[CRITIQUE] The running man : Courir sur le système

Certains films reposent en respiration artificielle. Ils sont les corps inertes d’idées séduisantes. Ils étalent leur blancheur perfusée comme un patient dont la réanimation est incertaine. Leurs chairs gardent le souvenir d’une motricité disparue mais plus on les regarde, plus notre espoir d’un resurgissement vital s’amenuise. On attend qu’un défibrillateur scénaristique fasse son œuvre ou qu’une mise en scène stimulante vienne redonner de la vigueur au lent flux de veines tristes. Mais rien n’y fait. L’écran a beau s’éclairer d’oranges incandescents, se découper en scènes où les pétards aux mèches humides se rêvent explosifs, nos géants sièges de multiplexes anonymes ressemblent à la dure assise d’un chevet d’hôpital.

The running man ne vit pas. Il espère, il imite, il illusionne à peine mais ne vit pas. On serait tenté d’évoquer la coquille vide si l’on nous avait convaincu qu’un œuf avait bien été pondu. La poule originale dans le cas précis, c’est Stephen King (ou Richard Bachman, nom d’emprunt pour une huitaine de bouquins du prolifique écrivain qui a sans doute ici bien fait de se cacher derrière tant sa prose est peu mémorable). D’un récit péniblement pessimiste et vaguement nihiliste, Edgar Wright extirpe un film faussement nerveux et tentant laborieusement de glisser quelques commentaires sur la subordination, le divertissement de masse et la prise de pouvoir de médias débilitants. Le montage n’a ni l’armature musicale d’un Baby Driver (2017), ni la dynamique empruntée à des genres codifiés (le film de zombies pour Shaun of the dead (2004), le buddy movie policier pour Hot Fuzz (2007)), ni la fragmentation propre à un autre medium (le jeu vidéo pour Scott Pilgrim versus the world (2010)), pour convaincre autant que Wright a pu le faire par le passé. Là où tout appelait à une dystopie poisseuse, à une atmosphère miséreuse poussant à croire à l’argent facile, à un univers où la suspicion se capitalise, aux fenêtres d’un monde susceptible de réveiller certaines consciences sur le nôtre, le long-métrage ne fait qu’effleurer son sujet. On s’approche curieux d’un récit dont le fond alimenterait de passionnants débats, nous repartons étonnés de la puissance de l’écho tant le cylindre est creux.

Kinberg Genre/Complete Fiction/Paramount Pictures.

Le premier écueil émerge d’une lourde introduction contextuelle (un futur crade, un méchant network subtilement nommé Network, éclairant finement le ciel noir de son immense N rouge, aliénant à ses programmes décérébrant une grisâtre communauté non moins subtilement nommée Co-op City) et d’une exposition expéditive. Ben Richards (Glen Powell), intempestif prolo, viré par son employeur à la suite d’un geste altruiste et d’une vague tendance syndicale, n’a d’autre choix que de s’inscrire au jeu télévisé The running man pour trouver l’argent nécessaire pour absorber les coûts exorbitants des médicaments indispensables à sa fille au grand désarroi de sa femme Sheila (Jayme Lawson). Pour remporter une somme substantielle, les « coureurs » doivent survivre trente jours aux chasseurs du show et aux citoyens prêts à les dénoncer contre rétribution. Aucune réplique échangée par Powell et Lawson ne sonne juste. Le ton est donné : le reste de la distribution ne paraît pas vouloir faire plus d’efforts. Michael Cera en rebelle complice fait du Michael Cera ; Josh Brolin en producteur véreux ne sort pas de son registre habituel; Emilia Jones, en otage soudainement éclairée sur les manipulations du Network ne tente guère plus que des échanges de regards paniqués avec Powell. On hésite à avouer que William H. Macy se sort d’une direction d’acteurs hasardeuse honorablement tant son rôle de contrefacteur rappelle en nous forçant à un rictus jauni la réalité de ses propres déboires passés dans le scandale Varsity Blues1 – cruelle ironie volontaire de Wright ? Archétypes de comparses rapidement sacrifiés, clins d’œil maladroits aux consommables seconds rôles des films d’action des années 1980-90, les deux autres concurrents du Running Man aux côtés de Richards sont les caractérisations gênantes du geek sûr de lui (Tim Jansky (Martin Herlihy), vite exécuté par les sbires du show) et de la jeune bad ass téméraire promptement rattrapée par sa négligence (Jenni Laughlin, rôle qui laisse les brillantes capacités physiques d’ex-championne d’arts martiaux de Katy O’Brian, tout autant que ses capacités d’actrices récemment rappelées dans le Christy de David Michôd (2025), au vestiaire).

Le futur dessiné par Wright, pourtant censé présenter un climat social aride, un autoritarisme sans pitié et un fossé de classe abyssal, est bien timide dans sa peinture d’un régime oppressif. Pas d’émeutes, une violence policière sporadique, pas de signes extérieurs de pauvreté probants (une misère manufacturée par les exécutants de la direction artistique du film) : la lutte de classe de cet avenir tient plus de la bataille de polochons. Une rue froide où l’on s’engouffre mains dans les poches et capuche sur tête pour éviter de regarder un dénuement commun en face et pour éviter de se faire reconnaître par d’éventuels délateurs n’est pas suffisant pour faire exister une société dont la ressemblance avec notre présent doit nous pousser à questionner la nôtre. Lorsqu’un seul prétendant aux candidatures des jeux du Network s’écroule de fatigue aux côtés de Richards dans une longue file d’attente, c’est trop peu pour croire à un désespoir touchant la multitude. Richards sortant de l’immeuble du réseau télévisé pour ses premiers pas dans la course au cœur d’une rue vide est presque antinomique d’un climat de peur dans lequel le protagoniste est supposé s’enfoncer. L’émission appâte comme des loups les spectateurs avec la promesse d’une récompense monétaire pour dénoncer le participant mais, à l’exception d’un malandrin toisant un Glen Powell en soutane s’abstenant de tout effort de maquillage, Richards croise davantage d’agneaux prêts à démontrer leur solidarité et lui venir en aide. Là où les réseaux sociaux auraient la capacité de resserrer le filet sur le héros, ceux-ci ne s’utilisent pleinement que par l’intermédiaire d’un streamer rebelle, Bradley Throckmorton (Daniel Ezra), à qui le scénario tente vainement de redonner les rênes du pouvoir des images. Ce show, The running Man, n’en devient qu’un jeu de parcours à étapes (un hôtel, l’appartement du streamer, la maison d’un activiste (Michael Cera), une autoroute, un avion) où la menace essentiellement incarnée par un ex-participant vêtu comme un G.I. Joe, Evan McCone (Lee Pace), laisse étrangement une large marge de manœuvre au poursuivi.

Kinberg Genre/Complete Fiction/Paramount Pictures.

Il y a ici une colère qui rêvait d’être exploitée. Celle d’un père de famille usé par la condition médicale de sa fille ne s’illustre que par quelques serrements de mâchoire et un happy end brouillon et détourne le regard de la condition des masses exploitées incapables de subvenir à leurs besoins basiques. Celle d’une communauté galvanisée par l’improbable succès d’un candidat à une course à la mort dont, habituellement, personne ne réchappe, qui préfère brandir le succès individuel (« Richards live!2») plutôt que d’initier un mouvement protestataire d’ampleur. Le terrassement final des institutions par Richards engendre moins un soulèvement populaire qu’une acclamation globale pour un homme retournant une arme à feu sur son ennemi. Qui est le gagnant de cette ultime saison de The running man? Chez King (seule source d’intérêt du bouquin), personne. Richards envoie tout valser et lui avec. Chez Wright, les dents blanches de Powell succèdent aux dents blanches et pointues de Brolin après qu’un deus ex social media révèle maladroitement la victoire de Richards via la réappropriation d’une imagerie trompeuse par le vidéaste Throckmorton (une victoire qui n’est donc qu’un autre artifice, une autre manipulation). Avec The running man, la lutte déclasse mais elle ne révolutionne rien. Les spectateurs usent de leur main pour accompagner l’objet d’un nouvel applaudissement et non pour reconstruire. Le présentateur s’efface vers les coulisses en balayant son passé sans être inquiété. Sous la perruque du brûlot subversif sue le crâne lisse du thriller automnal inoffensif.

On accorde toutefois à Wright une gestion efficace de ses espaces et particulièrement de la verticalité (notamment lors d’une séquence haletante de descente par paliers où Ben Richards, une fois repéré par les caméras volantes de l’émission, progresse de sa chambre d’hôtel vers les égouts où des rats subrepticement aperçus en set-up lui offrent le pay-off de son salut in extremis). Le segment dans le manoir piégé d’Elton Parrakis (Cera), sorte d’ertsatz appauvri de la séquence finale de Skyfall (Sam Mendes, 2012) possède également de belles idées (les soldats marchant sur un filet conducteur électrocutés par l’entremise d’un pistolet à eau) et l’une des rares répliques souriantes du film (« It’s you against the world, now3 » lancé par Cera comme un clin d’œil à une précédente collaboration avec le cinéaste – Scott Pilgrim versus the world). L’humour pesant véhiculé par le personnage de la mère affolée et criarde de Parrakis (Sandra Dickinson) modère toutefois l’enthousiasme. Ces scènes illustrent le manque d’équilibre de Wright : un décor digne d’un distrayant jeu de plateforme, l’ouverture d’un morceau de bravoure par un traveling compensé annonciateur de tension, mais une couverture musicale qui peine à calquer le frénétique assaut des milices de Network. Lorsque l’on sait de quoi le cinéaste est capable au souvenir de l’habile montage musical de Baby Driver, le détournement du Heartbreaker des Rolling Stones de sa colère universelle envers les violences policières vers une fuite à deux pour échapper à une armée privatisée sonne comme une étonnante faute de goût.

Kinberg Genre/Complete Fiction/Paramount Pictures.

La satire télévisuelle ferait elle aussi doucement sourire Paul Verhoeven. Ni la foule exaltée, ni le présentateur flamboyant ne sont pleinement convaincants. Cette foule reste globalement anonyme et le Bobby T de Colman Domingo copie les animateurs imbus de leur charisme auto-proclamé mais n’ajoute aucune aspérité vicieuse qui aurait renvoyé à la cruelle nature du jeu. Le va-et-vient manipulateur du producteur Killian, prévisiblement déchu en clôture de film, ressemble davantage aux manigances surannées d’un Berlusconi qu’à la cupidité corrompue d’un Murdoch (ou, plus proche de nous, d’un Bolloré). La vibe eighties est appréciable pour un réalisateur qui a grandi au cœur de cette décennie mais les supports télévisuels actuels et leurs mécaniques avilissantes auraient mérité l’audace d’une véritable auscultation critique. Les spots publicitaires pour The Americanos manquent d’amertume tant cette parodie évidente de Keeping up with the Kardashians paraît déjà datée. Wright prend son élan dans un passé qui a imprégné sa géographie culturelle (son écriture est ici conjointe à celle d’un autre enfant des années 80, Michael Bacall – le scénariste de 21/22 Jump Street s’étant aussi penché sur une potentielle nouvelle version de Weird science (John Hughes, 1985)) pour sauter directement dans le futur en oubliant de regarder le présent. En résulte un long-métrage dépourvu d’une réflexion mature qui, face à l’abrutissant dessein bien réel de corporations prêtes à retourner leurs consommateurs d’images les uns contre les autres, fait le choix de ne pas choisir. Le cinéaste n’offre qu’un divertissement timoré qui, en guise de course, au mieux, slalome entre des jalons plantés par un studio hésitant à cracher dans sa propre soupe, au pire, aboutit à du surplace.

The running man. Réalisé par Edgar Wright. Écrit par Michael Bacall et Edgar Wright. Avec Glen Powell, Josh Brolin, Colin Domingo, Michael Cera… 2h13.
Sorti le 14 novembre 2025 au Québec et le 19 novembre 2025 en France.

  1. Scandale Varsity Blues : Fraude à un examen scolaire dans lequel William H.Macy (aucune charge retenue) et son épouse Felicity Huffman (condamnée) ont été impliqués en 2019. ↩︎
  2. « Richards est vivant! » ↩︎
  3. « C’est toi contre le reste du monde, désormais » ↩︎
0 Commentaire

Laisser un commentaire

En savoir plus sur On se fait un ciné

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture