[CRITIQUE] Sea Sparkle : À la dérive

« Comment faire pour tuer mes démons ? » se questionne Angèle dans sa chanson utilisée en ouverture du premier long-métrage de Domien Huyghe : Sea Sparkle. Cette question accompagne le personnage de Léna, jeune adolescente dont le père est mort en mer. Elle qui refuse de croire en la possible responsabilité de son père dans l’accident de bateau est persuadée qu’une mystérieuse créature venue des abysses hante la mer du Nord et l’a provoqué.

Dès les premières séquences, qui interviennent avant la mort du père, la forte filiation entre celui-ci et sa fille nous saute aux yeux. Fille de marin, Léna est une navigatrice de talent remportant de nombreux prix. Il est pour elle un exemple, elle est pour lui un avenir. Quand disparaît du jour au lendemain son modèle, Léna est déboussolée. Sa perte de repères est transmise au spectateur par l’efficacité chirurgicale du montage. Par une simple ellipse, le film nous entraîne d’un moment de joie partagé par Léna et ses proches jusqu’à l’enterrement de son père, quelques jours plus tard. Comment une jeune fille de douze ans peut-elle faire le deuil de son père ? C’est par cette question que Sea Sparkle parvient à trouver sa forme cinématographique : un film d’aventure. En refusant de faire le deuil de son père et reportant la responsabilité sur le monstre marin, Léna se voit dans l’obligation de partir à la recherche de celui-ci afin de prouver sa théorie. 

Sea Sparkle reprend certains codes du coming of age (bande de copains, opposition à la figure parentale…), mais les adapte à son propre environnement, plus profond, plus sombre. Le film parvient très bien à jouer tout autant sur le tableau de l’enfant joyeuse entourée de ses amis, donnant lieu à des séquences aux images colorées et lumineuses, que sur celui de la jeune femme triste et en colère, prenant place au cœur de séquences sombres éclairées de néons verts et rouges. Là où le noir de la nuit souligne le deuil que n’arrive pas à faire Léna, le rouge, se reflétant souvent sur son visage, renvoit à la colère de cette enfant. Cette colère est constante, et Léna est capable de la faire ressurgir sur n’importe lequel de ses proches. En conflit ouvert avec sa mère encline à accepter la probable responsabilité de son mari dans sa propre mort, Léna en vient à s’éloigner de ses amis jugeant de fabulation ses histoires de monstre. Les séquences où elle se laisse gagner par la colère nous rappellent, outre la ressemblance physique, la puissance émotionnelle contre ses proches que fut capable de montrer Sadie Sink dans The Whale (2022). Les deux films ont d’ailleurs en point commun le fait de tous deux citer, ouvertement pour Darren Aronofsky et thématiquement pour Domien Huyghe, le Moby-Dick de Herman Melville. 

Le Moby-Dick de Léna n’a cependant rien d’un cachalot blanc et malgré la taille gigantesque qu’il est censé avoir, son monstre se révèle bien compliqué à trouver. Les séquences de recherche de l’animal, diurnes comme nocturnes, se montrent d’une créativité cinématographique certaine. Jusqu’à la séquence de plongée finale pour espérer faire face au monstre, chacune d’entre elles renferme des indices allant, ou non, dans le sens des convictions de Léna. Une énorme dent échouée sur la plage, un dépôt visqueux au fond du bateau de son père… Domien Huyghe utilise intelligemment de petits éléments que Léna découvre de jour et qui motivent ses recherches de nuit. 

Par ailleurs, ces séquences de nuit sont une véritable réussite ! Le cinéaste belge fond le ciel et la mer afin de rendre le tout opaque, une opacité dans laquelle s’enfoncent et se perdent ses protagonistes. Les sea sparkles, ces étincelles de mer apparaissant uniquement lors d’un noir complet et qui donnent son titre au long-métrage, sont magnifiées par Huyghe dans cette dernière séquence de nuit. Mais la mer, pourtant familière à cette jeune navigatrice, devient une source de danger. Même si elle est accompagnée de ses amis, le réalisateur l’isole dans le cadre, la laissant seule face à ce(s) démon(s) qu’Angèle nous chantait au début du film. Que la créature soit réelle ou non n’importe finalement que peu. Ce qui importe véritablement, c’est la manière dont Domien Huyghe aura su tisser tout au long de son film cette métaphore du deuil afin de lui donner une forme originale et de rendre une thématique si profonde accessible à tout âge. 

Sea Sparkle de Domien Huyghe. Avec Saar Rogiers, Lynn Van Royen, Sebastien Dewaele…1h38
Sortie le 13 décembre

Présenté au festival de Sarlat 2023

0 Commentaire

Laisser un commentaire

En savoir plus sur On se fait un ciné

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture