Sorti ce 15 novembre, l’exceptionnel documentaire Ricardo et la peinture met en scène Barbet Schroeder, également réalisateur du projet, à la rencontre de son ami l’artiste peintre Ricardo Cavallo. Ensemble, les deux parcourent une période de l’histoire de l’art, plus précisément celle qui a influencé Cavallo, mais surtout réfléchissent à une création commune, la prochaine peinture de l’un, le film de l’autre. Tout invite à une contemplation de la beauté, à la simplicité des regards qui s’émerveillent devant de nombreux éléments fascinants si l’on prend le temps de s’y attarder. Sans douter de la volonté de Barbet Schroeder de montrer son intérêt pour la plasticité visuelle et d’en dégager ce qu’il y a de plus beau, cette démarche solaire interroge tant ses précédents travaux documentaires — disons ceux pour lesquels il est connu — cherchent leur vérité dans un tout autre registre. C’est aujourd’hui la « trilogie du mal » qui nous intéresse, un trio de films aussi fascinant que malsain qui fait la part belle à des figures qui n’ont pas eu besoin de controverse pour marquer l’histoire — à une exception près — du sang qu’elles ont versé.
Qu’un cinéaste s’intéresse aux autocrates n’a rien d’anodin puisque ces derniers peuvent représenter de brillants objets cinématographiques. Conter leur histoire, s’intéresser à leurs motivations pour mieux les questionner est d’un intérêt certain que partagent le/la spectateur·ice de cinéma comme l’historien·ne, toujours en quête de justifications — aussi pires soient-elles — des exactions des tyrans. De là à aller les rencontrer et encourir les dangers qui accompagnent une telle entreprise, il n’y a qu’un pas que peu franchissent — on les comprend. C’est en 1974, trois ans après l’accession au pouvoir par coup d’état — et autant d’années de tyrannies, d’assassinats d’opposant·es politiques et de massacres divers — que Schroeder part à la rencontre du général Idi Amin Dada. Ce dernier profite du tournage pour asseoir sa propagande.
En résulte un documentaire d’une étrange hybridation où la caméra semble prendre le recul dont elle a besoin pour montrer le boucher ougandais sous un véritable jour difficile à dissimuler, mais elle se retrouve aussi piégée par les ambitions politiques de son sujet qui entoure sa bonhommie d’un ridicule naïf pour nous paraître sympathique. Le terme « Autoportrait », qui accompagne le titre, n’est pas anodin lorsque ce dernier demande à être filmé dans sa piscine ou met en scène un conseil d’état pendant lequel, comme une vérité qui s’insuffle, il menace ses ministres de pitance si ces derniers ne viennent pas à toutes les réunions. Même derrière les grands sourires niais du dictateur, les intentions se dessinent. La fascination réside dans les secrets de tournage, nombreux si l’on s’y intéresse, mais surtout dans la démarche d’aller accepter la réalisation d’un semi-film de propagande pour un tyran en activité, histoire d’en tirer le portrait. Tout un programme !
Cette fausse sympathie qui se dégage d’Amin Dada n’est pas volonté propre à tous les salauds de notre histoire. Dans Le vénérable W. qu’il réalise en 2017, Barbet Schroeder s’entretient avec Ashin Wirathu, moine birman qui, par ses discours publics haineux et la manipulation de ses fidèles, a commandité plusieurs attaques, voire meurtres, contre les représentant·es de la communauté Rohingya. Wirathu n’a pas besoin d’attirer la sympathie ni de dissimuler ses actions car il apparaît convaincu de sa pensée et surtout persuadé que les musulman·es sont une création diabolique destinée à annihiler la religion bouddhiste ou la culture des peuples — tout parallèle avec des abruti·es bien de chez nous n’est pas fortuit. L’écouter déblatérer ses discours avec aplomb devient aussi fascinant qu’insupportable, surtout lorsqu’avant d’orienter sa mise en scène après une première heure éprouvante, Schroeder laisse toute la place à l’idéologie destructrice de son sujet. Par sa mise en scène, il nous montre l’engrenage : les fidèles assistant aux discours qui boivent la haine comme du petit lait, les reconstitutions de viol, ou les lectures de panneaux d’affichages mensongers qui enfoncent les habitant·es dans la détestation du musulman commun. On en vient par association gênante à s’attirer une forme d’empathie pour ce peuple birman bouddhiste qui, noyé dans les fausses informations, craint pour sa vie et sa culture et se fait entraîner par l’agitateur de foules, notamment quand les discours face caméra de certains moines qui condamnent les propos de Wirathu sont ceux d’anciens camarades de crimes qui cherchent désormais le repentir.
Quand il s’agit de rendre compte des agissements, de témoigner des actions réalisées au nom de ce fantasme génocidaire, c’est la douce voix de Bulle Ogier, en off, qui vient rappeler les faits et nous montrer la véritable horreur. La fascination pour cette figure du mal est, à l’instar de celle qui a amené Schroeder à rencontrer Amin Dada, indissociable de son contexte lui aussi dangereux : Wirathu est condamné en 2003 à 25 ans de prison pour incitation à la haine raciale et le documentaire se tourne après sa relaxe, quand le moine reprend ses activités malgré les interdictions et s’attire le plébiscite d’un peuple qui n’en a pas fini avec ses envies d’épuration des Rohingya. Aujourd’hui encore, il se produit en public, bâillonné pour s’attirer ceux qui prétendent que l’on veut taire sa vérité, et diffuse ses anciens discours. Un effroyable personnage qui ne fait en rien partie de notre passé.
C’est d’ailleurs en constatant l’horreur entourant les deux figures du mal précédemment citées que le sujet du dernier — en réalité second — volet de cette trilogie interroge. S’il intéresse Barbet Schroeder dix ans avant Le vénérable W., il aurait été malhonnête de traiter les trois productions documentaires dans leur arrivée chronologique, tant Jacques Vergès se détache de ses deux comparses d’objectif. Le panneau introductif de L’avocat de la terreur joue habilement sur ce trouble : il nous y indique qu’avant de montrer un portrait, il nous donne une opinion claire sur la pensée du réalisateur envers l’homme qu’il s’apprête à croquer. Dans la connaissance collective, Vergès est surtout connu pour avoir défendu des responsables de crimes innommables, des attentats terroristes de Carlos — en entretien dans le film, et toujours détenu en geôles françaises — aux crimes contre l’humanité du boucher nazi Klaus Barbie — malheureusement à peine évoqué dans une narration aux éléments trop denses. Si le réflexe est de détester l’homme qui « ose » défendre de telles figures, il faut s’en référer aux propos de l’avocat lui-même : « J’aurais défendu Hitler lui-même…à condition qu’il plaide coupable ».
Procès médiatisés, objet de diverses controverses face aux positions tendues que sa profession le contraint à adopter, Jacques Vergès semble détestable, mais peut-on, à ce titre, le considérer comme une figure du mal quand pour que justice fonctionne, tout homme doit être entendu et défendu ? Ce postulat parfait, du moins une réflexion logique et intéressante si l’on s’intéresse aux grandes lignes de la vie de Vergès, n’est finalement évoqué que bien tard dans L’avocat de la terreur, quand Schroeder aborde ses faits d’armes en qualité d’homme de loi. C’est justement sur ce trouble, cette dimension inconnue que le cinéaste s’attarde en prenant un aspect moins « évident » de la vie de son sujet : son passif militant. En décortiquant les prises de position politiques de l’Homme, c’est les choix de défense de l’avocat qui se questionnent. S’il est toujours difficile de considérer Vergès comme une figure du mal absolue malgré ses agissements, sa sympathie envers de nombreux criminels de guerre ou son étrange disparition qui fait encore aujourd’hui figure d’obsession collective, l’aplomb avec lequel il approuve certaines actions au nom d’une cause plus grande laisse cette impression de terreur et alimente la double position d’un potentiel humaniste prêt à beaucoup de sacrifices pour atteindre ses idéaux. C’est aussi en voulant aborder tous ces aspects, des diverses prises de position en faveur de combattant·es de la révolution aux attaques armées auxquelles Vergès aurait supposément participé, que le documentaire perd de sa candeur. Multiplication des intervenant·es avec souvent trop peu de discours à déployer face au nombre d’éléments que Schroeder veut développer, le documentaire s’enlise quelque peu. Il n’en reste pas moins un film fascinant qui alimente avec minutie les informations qu’il choisit d’aborder.
Un double conseil pour cette fois-ci : celui de foncer voir Ricardo et la peinture pendant que celui-ci arbore les salles, mais aussi celui de s’intéresser aux travaux documentaires de Barbet Schroeder — et à ses fictions tant il est un cinéaste à réhabiliter. En offrant un pupitre aux pires représentant·es de notre espèce, il dévoile autant d’inhumanité qu’un miroir inverse, celui qui peut nous faire considérer les éléments politiques qui nous entourent. Il rappelle surtout que taire les bourreaux des peuples ne les rend pas inexistants. Trois films qui se répondent à leur manière, et qui documentent ce qui est souvent mis de côté.
Général Idi Amin Dada : Autoportrait, sorti le 24 mai 1974
L’avocat de la terreur, sorti le 6 juin 2007
Le vénérable W., sorti le 20 mai 2017


