Sorti il y a tout juste un mois dans les salles obscures, le très attendu Mars Express a enfin pu rencontrer un public autre que les chanceux d’avant-premières. L’occasion est belle pour plonger un regard à froid sur la façon dont le film aura répondu aux espérances. En effet, on nous avait promis un film de science-fiction français, en animation ; comme ces adjectifs forment une combinaison alléchante, Mars Express s’est fait attendre de pied ferme.
Mars Express suit l’enquête menée par les policiers Aline Ruby et Carlos Rivera, véritables héros désenchantés. En quête initiale d’une étudiante disparue, leurs investigations leur font découvrir un cyber-complot d’ampleur.
Courses-poursuites dans une Terre délaissée pour l’espace, gravité questionnée de la mort androïde, multinationales peu regardantes sur le devenir de leurs anciennes créations… En croisant le film de détective et la science-fiction cyberpunk, Mars Express tire inévitablement du côté d’œuvres majeures telles que Blade Runner ou Ghost in the shell. Sans verser dans le clin d’œil constant, Mars Express s’inscrit en bon élève dans un milieu tellement codifié par les monuments de la pop culture sf – lesquels occupent une place prépondérante dans l’inconscient collectif, notamment parce qu’ils sont peu nombreux à le caractériser – qu’on aime y voir des références à tout bout de champ. On peut accuser Mars Express de s’être nourri de cet inconscient collectif sans oser de véritable pas de côté.
La démarcation entre humanité et intelligence artificielle a maintes fois été étudiée à travers les œuvres partageant un univers sensiblement proche ; on pourrait presque s’en lasser. Difficile pourtant de ne pas revenir sans cesse sur ce thème alors que l’IA envahit de jour en jour notre vie en société. On ne peut pas en vouloir aux créateurs de Mars Express de relancer le sujet. Il faudrait même louer leur envie de tabler sur le format de l’animation pour renouveler les ambivalences spatiales, les confrontations matérielles qu’entraine l’emprise du virtuel sur le charnel.
Les humains sont modelés en 2D et les robots, en 3D. Le policier Carlos Rivera est un humain mort que l’on a réanimé dans un corps robotique, la conscience de son moi en pâtit forcément : lorsqu’une bascule émotionnelle s’opère en lui, sa modélisation gagne une nouvelle dimension. Une telle capitalisation du format de l’animation pour stratifier la mise en scène est à applaudir. Le procédé, quoiqu’un peu gadget lorsqu’il enfile plus d’importance à être su que ressenti, aménage une impression de « glissement » sur l’image. Les créatures artificielles ne semblent pas trouver leur place dans l’univers du film délimité par l’image.
Le film est conscient de sa propre rareté. Il se présente comme un guide touristique à destination d’un monde hanté par le modèle étasunien et le rythme japonais. Ainsi, il ne pousse nulle part le curseur assez loin. Si son récit se déroule dans ses prémices sur notre bonne vieille planète bleue, il évolue rapidement en direction d’une Mars colonisée ; mais cela importe peu car les deux planètes ne font office que de paysage utilitaire. La trop grande rigueur du film et sa peur de l’engagement l’empêchent de se laisser emporter à une histoire plus grande que son concept ou, au contraire, à une courte et tangible bribe de vie.
Cette distance fait pourtant naître un heureux questionnement sur la projection de notre société dans un futur très éloigné. Évoquons rapidement la technique : dictée par le dessin et avare en ombres, son rendu entraîne une unicité des couleurs, un carcan où rien ne dépasse, concèdant ainsi une sobriété visuelle quasi morose. Le refus d’enrichir les motifs s’impose comme un parti intéressant qui met en relief une langueur, voire une déception au fantasme futuriste qu’on projette dans cette société où les accidents de voiture n’ont plus vraiment le moyen d’être mortels.
Chapeau à l’écriture et à l’interprétation du duo Aline Ruby (Léa Drucker) et Carlos Rivera (Daniel Njo Lobé). Les deux personnages sont perdus dans une boucle temporelle, répétant leurs erreurs et laissant la défaite se matérialiser à plusieurs reprises, de la même façon. Heureux est leur doublage – ou plutôt la pré-synchronisation de leur voix – qui opère un détachement total avec l’environnement. Elle crée un syllogisme amusant entre notre réalité et le fantasme d’un futur sur une autre planète. Inlassablement, les blessures et problèmes d’addiction remontent à la surface de notre idéal métallique de 2200. Carlos Rivera a beau avoir vécu une résurrection miraculeuse, son passé de mari violent ne s’efface pas. Abattre la sécurité programmatique qui l’empêche de se mouvoir à sa guise signifie que même un futur idéalisé ne peut l’empêcher de redevenir un danger pour sa famille.
Dans Mars Express, on en vient à apprécier le charme rétro d’un épisode filler de Psycho-pass qui, au contraire de ce que le terme « filler » pourrait connoter, contient l’essence des meilleurs récits d’anticipation : la progression dans un futur non plus incertain mais inexistant et où la répétition, les petits riens résonnent avec force. Nous sommes allés jusqu’à Mars pour trouver quelque chose qui ne nous est pas encore arrivé, ou qui ne reviendra plus. Nos tares collent à notre peau, qu’elle soit faite de métal, de chair ou d’hologramme.
Ça ne suffit pas, hélas, pour permettre à Mars Express de s’élever parmi les grands qui l’ont précédé. Obsédés par l’idée de faire « un film de science-fiction français en animation ! » avant tout pour combler l’attente du public, les créateurs ont un peu oublié de faire un film qui existe pour lui-même. Au vu des injonctions répétées à se déplacer au cinéma pour telle ou telle tentative originale, il est important que la France soit capable de tout faire, de connaître la même réussite pour chaque genre déployé à l’étranger. Et justement, elle doit s’y atteler selon ces codes étrangers : pour certains, le cinéma français désignerait non pas un repère artistique mais une dénomination géographique apposée sur des genres dont on se nourrit par-delà les frontières.
Un long-métrage de science-fiction qui fasse « très film français », personne n’en rêve. La surface peut revêtir les couleurs du pays mais l’essence du récit ne doit pas contrarier le public en grande partie américanisé. Sinon, une très puissante œuvre comme Vesper Chronicles aurait été accueillie à bras ouvert. Il ne faut pas attendre du scénario, des péripéties et des thèmes soulevés une grande sagesse. Ça « fonctionne ». C’est tout.
Le filtre « frenchie » est décelé par la tranquillité des réactions face aux aléas narratifs, le doublage chuchoté et une franche pudeur en déroulant les codes tapageurs qui nourrissent le genre. Le tout élève entre l’œil et la caméra un point de vue extérieur à l’univers aussi interloqué face aux robots que le spectateur vierge d’escapades galactiques françaises. Par peur de trop prendre au sérieux le fantastique de son histoire, Mars Express est « filmé » par un caméraman cynique (d’ailleurs, le film reproduit volontairement les contraintes techniques du film live dans sa mise en scène).
Finalement, on découvre derrière Mars Express une œuvre souterraine dans le long-métrage pour lequel nous avions initialement pris nos tickets de cinéma. On pourrait presque parler de « sérendipité », d’invention involontaire : là où les créateurs ont déçu pour remplir leur quête initiale, ils délivrent malgré eux une œuvre de beauté silencieuse grâce à ces laps de temps figés entre les pics du scénario et ce dessin si particulier.
Mars Express, de Jérémie Périn. Écrit par Laurent Sarfati et Jérémie Périn. Avec Léa Drucker, Daniel Njo Lobé, Mathieu Amalric… 1h25.
Sortie le 22 novembre 2023.



