[CRITIQUE] La petite vadrouille : La croisière, ses ruses 

Et au milieu coule une rivière parsemée d’écluses. Le flot caractérise le cinéma de Bruno Podalydès tant pour ses personnages qui se laissent emporter par le courant de la vie, manipulés par les hasards des rencontres qui les forgent, que par un élément visuel récurrent qui les obsède. Lorsque la première figure humanoïde que nous voyons à l’écran est celle de ce même Bruno, planqué dans un sac poubelle et décidé à voler un pédalo, c’est Liberté-Oléron et Comme un avion qui reviennent, le besoin de fuir le quotidien pour chercher l’aventure. Ici, on ne part pas au large, le périple sera tranquille pour jouer sur les bouillonnements intérieurs. Le grand bateau que l’on confie à Jocelyn (toujours Bruno), qui ne peut dépasser 9 nœuds sous peine d’en faire déborder la rivière, semble minuscule par le foisonnement de personnages qui l’habitent. “On irait plus vite à pied” rétorque Franck, déçu de voir que la croisière promise pourrait manquer de sensations. Ce serait rater la véritable aventure.

À l’instar d’une scène de repas où une immense dinde est préparée pour seulement deux personnes, Podalydès met les petits plats dans les grands et convoque toute sa bande de copain·es pour duper le riche, un tombeur du dimanche en quête de croisière amoureuse à qui l’on fait vivre un faux rêve éveillé pour lui extorquer quelques centaines d’euros supplémentaires. Car les arnaqueur·ses sont elleux aussi du dimanche, animé·es par la volonté de faire le hold up parfait et par la naïveté d’être persuadé·es de le réussir. Une naïveté de mise en scène également, propre au cinéaste, qui se mêle à sa poésie de grand enfant. Après ses tentatives de films à sketchs plus que sympathiques mais quelque peu oubliées, Bruno Podalydès se rappelle à ce qu’il fait de mieux. 

Une nouvelle rencontre avec le cinéaste s’accompagne de visages familiers. Il n’y a pas que le frangin Denis, éternel amoureux insatisfait, qui hante le conteur d’histoires depuis Dieu seul me voit (Versailles-Chantiers). La confiance que lui portent ses comédien·nes permet à Bruno Podalydès de les malmener : on rit devant Jean-Noël Brouté contraint de rallier les écluses à bicyclette et de se déguiser pour ne pas être reconnu par l’arnaqué ou devant Isabelle Candelier raccordant tous les bouts de ficelles, notamment la cohésion d’équipe, pour que le fragile stratagème fonctionne. Mais la troupe ne peut fonctionner seule, il faut y ajouter un visage nouveau et l’acclimater au ton poétique. Puisque Sandrine Kiberlain commence à être une habituée des lieux, c’est Daniel Auteuil qui s’insère et sera pour l’occasion le plus maltraité d’entre tou·tes. Le Franck qui se plaint de la vitesse du bateau, c’est lui, pressé qu’il est de parvenir à conclure avec Justine (Kiberlain), sa collaboratrice pour qui la croisière romantique a été commandée. Il ne sait pas encore qu’Albin (Denis Podalydès), organisateur de l’événement, est le mari jaloux obsédé par son potentiel cocufiage et que toutes les personnes qu’il rencontre, éclusier comme cuisinière, sont de mèche pour lui faire le portefeuille. Le temps qu’il le réalise – et l’accepte, dans un geste final d’une beauté rare –, une lutte des classes s’installe.

Une fois la grosse dinde dégustée, l’on voit Franck et Justine retourner vers l’embarcation de dos pendant que le petit personnel s’efforce de nettoyer, de rattraper la nappe emportée par le vent dont aucun des deux ne s’est soucié. Un simple plan qui permet de voir la déconnexion de celleux qui ne regardent pas qui les sert. On retrouve cette idée à plusieurs moments et dans les rapports dialogués, Franck faisant régulièrement des marques de mépris au faux personnel. Pourtant, des contradictions se posent : les situations rendant le bourgeois hautain le sont car il est en terrain miné. Puisque tout le monde lui est hostile et qu’Albin s’est imposé dans l’espace dédié au romantisme, Franck rappelle constamment la place de chacun·e. Il est ici question d’une impossibilité de communication, de deux castes tellement imbriquées dans leurs cases qu’elles refusent de voir l’autre au-delà de l’archétype. On pourrait s’étonner que le geste de rapprochement vienne justement de ce même Franck, ce riche que l’on nous invite à moquer mais les indices sont là : alors qu’il est précisé à Caramel (Brouté) qu’un simple costume à chaque écluse suffit à duper la vigilance car “Les riches ne regardent pas les pauvres”, un échange en champ contre-champ sur son visage et celui d’Auteuil montre que ce dernier non seulement l’observe mais s’étonne de voir la ressemblance. A-t-il flairé la supercherie ? Probablement, mais autant ne rien dire.

Car fidèle à lui-même, Bruno Podalydès n’est pas un cinéaste du pamphlet politique. Ces histoires de riches et de pauvres ne l’intéressent pas au-delà d’une construction d’archétypes qui l’amusent et dont il nous transmet le ridicule. Ce qui l’interpelle, en revanche, c’est la manière dont des querelles dues à des incompréhensions peuvent éloigner les gens. Un constat que l’on trouve déjà dans Les deux Alfred : la comédie sur deux boomers découvrant la start-up nation cache une tragédie, celle de deux hommes qui parce qu’ils ne comprennent plus leur monde ont peur de passer à côté, de ne pas réussir à accompagner (être accompagnés par) ces nouvelles modalités. Bruno Podalydès l’assume : il est un homme de 60 ans qui peine à comprendre ce qui meut la jeunesse mais qui ne la rejette pas pour autant. Lorsqu’un deuxième bateau, qui lui ne respecte pas la limitation car il est épris de liberté, les dépasse, c’est la jeunesse qui heurte la vieille génération. Dans une soirée autour du feu, Franck tente de les rejoindre. “Quel est votre combat, aujourd’hui ?” Il ne comprendra pas la réponse mais peu importe. Ce qui le marque, lorsqu’il retourne vers son embarcation le cœur enjoué, conscient que cette période est loin derrière lui, c’est que la jeunesse est toujours là, qu’elle se bat et prend le monde en main : c’est bien suffisant, il n’y a pas besoin de comprendre ces idées tant qu’on les laisse germer. Un bien beau geste lorsque cette compréhension vient d’un personnage autre que celui qu’il incarne lui-même. Il s’est déjà créé un archétype, celui du doux rêveur qui ne comprend pas que son mousse, quant à lui bien plus jeune, décide de rejoindre la révolution brûlante de l’embarcation des jeunes. Lui a refusé de les regarder et est passé à côté de ce nouveau monde.

Le fossé entre les deux classes sociales de La petite vadrouille devient bien vain lorsqu’il est mis en parallèle avec cette opposition de générations et que Podalydès nous rappelle que le dialogue est la clé. Le drame n’était pas sur l’exposition des richesses mais bien humain : puisqu’ils ont été plus occupés à s’écharper, à tenter/ne pas tenter de se comprendre et de communiquer, aucun des personnages n’a savouré l’aventure, une croisière paisible où l’on peut se couper du monde pour créer le sien le temps d’un instant. Finalement, c’est Franck, cet élément perturbateur débarquant seul dans cette bande d’ami·es qui leur propose la clé : fuyons au large et restons ensemble pour affronter et savourer tout ça. La proposition ne recule devant rien lorsqu’il propose à Albin de faire un plan à trois, à quatre, à tous : peu importe qui fait quoi puisqu’il y a de l’amour. La naïveté de Podalydès n’a aucun recul dans sa façon de se jeter à corps perdu dans une utopie presque soixante-huitarde, aux conditions d’aujourd’hui. Mais au vu du moment passé, du baume au cœur et du sourire aux lèvres qu’il nous a provoqué, on se dit que peu importe l’absurdité que l’on peut y trouver, il a sûrement raison.

La petite vadrouille, écrit et réalisé par Bruno Podalydès. Avec Denis Podalydès, Sandrine Kiberlain, Daniel Auteuil… 1h36
Sorti le 5 juin 2024

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