Un vent venu du val Bregaglia croise le col de la Maloja et pénètre la vallée de l’Engadine façonnant la progression sinueuse d’un phénomène météorologique singulier, le « Serpent de Maloja ». Le cinéaste allemand Arnold Fanck a effleuré de sa caméra les reliefs escarpés de cette partie des Alpes suisses en 1924 et la captation de cette formation nuageuse intrigante, « Das Wolkenphänomen von Maloja », se superpose dans Sils Maria aux questionnements identitaires que propose Olivier Assayas. Le court métrage de Fanck y est à la fois acte de mémoire, convoyeur de fascination et signe préventif d’un passé constamment appelé à se répéter. Nietzche a puisé dans cette vallée la source de son « éternel retour ». Le réalisateur tire de cet environnement sublime une passionnante étude du recommencement et des frontières floues entre l’art et le réel.

Paysages et décors se confondent. Le « Serpent de Maloja », « Maloja snake », est cascade de brumes dans son cercle montagneux, témoin d’une contemplation centenaire dans le noir et blanc granuleux du pionnier allemand et jalon culturel dans l’œuvre du dramaturge Wilhem Melchior, dont la scène théâtrale de Zurich s’apprêtait à célébrer la carrière avant que son décès soudain ne vienne transformer l’évènement en hommage posthume. Sils Maria, joyau du canton des Grisons qu’Assayas érige en titre et donc en observateur de destins, porte en lui le prénom de sa protagoniste principale, Maria Enders (Juliette Binoche), actrice révélée par la pièce de Melchior et par son adaptation cinématographique. Maria a autrefois fait corps avec le personnage de Sigrid, jeune femme exploitant l’attirance qu’éprouve pour elle sa supérieure hiérarchique Helena. Désirs interdits, tentation envers une jeunesse à laquelle la quarantenaire Helena refuse de ne plus se voir associer, la tumultueuse relation a tragiquement mené la patronne de Sigrid au suicide. S’attendant davantage à reprendre le rôle de cette même Sigrid vingt ans après la pièce originale, c’est plutôt dans cette silhouette torturée que Maria doit désormais se glisser, le metteur en scène Klaus Diesterweg (Lars Eidinger) lui proposant d’incarner Helena dans une nouvelle adaptation scénique de Maloja Snake. Sigrid sera reprise par une star montante de blockbusters, Jo-Ann Ellis (Chloë Grace Moretz) constamment guettée par les paparazzi, à la recherche d’une légitimité et profitant de Maria comme tremplin. Tout comme Diesterweg, Assayas, qui a rencontré Binoche dès Rendez-vous (1985, co-écrit avec le réalisateur André Téchiné), se retrouve face à une actrice n’ayant plus accès aux mêmes rôles qui l’ont propulsé trente ans auparavant. Dans ses essayages de robes Chanel, dans ses présentations de galas, dans ses sourires obligés de dîners mondains, Assayas injecte un peu de ce qu’il voit de la Binoche actuelle dans le personnage de Maria. Il sait que l’œil du spectateur voit dans la star Enders la star Binoche. Le réalisateur lui permet de lever le voile sur son processus créatif en concentrant une bonne partie du récit sur les séances de répétitions. Il présente au sein du même écrin une Binoche des villes (réceptions, têtes-à-têtes professionnels) et une Binoche des champs (vêtements larges, visible fatigue, balades en nature). Les légères inflexions de ses expressions, de la Maria professionnelle concentrée, préoccupée par son discours de remise de prix, à la Maria dévastée par l’annonce du décès de son mentor, illustrent à elles seules le cadeau offert par Assayas à sa comédienne : une formidable toile prête à accueillir toutes les couleurs de son talent.

Val (Kristen Stewart), l’assistante de Maria, vient aussi brouiller les pistes. Comme il se sert de Chloë Grace Moretz pour égratigner la futilité des grosses productions commerciales américaines (en une scène quasi-parodique de science-fiction vaine aux décors immaculés et vides et aux dialogues insipides où le nom des bad guys semble être juste décliné de franchises préexistantes – Sargon sonne comiquement proche du Sauron du Seigneur des anneaux), le réalisateur utilise la figure versatile et ambitieuse de Kristen Stewart pour contraster avec la figure de doutes et d’inquiétudes de Maria. L’image est délicieusement ludique. Assayas jongle avec les perspectives générationnelles et place en contrechamp d’une pénible conscience de la maturité pour Maria l’immaturité qui gruge certains points de référence culturels contemporains (les pseudonymes ridicules d’internautes laissant des commentaires creux sous l’avis de décès de Melchior ; la valorisation médiatique des déboires amoureux d’Ellis ; le sentiment pour Val de percevoir un subtil degré de profondeur dans le dernier succès de la jeune star que Maria, qui s’est elle-même frottée aux blockbusters, juge absurde). Quand Val passe à travers une liste de potentiels projets avec Maria et évoque un film d’horreur qui, « pour une raison ou une autre inclut des loups-garous », difficile de ne pas penser aux premiers faits d’armes filmiques crépusculaires de Kristen Stewart. Val est aussi le pendant quotidien de Sigrid. Quelques regards posés sur Maria, quelques effleurements de sa main sur le visage de celle-ci sont suffisamment d’indices pour entrevoir que leur relation dépasse le cadre du professionnel. La complicité (joints partagés, moqueries alcoolisées sur l’aura publique et la vanité d’Ellis) se teinte de sensualité au cours de baignades nues dans un lac où la jalousie de Maria envers le flirt de Val et d’un photographe s’exprime ou à la vision du corps presqu’offert de Val couchée sur un lit. Il existe aussi une frustration latente, deux regards sur l’art trop distants l’un de l’autre pour que la fusion n’opère véritablement. Si Maria veut interpréter Helena en gardant la vision insouciante de sa Sigrid de jadis comme si elle incarnait Helena du point de vue d’une Sigrid appartenant définitivement au passé, Val l’incite constamment à épouser une autre opinion, à se recentrer sur Helena, à voir Sigrid comme un agent révélateur des véritables désirs de Helena, à prendre conscience de la tragédie vers laquelle l’amour débalancé de l’employeuse hypnotisée pour son employée hypnotisante mène inévitablement. Dans l’espace confiné de la maison alpine de Melchior, les lectures préparatoires ne sont plus seulement l’affûtage de personnages à incarner. Les dialogues de la pièce dépassent le cadre de ses actes et se calquent aux émotions respectives de Val et Maria. Val, assistante et accompagnatrice joue trop parfaitement les lignes de Sigrid, regardant à peine les pages du texte pour que de telles paroles ne soient pas innées plutôt qu’acquises. Les répétitions deviennent l’écho d’une relation professionnelle passionnée mais irréconciliable.

Le décor naturel stupéfiant de l’Engadine est lui-même à la fois théâtre et acteur. Les versants alpins comme gradins des joutes verbales de Val et Maria, les chemins forestiers nocturnes incitant à briser les non-dits et bien sur ce serpent, Maloja Snake, toujours présent, cette sinuosité ambiante qui marque les routes au point d’en rendre Val malade lorsqu’elle y conduit et qui marque les cieux par le lent déroulement des nuages venant couvrir la vallée. Lorsque Olivier Assayas reproduit presque à l’identique les plans du film d’Arnold Fanck, nul spectateur ne subsiste. Seule la magnificence du ballet des nuages est présente. Maria n’en voit que les prémices, Val s’y échappe. Ne reste que la lente progression d’un animal vaporeux qui vient couvrir le chapitre d’une existence, qui vient ombrager les espaces du fictionnel et du réel, et qui ouvre Maria vers une autre appartenance au monde. Valentine semble quant à elle user de son diminutif pour mieux se fondre au paysage. Val, vallée. Dès que le personnage de Kristen Stewart s’éloigne du récit, les extérieurs disparaissent, nous ne verrons plus qu’une chambre d’hôtel, des salles de restaurant ou la réalité manufacturée d’une scène de théâtre.
La caméra d’Olivier Assayas est une voyageuse patiente. Son mouvement, quasi-constant jusqu’à l’épilogue, du train des scènes d’ouverture aux randonnées dans les Alpes suisses, est en symbiose avec le cheminement intérieur des personnages. Mise en place d’une dynamique de couple professionnel harmonieux, impact d’un décès qui repositionne les enjeux, mue d’une actrice d’un rôle qui l’a révélée au public à un rôle qui la révèle à elle-même, confrontation avec une contemporanéité insaisissable, divergences des destins et dernier regard rétrospectif sur un apprentissage inattendu, le réalisateur privilégie la fluidité plutôt que l’éclat. On entre dans Sils Maria en passager, on y sort en spectateur privilégié à quelques minutes de la première de la nouvelle adaptation de Maloja Snake. La dernière scène du film, un somptueux plan-séquence où les cloisons vitrées du décor de la pièce de théâtre renvoient le reflet d’une artiste, Maria Enders (et parallèlement d’une actrice, Juliette Binoche) aux parcours multiples nous laisse sur un émouvant sentiment d’une sérénité gardant aux coins des yeux les sillons de la nostalgie.

Cette fluidité s’exprime également par un montage sans coupes franches mais en fondus au noir qui dissolvent lentement l’image avant de délicatement nous ouvrir vers la séquence suivante. Des transitions qui mènent parfois au silence cru d’une réalité dont nous observons surtout les conséquences (la découverte du corps de Wilhem après que Val explique à Maria les circonstances possible de sa mort ; le retour à la maison de sa femme, Rosa (Angela Winckler) à la suite de l’identification du corps de son époux alors que Maria regarde avec détachement les attributs de luxe dans lesquels elle s’apprête à être photographiée). Les pensées de Maria s’évadent pour quelques instants vers des émotions brutes où les paroles restent suspendues et où le point de vue s’habille d’une distance qui permet de percevoir par anticipation la pleine géographie des lieux du second chapitre, la maison des Melchior dans laquelle Maria et Val répètent le texte de la pièce. S’aidant de ce chapitrage (deux parties puis un épilogue qui révèle un indice de temporalité par rapport aux évènements précédents), Assayas redistribue les cartes de l’espace, du temps et des corps. Il explore en suivant le serpent de Maloja les écailles brillantes de diverses mutations. Brady Corbet (réalisateur de The Brutalist (2025) et acteur à ses heures) s’immisce d’ailleurs en jeune metteur en scène prometteur en fin de film pour proposer à Maria le rôle d’une mutante dans un film d’action. S’opposant à la vision du rôle tel que perçu par Maria, il tente de la convaincre en déclarant que son personnage principal n’est ni jeune, ni âgée, mais « hors du temps ». À travers lui, on entendrait presque Assayas avouer ne pas souhaiter coller à une époque souvent déconcertante mais chercher davantage à apprivoiser l’intemporel.
Sils Maria, Écrit et réalisé par Olivier Assayas. Avec Juliette Binoche, Kristen Stewart, Chloë Grace Moretz… 2h03.
Sortie France : 20 août 2014 / Sortie Québec : 10 avril 2015.