Tout découvrir du monde. De ses facettes les plus belles aux plus aberrantes, absurdités, humanités, les concepts, l’intangible, l’argent, la violence, le désir… Tout cela pour nous est acquis, mais n’est-il pas fascinant d’étudier l’exploration d’une telle immensité par un individu qui ignore tout du complexe dans lequel nous évoluons ? C’est bien le projet initial qui a motivé l’écriture du Frankenstein de Mary Shelley ou du Candide de Voltaire, ainsi que de Disco Elysium, l’exceptionnel jeu vidéo du studio estonien ZA/UM nous faisant incarner un inspecteur dont l’amnésie brutale le plonge dans un questionnement sans fin sur la réalité, métaphysique comme politique. Il est un atout de cet axe de narration : parler d’aujourd’hui, du contemporain. Comment notre monde fonctionne-t-il et si l’on en revient au stade primitif de la naïveté, tout cela est-il bien normal ?
Toutes ces influences, Pauvres créatures de Yórgos Lánthimos les absorbe (pour ne pas dire fusionne avec) goulument. Tout part d’une aristocrate enceinte (Emma Stone) décidant de mettre fin à ses jours en sautant d’un pont, sauvée de justesse par Godwin Baxter (Willem Dafoe) qui en fera son expérience rafistolée en implantant en elle le cerveau de son futur enfant et la renommant Bella Baxter. Si aucune subtilité ne découle d’une telle métaphore (et l’abréviation God par laquelle Bella surnomme son « père ») le film saute d’emblée les deux pieds dans le plat : c’est une fable initiatique. La jeune femme découvre le monde en même temps qu’elle grandit, apprend à marcher, à parler, les rapports sociaux et le plaisir charnel pour terminer son chemin dans les filets du politique, les injustices, le socialisme, entre autres.
Comme pour Disco Elysium, le postulat de base est la réexploration d’un univers que le protagoniste a voulu oublier, ne connaissant que trop bien sa cruauté. Sur le papier ils ont aussi la même conclusion : le monde capitaliste est invraisemblable ; mais sur le papier seulement. Pauvres créatures n’est pas le récit libérateur et engagé qu’il souhaite être, à la place, il revête toute la panoplie du film qui n’a rien à dire : en appuyant sur son discours très pauvre avec lourdeur. S’il se veut aventure d’émancipation féminine, il s’avère effroyablement conformiste.

Fabuleux, Pauvres créatures l’est peut-être trop pour son propre bien. Lánthimos n’est pas avare en escapades visuelles, son XIXe siècle steampunk aux nombreux coloris a de quoi faire lever un sourcil. Bella Baxter, supposément boulon dans la série d’engrenages, semble au contraire parfaitement en raccord avec ces décors surréalistes (ce n’est pas faute d’essayer d’insister sur son étrangeté pour Emma Stone, stupéfiante de justesse comique en pantin mécatronique). Elle est à sa place, et ce n’est pas le happy end déroutant qui dira le contraire. Après avoir effleuré la surface du socialisme dans un bordel parisien, elle retourne à Londres auprès de Godwin qui n’en a plus pour longtemps. A-t-elle changé ? Ça pour sûr : elle est rentrée dans le moule, son affectuosité burlesque anéantie et sans l’apparence de la moindre évolution politique.
Lánthimos ne sait jamais sur quel pied danser avec son projet esthétique. Si son intention était la critique sociale au travers d’un monde « bizarre », le blâme est à jeter sur la pauvreté de son panel d’idées visuelles : fisheye, grand angle et zoom à gogo sont loin d’être suffisants pour inspirer l’étrangeté (et ne parlons pas de la barbante bande sonore). Le comble du ridicule intervient lorsqu’à Alexandrie, le cynique Harry Astley (Jerrod Carmichael) montre à Bella les enfants des bidonvilles mourant de faim. Quel geste plus nauséabond pouvait-on trouver que cette caméra qui s’envole dans les airs comme pour signifier l’ampleur du choc ? Le film n’a aucun affect envers ce dont il parle, encore moins ce qu’il montre si ce n’est parfois un prétexte à gags pour se moquer gentiment des riches. Désireux de titiller la corde sensible du subversif (multiples scènes de sexe, gros plans sur des organes internes) en restant toujours confortablement éloigné de la radicalité.
Plus on plonge au cœur du film, plus sa façade se désagrège : le conte politique est bien plus un cahier des charges qu’un relent d’humanisme. Au vu de sa carrière déjà bien entamée, Pauvres créatures confirme que le cinéma de Lánthimos est un cinéma de réplique, de copie. Copie du réel, du discours féministe, de la modernité… Même les enjeux sont faux, si bien que la fin sonne bien comme la défaite de tout son dispositif : Bella Baxter a « vaincu » les difficultés de la vie, plus rien ne se dresse devant elle, sa vie est parfaite, il n’y a plus qu’à lancer le générique, doigt d’honneur ultime à tout à chacun qui sait combien il reste à faire.
Finalement, qu’est-ce que Pauvres créatures nous dit réellement du contemporain ? Il se situe au moins dans la lignée de Babylon, Beau is afraid ou Barbie, des films vendus comme s’adressant aux entichés d’œuvres explosives « jamais vues auparavant », pour finalement retrouver mal cachées derrière ses artifices faussement innovants les mêmes aspérités narratives que le cinéma américain sert à la pelle. Cette illusion récompensée à bras-le-corps par tous les honneurs de l’industrie (Lion d’or à Venise et en bonne route pour les oscars) dresse un constat au mieux intéressant : comme quoi il suffirait d’un jubilé d’images tape-à-l’œil répliquant un discours politique engagé (aussi trompeur soit-il) pour transformer un film somme toute classique et malléable en un « miracle auteuriste ». C’est pourtant, au contraire, l’œuvre-symbole d’une industrie aliénante qui aspire ce qui fait leur originalité aux cinéastes. Pauvres créatures est donc l’énième témoin de ce constat rébarbatif : Hollywood nous prend toujours pour des cons.
Pauvres créatures, de Yorgos Lanthimos. Écrit par Tony McNamara. Avec Emma Stone, Willem Dafoe, Mark Ruffalo… 2h21 Sorti le 17 janvier 2024

[…] bâtis sur des éléments historiques (The Favourite) ou sur une oeuvre littéraire pré-existante (Poor Things, à l’origine un roman d’Alasdair Gray), Lanthimos retrouve Efthymis Filippou pour revenir au […]