Les comédies musicales se taillent une jolie part du gâteau actuellement en salles avec deux films tirés d’univers cinématographiques connus. D’un côté Timothée Chalamet qui endosse le rôle de Willy Wonka – prequel à Charlie et la chocolaterie – et de l’autre Reneé Rapp qui enfile la garde-robe rosée de Regina George pour un Mean Girls, lolita malgré moi nouvelle version. Une question se pose cependant : 20 ans plus tard, qu’est-ce que le film peut encore avoir à raconter ?
Adapté en 2003 du roman Queen Bees and Wannabes de Rosalind Wiseman, Mean Girls a connu un grand succès au moment de sa sortie grâce à son exploration des dynamiques sociales au sein du lycée agrémenté d’une touche d’humour. Une nouvelle adaptation, cette fois-ci sur les planches de Broadway en 2018, lui permet de renouer avec le succès, d’attirer une nouvelle génération et un second regard du monde hollywoodien. L’actrice Tina Fey, déjà scénariste sur le premier film, reprend la plume avec pour ambition de s’emparer de nouvelles problématiques propres à notre époque. Le postulat principal, lui, n’a pas changé : Cady Heron, une adolescente qui jusque là n’avait fait que des cours à la maison avec sa mère, arrive dans un nouveau lycée et doit composer avec cette grande chaîne alimentaire afin de survivre. En haut de la pyramide se trouve le groupe des Plastiques, mené par la charismatique Regina Georges, avec qui elle se lie d’amitié avant qu’il ne devienne son pire ennemi. Accompagnée de ses deux amis losers, Cady fait tout pour renverser l’ordre établi.

Si le burn book (un bouquin tenu par les Plastiques dans lequel elles déversent leur venin sur tous les autres élèves) est toujours l’objet qui fait imploser le lycée, le film s’empare des nouvelles technologies pour évoquer la vitesse à laquelle les rumeurs et vidéos peuvent circuler. Dans sa première adaptation, Lolita malgré moi contient une scène pivot qui a particulièrement marqué les esprits : un spectacle de fin d’année où le groupe de jeunes femmes danse en tenue légère et provoque la consternation. Cette scène est de retour avec cependant quelques ajustements. Suite à la chute de Regina, des dizaines de vidéos d’elle circulent sur TikTok, la faisant passer de la reine du lycée à celle que tout le monde déteste en un claquement de doigts. Le bouche à oreille devient réseau social, l’information gagne une nouvelle vitesse. Le paraître prend une place encore plus importante à travers les personnages de Regina, Gretchen et Karen qui font tout pour satisfaire un public qui attend d’elles le meilleur à chaque instant.
Ce qui reste le plus notable et qui différencie largement du film de 2004 – allant même à son opposé -, c’est la figure de Regina Georges. Pendant de nombreuses années, les teen movie américains ont eu la fâcheuse tendance à toujours nous présenter le même genre d’antagoniste : grande, blonde et fine. Un stéréotype qui a encore la dent dure mais que les réalisateur·ices Samantha Jayne et Arturo Perez Jr. dynamitent en mettant en scène et en sublimant une femme aux formes généreuses qui ne sont à aucun moment remises en question ou moquées. Il est encore trop rare d’avoir ce genre de représentations pour ne pas pleinement les apprécier, encore plus quand on sait qu’en France plus d’un tiers des femmes portent une taille 40 ou 42 (selon une étude de l’Institut français du textile et de l’habillement en 2019). On ne peut que souligner également la diversité faite à travers le reste du casting : Avantika Vandanapu qui reprend le rôle de Karen ou Auli’i Cravalho et Jaquel Spivey qui forment le nouveau duo de losers.

Cependant, si la diversité est un des points forts du film et montre sa capacité à s’adapter à son époque, il a plus du mal à se placer quant à son discours. La particularité du film de 2004 est de réussir à dépeindre la méchanceté qui peut régner parmi les jeunes à une période charnière de leur vie. Ces Mean Girls ne reculent devant rien pour arriver à leurs fins quitte à écraser les autres (d’où l’importance capitale du burn book). Pour ce remake, Tina Fey déplace sa critique vers la recherche de popularité à travers le personnage de Cady. Mais par le choix de porter à l’écran la comédie musicale issue de cette même histoire, le caractère divertissant atténue les intentions notamment la nocivité des personnages. Ces Mean Girls là manquent de mordant et seront bien plus vite oubliées que leurs prédécesseures, ce qui n’empêche pas le film de contenir son lot de moments forts.
Si certains numéros musicaux ont du mal à s’insérer, cassant même le rythme du récit, Mean Girls, lolita malgré moi nous entraîne dans nos meilleurs souvenirs de High School Musical dès son excellente scène d’exposition qui réussit à placer tous ses enjeux : adaptation dans un nouvel environnement, solitude et recherche de ses pairs. Tous les personnages principaux ont droit à leur heure de gloire à travers des tableaux chantés et dansés, où l’écriture des différents titres intègre des thématiques fortes : Apex Predator et sa jungle hostile où les lycéen·nes sont filmés comme des animaux de documentaire, I’d Rather Be Me où Auli’i Cravalho, scandant son indépendance d’esprit, fait des doigts à tou·tes celleux qu’elle croise, etc. On retient particulièrement Sexy où lors de sa préparation pour la fête d’Halloween, Avantika Vandanapu revendique son droit à assumer ses désirs et sa sexualité. Lorsque son personnage, Karen, affirme son assurance, c’est un plan séquence qui ne la quitte jamais de l’objectif qui l’accompagne à la fête, se ponctuant de moments chorégraphiés où la belle met en avant ses attributs. Reneé Rapp et Auli’i Cravalho tirent également leur épingle du jeu de par leur charisme et la force de leur voix.
S’il ne réitère pas l’exploit de 2004 et n’aura probablement pas le même héritage, Mean Girls, lolita malgré moi version 2024 parvient à compenser son manque d’épaisseur par sa capacité à embarquer le/la spectateur·ice dans un divertissement tonique, qui comprend la génération qu’il décrit sans parvenir à l’explorer. Après le rose de Barbie, c’est le rose du groupe des Plastiques qui inonde ce début 2024 que l’on espère être une nouvelle voie pour le cinéma américain, qui pourrait se dérider pour embrasser pleinement ces nouvelles voix.
Mean Girls, lolita malgré moi. Écrit par Tina Fey. Réalisé par Samantha Jayne et Arturo Perez Jr. Avec Angourie Rice, Reneé Rapp, Avantika Vandanapu… 1h53
Sortie le 10 janvier 2024