[CRITIQUE] Queer : Le mauvais milieu


S’attaquer à l’adaptation cinématographique d’une œuvre de William Seward Burroughs est un défi palpitant pour un metteur en scène. Ce ne sont pas David Cronenberg (en 1991 avec Le festin nu) ou Bertrand Mandico (en 2017 avec Les garçons sauvages) qui nous diront le contraire. Là où l’univers psychédélique souvent teinté d’un flot de substances illicites offre à justifier des expérimentations visuelles parfois délicieuses, l’adaptation du script est un exercice bien moins agréable. L’errance hallucinée menant à un dérèglement de la vraisemblance, propre au style des auteurs de la « beat generation », se veut un manifeste esthétique purement littéraire. Non pas que l’enjeu soit de réaliser une « adaptation fidèle » mais au moins de savoir proposer une alternative imagée qui sache rendre compte du processus écrit. Vous l’aurez compris, réussir à retranscrire l’univers psycho-surréaliste de Burroughs par le cinéma est une tâche imposante qui demande à savoir combiner narration incohérente et imaginaire dément. À ce niveau-là, Queer de Luca Guadagnino n’y parvient absolument pas.

Mexique, 1950, on suit William Lee (Daniel Craig), camé américain dans la cinquantaine, déambuler dans une petite ville mexicaine ou traîner dans des bars à la recherche de jeunes hommes avec lesquels passer la nuit. Son attention se retrouve magnétiquement attirée vers Eugene Allerton (Drew Starkey), beau spectre rôdeur d’apparence hétéro. Si leurs premiers échanges sont une série de regards timides et d’approches maladroites, leur amour se concrétise rapidement et chacun fait l’objet d’une fascination naïve qui survit plus ou moins au format inhabituel du film. La narration découpée en quatre chapitres suit une logique déstabilisante. La première partie prend ses bases dans le drame amoureux et homo-érotique mais lors de la seconde, les deux amants décident de partir en Amazonie pour débusquer la « Yage », sorte de drogue suprême qui permettrait de s’ouvrir à la télépathie. La fiction ordinaire se parachève dans la déambulation aventureuse, un embourbement qui fait à la fois penser à la tragédie grecque et au film d’exploitation. Ce dépaysement par la narrativité offre déjà une première piste sur la compréhension qu’a Guadagnino de l’œuvre de Burroughs, une surface malléable à souhait tant qu’apparaît un peu d’incohérence dans la forme ou le fond.

Lee est un personnage difficilement identifiable, c’est un dandy hédoniste avec un certain penchant pour la drogue et les armes à feu qui correspond totalement à un Daniel Craig voulant se décrasser de son image de James Bond. Mais c’est à peu près tout, pas ou peu de notion de travail ou de famille, c’est une entité trouble qui existe en soi et apporte presque une dimension fantastique à l’ensemble. Son statut conditionne son existence durant ces deux heures, il est « queer », un terme qui s’il est aujourd’hui reconnu comme une appellation regroupant les diverses minorités sexuelles et de genre a une connotation bien plus péjorative à l’époque. C’est pourtant non sans une certaine fierté qu’il dégaine ce terme à de (trop ?) nombreuses reprises pour se désigner lui et ses camarades, l’indiquant comme un mot de passe ou code secret pour accéder aux luxures de la chair. Le monde queer est une société souterraine d’hommes entre hommes qui se relookent mutuellement à la sortie des soirées alcoolisées mais dont la représentation peine à convaincre tant les personnages ne semblent exister que par ce prisme.

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L’enjeu principal de Queer est d’ailleurs un enjeu de représentations, en particulier celui des couples homosexuels et de leurs relations (ou plutôt la relation tant le cinéaste n’arrive pas à décoller la caméra de son acteur principal. À ce niveau, Queer ne constitue pas une évolution significative dans l’esthétique de ces illustrations, préférant rester sur ses acquis. Ce refus de prendre des risques se retrouve dans l’espace géographique et social dépeint de la genèse soit le Mexique, espace de clichés par excellence en ce qui concerne les histoires où sont inculpées des substances illicites (ce n’est pas Emilia Perez de Jacques Audiard qui a arrangé les tensions à ce niveau). Le traitement est le même, ainsi fait son retour l’inévitable filtre jaune et la reproduction studio d’une ville et d’habitants auquel la caméra ne s’intéresse jamais vraiment. La sur-artificialité du lieu corrobore avec celle des situations dramatiques, les dialogues de sourds sont légion, surtout entre Lee et les nombreux prétendants qu’il invite à sa table de café : on parle pour essayer de briser la glace mais on finit par brasser du vide (le film s’ouvre sur Lee qui parle maladroitement de l’étoile de David de son interlocuteur, n’arrivant pas à trouver d’autre ouverture). Le dialogue opère une fonction mortifère, c’est un remplissage nécessaire car l’approche sociale la plus convenable, quelque chose qui épuise le marginal Lee cherchant à atteindre une forme de communicabilité plus spirituelle, soit par le contacte physique, soit par l’expérience des drogues.

À l’inverse, les scènes intimes qui articulent le plaisir de vivre de Lee, la première nuit d’amour avec Allerton ou la préparation d’une injection d’héroïne sont montrées avec une attention précautionneuse comparé à la vacuité du reste de son existence. Mais même dans ces instants de délicatesse, le geste du cinéaste n’affiche aucune forme de tendresse, maintenant un recul faisant que toute action quelle qu’elle soit se confond finalement dans la même neutralité. À une réalisation « empathique », Guadagnino préfère une réalisation « efficace », cela se remarque surtout dans les scènes d’amour à base de beaux balayages sur les corps qui s’enlacent mais qui peinent à faire ressentir l’extase charnelle de ces instants. À vouloir maintenir un regard apathique sur les actions de Lee, Guadagnino prive ses plans d’une beauté sensorielle qui aurait bien allégé la lourdeur âpre du long-métrage. 

Le problème de ces représentations est donc qu’elles sont traitées de façon quasiment désintéressée, le cinéaste garde son regard distant, gonflant d’artificialités son récit comme sa mise en scène faisant ainsi impasse au réel. Cela aurait pu être une bonne idée dans l’intérêt de vouloir correspondre au pessimisme désemparé de Burrough et à sa déchéance physique et mentale due à sa grande consommation de psychotropes. Cependant, tout l’attirail esthétique de Guadagnino mis en œuvre pour tenter de dresser une sorte de fantasmagorie relève d’un dispositif rabattant à souhait tout ce qui est de l’ordre de l’image subliminale, le ralenti, le surgissement musical… Des éléments déjà vus dans d’autres réalisations traitant d’un sujet similaire, annulant de fait l’entreprise novatrice de ces choix esthétiques et s’incluant dans une continuité déjà épuisée. L’aboutissement grotesque se trouve dans les scènes d’hallucination à l’inspiration désolante (un serpent qui se dévore la queue en pleurant pour symboliser un cycle qui s’apprête à se renouveler.) Toute situation ou procédé n’existe que pour filer une métaphore ; ce cinéma métaphorique, plus attiré par le pur plan onirique que par la recherche d’une véritable méthode d’amplification de la structuration d’un rêve, ne se heurte jamais aux questions matérielles car trop occupé à inlassablement ausculter la psychologie de ses protagonistes.

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Il est d’autant plus rageant de voir que le film cite le Orphée de Jean Cocteau, plus précisément la première fois où Jean Marais traverse le miroir vers le monde des morts. « Il ne s’agit pas de comprendre, il s’agit de croire » lui dit Heurtebise, lors de la séance à laquelle assistent Lee et Allerton. Serait-ce un subtil message que désirerait nous véhiculer le film ? Le parallèle avec le double ne s’arrête pas là, lors de sa recherche pour atteindre la yage, on prévient Lee que cette drogue est insupportable car « comme un miroir », révélant à son hôte l’intériorité de son être dans toute sa vérité. La quête qu’entreprennent les deux protagonistes est moins celle d’une élévation spirituelle que celle d’un détachement du corps et de l’esprit, renforçant cette recherche d’identité dans le monde des songes. Mais le même souci persiste, il ne sait se représenter que par fragments de signes brefs, des éparpillements beaucoup trop sages qui auraient mérité une radicalité plus viscérale, dégoutante voire expérimentale comme avait su le faire Mandico. On regrette les très rares instants de beauté qui s’interposent parfois, Lee qui caresse le visage d’Allerton en surimpression ou les deux amants qui s’enlacent au travers de leur chair après avoir consommé la yage. Des sursauts d’idées visuelles qui hélas ne persistent pas et finissent par se confondre avec le reste, comme un énième exercice de style.

Queer est au-delà du « mentalisé », se rêvant objet d’art contemporain, il délaisse ce que lui offre le cinéma pour se rabattre sur des concepts préfabriqués, efficaces sur le papier mais sans la moindre personnalité. En voulant correspondre le plus possible à l’imaginaire de Burroughs tout en proposant une alternative plus Pulp et contemporaine, le film se perd dans son propre onirisme pauvret et ne redescend jamais sur terre. Trop sage pour savoir être surprenant, trop fantasque pour savoir être réaliste, le mauvais milieu éternellement insatisfaisant, qui tend à imaginer ce qu’il aurait pu être plutôt qu’accepter son état actuel.

Queer de Luca Guadagnino. Écrit par Justin Kuritzkes. Avec Daniel Craig, Drew Starkey, Jason Schwartzman… 2h16. Sorti 26 Février 2025.

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