[CRITIQUE] Mektoub, My Love : Canto Due — Le soleil fendu par les corps


Certains films se construisent comme des intrigues, d’autres comme des souffles que le temps prolonge. Mektoub, My Love : Canto Due appartient résolument à cette seconde famille : celle d’un cinéma qui ne raconte pas mais accompagne la pulsation du vivant. Le film revient sans fracas, après des années d’attente et de polémiques, comme s’il n’avait jamais cessé d’exister, reprenant au point exact où le précédent s’était interrompu : mêmes jeunes gens, mêmes ruelles de Sète, même lumière frappe-peau d’un été méridional dont on reconnaît aussitôt la densité sensuelle. 

Tout commence au milieu du mouvement, sans prélude ni exposition classique : Amin (Shaïn Boumedine) regarde Charlotte (Alexia Chardard), cherche à capter dans son visage et sa parole l’éclair du spontané, la fait parler pour mieux photographier ce qu’elle ne maîtrise pas — fragment d’intime arraché au flux ordinaire de la vie. Comme dans un roman qui s’ouvrirait au cœur d’une scène déjà lancée, cette image de continuité inaugure le film. Pourtant, presque imperceptiblement, tout a changé. Le soleil brûle toujours autant, mais quelque chose s’est durci dans le regard. Là où Canto Uno baignait dans une innocence flottante, cette suite naît déjà lestée d’une fatigue sourde, comme si le temps avait travaillé à l’intérieur même des corps filmés — l’érosion n’étant pas tant visible dans les paysages que dans les visages.

Pathé

Kechiche ne cesse d’affirmer que son cinéma ne se construit pas à partir d’histoires mais à partir d’états : un groupe qui parle, une danse qui dure, un visage qui cède sous la répétition des prises. Pour lui, filmer revient à accompagner une présence jusqu’à ce qu’elle perde sa surface sociale et laisse paraître une vérité fragile : celle du corps. Ses scènes ne progressent pas selon une logique dramatique mais se dilatent jusqu’à produire un excès : trop de paroles, trop de gestes, trop d’énergie. Non pour saturer le spectateur mais pour atteindre cet instant où le contrôle s’abolit, où les acteurs cessent de jouer pour commencer à exister. Dans Canto Due, cette méthode persiste mais elle se heurte à une tentation nouvelle : celle du récit. Peu à peu, la chronique se fait intrigue, les micro-événements s’agrègent en chaîne causale, la fête solaire se voit aimantée par la gravité d’un drame annoncé. Le film, tout en perpétuant la libre errance du premier volet — plages, terrasses, réunions familiales, déambulations nocturnes —, laisse filtrer un sentiment de rétrospection diffuse, comme si les figures de son propre passé cinématographique affleuraient à travers ses nouveaux personnages, créant un jeu de miroirs entre les films d’hier et ceux d’aujourd’hui.

Le cœur du cinéma de Kechiche reste le même : filmer ce qu’il nomme sans cesse, dans ses entretiens, « les corps de l’autre ». Non pas l’autre comme figure abstraite de l’altérité mais comme position instable dans l’espace social : celui qui n’est jamais tout à fait intégré ni totalement exclu, celui qui porte un accent, une origine, une classe, un genre — et souvent plusieurs à la fois. L’ouvrier courbé de La Graine et le Mulet (2007), l’adolescente de L’Esquive (2003) trébuchant dans les vers de Marivaux, la performeuse humiliée de Vénus noire (2010), l’amante populaire de La Vie d’Adèle (2013), Tony (Salim Kechiouche) dans Mektoub : tous forment une chaîne de corps regardés longtemps, sans distance ironique ni protection esthétisante. Le politique ne passe jamais par un discours ; il sourd de l’obstination du cadre à regarder ceux que le cinéma regarde trop rarement autrement que comme symptômes.

Que se passe-t-il dans ce second volet ? Beaucoup et peu de choses, finalement. Toujours revoir des visages familiers, Charlotte, Ophélie, Tony et bien évidemment Amin. Et puis, par un pur hasard, deux personnages font irruption. Un soir. Le restaurant familial de couscous. Un couple d’Américains. Toujours ce pays qui digère et vomit. Jessica (Jessica Pennington), une star de séries, et son mari producteur. Toujours le hasard qui prend les choses en main : le producteur qui lit le scénario d’Amin, qui l’aime, qui voudrait le produire, qui souhaiterait que sa femme joue le rôle principal. Aveuglé par cette nouvelle obsession, il ne voit pas que cette dernière regarde Tony qui le lui rend bien. Un soir, Tony et Jessica se regardent encore plus. La suite, Kechiche la regarde à sa manière.

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Dans Canto Due, l’« autre » prend le visage le plus vulnérable : Tony, jeune homme arabe déplacé de rôle en rôle — amant désiré dans l’ombre, compagnon dissimulé, puis corps exposé et traqué. Séducteur fantasmé dans un monde qui le consomme sans jamais l’intégrer vraiment, il devient brusquement l’homme de trop, celui dont la présence trouble l’ordre feutré des puissants. La sensualité et la douceur du premier film se fissurent : l’érotisme devient maladroit, presque heurté, et surtout narratif. La scène de sexe centrale se joue sans lyrisme ; elle est filmée comme une collision plus que comme une extase, prélude à la logique de faute et de châtiment qui se déploiera ensuite. Ici, le désir cesse d’être une célébration pour devenir un risque : non par morale, mais parce que le corps de Tony ne dispose pas du même droit à l’erreur que d’autres.

La famille demeure l’autre grand axe politique du film. Chez Kechiche, elle n’est jamais un décor rassurant. C’est un nœud : lieu de chaleur et de loyauté mais aussi d’assignation silencieuse. Dans ses films, les cuisines bruissent de rires et de palabres mais elles contiennent aussi les frontières invisibles de la classe, du genre, des rôles transmis. Les femmes y tiennent la continuité du groupe tandis que les hommes errent, courent, promettent et finissent par s’épuiser — Slimane (Habib Boufares dans La graine et le mulet) hier, Amin aujourd’hui. Les repas, la fabrication du couscous, les discussions interminables servent autant de ciment affectif que de rappel des lignes de partage héritées d’un passé colonial jamais apaisé. La famille n’est ni refuge ni oppression pure : elle est le premier laboratoire de la contrainte sociale.

C’est Amin, justement, qui reste au centre du film : regard sans prise, témoin muet. Aspirant cinéaste, il regarde comme Kechiche filme : à distance aimante, sans intervenir, convaincu que comprendre passe d’abord par voir. La première image le montre cherchant à saisir, par l’appareil photographique, une spontanéité qu’il peine à atteindre autrement : faire parler Charlotte pour capter dans le corps un éclat naturel pendant qu’elle résume le roman qu’elle lit, comme si l’évocation même du romanesque venait secrètement contaminer le naturalisme du film. Ce geste condense l’éthique du cinéaste : il ne cherche pas à construire une scène mais à provoquer une vibration. La parole est ici moins un vecteur de narration qu’un outil pour faire tomber les masques corporels.

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Après le chant solaire du premier film, Canto Due reprend presque sans rupture. C’est encore l’été : Amin déambule, pédale d’un bout à l’autre de la ville, traverse les mêmes lieux, retrouve ses amis, écoute leurs confidences, observe leurs désirs comme autant de trajectoires incertaines. La vie continue comme un souffle partagé jusqu’à ce qu’une ligne de fracture se dessine. Dans cette chronique sans centre apparent surgit un ailleurs social, protégé, vertical, installé hors de la circulation populaire de la ville : une villa, une piscine immaculée, des corps que l’argent soustrait au commun, une imagerie venue d’un autre monde — celui du spectacle et du pouvoir. Deux logiques finissent par entrer en collision : celle du désir collectif, fragile mais horizontal, et celle du privilège qui se replie derrière ses murs.

Les tensions se resserrent : Ophélie (Ophélie Bau) s’approche d’un mariage sans joie, poursuit son histoire avec Tony tandis qu’Amin observe, impuissant, l’enchaînement d’actes irréconciliables. Ce fameux soir où Jessica et Tony se regardent concentre tout : fête diluée dans l’alcool, maladresse, rencontre sexuelle soudain exposée — non comme volupté mais comme désordre. Le mari-producteur revient, une figure de pouvoir armée dans un monde qui semblait voué à l’insouciance, et la colère dégénère. Un coup de feu retentit, absurde et déplacé dans cet univers jusqu’alors voué à la contingence heureuse. Tony fuit, traqué dans les buissons comme un gibier moderne, et le film bascule de la chronique solaire à la mécanique froide du drame.

En continuité, une séquence à l’hôpital scelle cette métamorphose. Kechiche y fait ce qu’il a toujours fait : observer le collectif avant de se retourner vers l’intime. Dans la salle d’attente, les paroles s’entrecroisent : rumeurs, approximations, regards curieux, tentatives maladroites de reconstituer une vérité impalpable pendant que le personnel et les patients forment un chœur social disparate, à la fois comique et cruel. Puis la caméra se rapproche : Jessica, confrontée à l’effondrement de son monde protégé dans la solitude d’un recoin anonymisé ; Tony, arrêté avec une violence qui excède de loin sa simple faute ; les visages sidérés, les silences lourds. Rien n’est hiérarchisé : toutes les souffrances sont filmées à égalité mais toutes ne sont manifestement pas subies de la même manière. Le politique surgit précisément là : dans l’évidence que la douleur est universelle, alors que l’injustice de son traitement ne l’est pas.

Kechiche prolonge ainsi à sa manière la tradition de Renoir. Là où l’aîné filmait une circulation encore possible entre les classes, Kechiche filme leur friction permanente. Tous deux restent pourtant des cinéastes des marges : ils filment les groupes avant les héros, les corps avant les idées, les communautés avant les individus. Ils sont, chacun à leur époque, des cinéastes sans papiers : sans adoubement officiel du centre, travaillant hors des normes rassurantes du récit académique, accueillant dans leurs cadres ceux qui n’obtiennent jamais de statut narratif stable.

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À la fin, Amin court dans la nuit, à bout de souffle, comme Slimane autrefois. Rien ne se résout vraiment ; le mouvement se suspend. Chez Kechiche, le cinéma ne ferme pas les histoires : il interrompt des vies en cours, laissant au spectateur la tâche de prolonger la réflexion. Canto Due apparaît comme un chant double : célébration obstinée de la vitalité des corps et méditation sombre sur ce qui continue d’entraver leur libre circulation. Kechiche ne réconcilie pas le monde ; il maintient ouverte la ligne de fracture où se croisent désir, domination et fraternité possible. Dans une époque qui exige des réponses claires, il persiste à filmer la question — longtemps, très longtemps — jusqu’à ce que chaque visage, dans la lumière qui décline, devienne à son tour un événement politique.

Mektoub my love : Canto due, d’Abdellatif Kechiche. Écrit par Ghalya Lacroix et Abdellatif Kechiche. Avec Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Jessica Pennington… 2h14
Sorti le 3 décembre 2025

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