souffrance au travers des rendus de lumière et de texture poisseuse des extérieurs, quasiment des extensions physiques des personnages – ces ruelles humides où les soldats abandonnés sont engouffrés comme des rats, ou l’auberge délabrée aux allures de lieu hanté épris de tâches mélancoliques de plus en plus apparentes (coucou Kiyoshi Kurosawa).

Pourtant le cinéma de Tsukamoto n’est pas un cinéma du spectre, au contraire : c’est trop humain, il y a une overdose d’humain qui mène indubitablement à la putréfaction, la dégénérescence dont les origines sont connues et pleinement affichées (les instances d’oppression). Le seul mythe autorisé est celui de l’ancrage tragique au réel dont aucune échappatoire n’existe, pas même la mort. Autant essayer de s’en rapprocher le plus possible, une obsession macabre que le cinéaste n’a cessé d’expérimenter de la plus belle des manières depuis ses débuts.

L’ombre du feu, écrit et réalisé par Shin’ya Tsukamoto. Avec Shuri, Mirai Moriyama, Oga Tsukao…
1h35
Sorti le 1 Mai 2024

0 Commentaire

Laisser un commentaire

En savoir plus sur On se fait un ciné

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture