Plus qu’une véritable réflexion sur un quelconque film et au-delà d’un billet d’humeur, faisons le récit de nos passages à vide qui peuvent survenir pour plein de raisons, ici un sentiment de dépassement. Le 17 janvier dernier, nous avons présenté et redécouvert sur grand écran La mort aux trousses. Au-delà du plaisir de partager avec un public curieux un film qui a autant marqué le cinéma que stimulé nos pulsions cinéphiles, un effet de césure s’est produit le lendemain lors d’une seconde découverte sur grand écran, celle de Wolf Man. Lassant et paresseux, loin du très intéressant Invisible Man (2020), ce nouveau film de Leigh Whannell fait partie de ceux qui nous laissent indifférent·es, où l’on repère une intention, un biais moderne dont on pourrait apprécier le développement mais où ne survit que l’ennui poli. Or, étrangement, le ressenti ici est particulièrement éreintant et une sensation de manque s’installe. On se le dit à demi-mot au sortir de la salle : “Ce n’est pas terrible mais quand en plus on vient de voir un Hitchcock, il est triste de voir à quel point les possibilités du cinéma sont si peu convoquées“.

Le constat est en réalité bien plus lourd puisqu’on se le répète le surlendemain, cette fois-ci devant Babygirl. Non pas que le film d’Halina Reijn ait un propos inintéressant mais sa mise en forme, rarement stimulante et alourdie de ses dialogues, peine à captiver. D’une certaine manière, le personnage principal, Romy Mathis, ressemble au Roger Thornhill de La mort aux trousses : quand lui est un publiciste reconnu, elle est une PDG admirée. On en vient à fantasmer ce moment où Nicole Kidman nous serait présentée comme Cary Grant : une simple interpellation au sortir d’un ascenseur qui suffit à donner son nom, une marche plus rapide que la foule qui démontre son assurance et de son statut social. L’image comme seul motif de compréhension pour le/la spectateur·ice afin de nous rappeler qu’avant de devenir commentateur·ices des aléas du scénario, nous sommes avant tout au cinéma. Quand on voit à quel point incarner une image est un jeu d’enfant pour Alfred Hitchcock, qui ne s’encombre jamais de dialogues inutiles, on peut se demander comment le talent d’artisan du cadre s’est perdu en chemin. Mais là n’est pas la véritable question. Il ne s’agit pas non plus de se tourner vers un passé prétendument plus glorieux et plus cinégénique ni de Cimenter une fausse nostalgie à coups de références à une période où il y avait tout autant de films ratés – juste une production moins abondante. Le hasard du calendrier a voulu que ce soit La mort aux trousses qui déclenche cette réflexion mais elle aurait tout à fait pu se faire autour d’une proposition plus actuelle. La véritable question, c’est de savoir comment affirmer notre gymnastique visuelle : comment réussir à envisager nos futurs visionnages alors qu’une découverte singulière a envahi notre esprit au point d’éclipser tout le reste ?

Peut-être faut-il retourner le problème : si nous nous heurtons à un film qui nous ébranle à ce point, c’est peut-être qu’à vouloir en voir énormément, à considérer que notre connaissance et notre travail critique ne s’affinent qu’à coups d’accumulations diverses, nous consommons les images mais ne les questionnons plus. On en vient à faire ce travail d’analyse, de recherche de significations devant des plans vides de sens, correspondant plus à des cahiers des charges marketing qu’à une véritable vision. La gymnastique devient celle de trouver dans ces plans dénués de sens ce petit symbole, cette “tentative” que nous allons sur-analyser pour la faire exister comme une vérité tout en s’accordant sur le fait qu’au-delà de cette mini-idée que nous érigeons en certitude, le film n’a aucun intérêt. “Tiens, Harrison Ford vient de se transformer en Hulk rouge et saute par-dessus la Maison Blanche, posant pendant quelques secondes devant le drapeau américain. N’y verrait-on pas là une métaphore de la dangerosité actuelle de la politique US ?” Nous devenons prisonnier·es de ce besoin de trouver une image marquante pour justifier notre visionnage scabreux alors que nous venons juste de perdre deux heures de notre vie – 76h si l’on compte l’intégralité de cette saloperie de MCU. Toute cette énergie dépensée à discuter de ce dont tout le monde discute. Pourquoi les regardons-nous, au juste ?

Il persiste un manque de considération envers nous-mêmes et notre capacité singulière, spectateur·ices comme critiques, demandeur·ses comme passeur·ses, à justement choisir nos partages. L’agenda de visionnages obligatoires censés nous stimuler car représentant les futurs grands moments collectifs devient notre némésis et nous nous épuisons l’esprit pour bien peu. Souvent et bien heureusement, certains films imparfaits nous interpellent. Selon l’espacement des deux moments qui balisent le passage à vide dans lequel nous sommes, on peut les considérer différemment. Si l’on prend l’exemple de The Brutalist (Brady Corbet, 2024), sacré morceau dont l’audace vaut d’être saluée tant elle dénote dans un cinéma américain qui ne cesse de se refuser à proposer de nouvelles visions alors qu’il envahit constamment nos salles, la surprise est telle pour beaucoup qu’il s’agit de le nommer immédiatement chef-d’œuvre de l’année, immense moment indépassable comme on en verrait peu. Ce serait oublier sa surabondance de symboles empilés sans dosage, ces envolées où le cinéma s’invoque avec emphase, s’engouffrant régulièrement dans le lourdaud, le misérabilisme, la martyrisation de ses personnages. Un film passionnant en l’état – et c’est déjà beaucoup, il y a matière à dialoguer – mais bardé de défauts devient un intouchable. On observe alors l’inverse : quand face à un film médiocre, on peine à trouver une image marquante pour justifier notre visionnage scabreux, on gomme en revanche les défauts pourtant remarqués de celui dont on a décidé qu’il doit faire date pour se rassurer de ne pas avoir vu justement ce film qui ne nous aurait captivés sans répit. Qui aurait justement été un nouveau La mort aux trousses où tout fait cinéma et où aucun plan n’est laissé au hasard d’une surenchère quasi-maladive. Ces films existent toujours, partout, souvent là où on ne les attend pas. Il nous suffit de détourner le regard. Envie de fous rires dans une séance où le collectif devient une euphorie générale ? Mieux vaut tenter Strip tease integral que God Save The Tuche : on en ressort bien plus grandi·e. D’un mélo qui mêle humour et drame et s’approche du réel ? Laisser une chance à l’iranien Mon gâteau préféré plutôt qu’aller se goinfrer de mauvais pop-corn devant Bridget Jones : folle de lui peut ouvrir nos horizons vers tous ces cinémas que nous considérons réellement – vu qu’ils sont distribués et appréciés – mais qui sont toujours relégués au second plan derrière le géant américain, qui se frotte les mains de nous vendre toujours la même soupe. Et il aurait tort de se priver : on achète !

Pour revenir au passage à vide suggérant la retranscription de cette pensée en suspens, la solution a été d’abandonner la salle quelques jours – cela peut sembler peu, mais c’est significatif pour qui est porté·e par un rythme intense de séances – pour ne pas devenir justement de simples consommateur·ices de toiles qui vont par défaut voir ce qui passe. L’occasion de se jeter à rétines grandes ouvertes dans ces films qu’on laisse de côté afin de se permettre ces digressions sur grand écran, de compléter quelques filmographies qui nous passionnent et auxquelles nous n’accordons plus de temps, d’aller chercher la recommandation oubliée d’un·e ami·e qui attend notre retour depuis longtemps et ne nous l’a pas conseillée par hasard. Se laisser aller à ce qui nous bouscule et non plus à un quelconque enchaînement à l’actualité tout en observant d’un coin de l’œil le film qui nous donnera envie d’aller réinvestir les fauteuils. Il a toujours été établi que pour affiner son esprit critique, le/la spectateur·ice de cinéma qui choisit d’en partager l’expérience – car blogueur·ses youtubeur·ses, débatteur·ses en cercles d’amis ou essayistes reconnu·es, nous ne restons que des spectateur·ices – doit tout voir. La phrase n’a jamais été aussi fausse mais il ne s’agissait que de lui ajouter un mot : il ne faut pas tout voir, mais voir de tout. Ici, le choix du retour en salles sera celui de célébrer La pie voleuse de Robert Guédiguian, un cinéaste envers lequel nous plaçons toute notre confiance et qui confirme que le choix a été bon : dans ce film d’apparence simple, rien n’est laissé au hasard, tout y est grand. Finalement, l’année débute bien.
