Cannes #1 : Déjà vu

Toutes les années se ressemblent un peu à Cannes, cet espace infiniment complexe à définir mais qui ne change jamais radicalement. Une expression revient souvent en parlant de cet évènement : la « Bulle Cannoise ». Pendant une semaine ou deux, on se retrouve à la plage entourés de personnalités du milieu, cinéphiles, critiques, du métier de la programmation, de la technique, du son, de la production… On parle, on voit des films, on réserve son escabeau devant le palais du festival pour pouvoir admirer les stars qui défilent sur le tapis rouge. À côté de ça il y a le reste du monde mais pendant une semaine ou deux on ne pense qu’au festival, tout va vite et l’énergie vacancière se consume rapidement. Pourquoi aller à Cannes en premier lieu ? Si dans un festival de cinéma international les cinéastes sont plus présents pour se montrer que pour montrer leur travail, alors à quoi bon ? À Cannes, peu importe à quel point l’on veut se vider la tête, le monde et ses problèmes sont là et c’est par rejet constant de cette évidence que des discours décrivant le festival comme ce coin de paradis à l’abri du politique se relaient si facilement. Après tant d’années, regret est de constater que ces boniments sont toujours légion. Non, finalement Cannes ne change pas.

Cette année (et l’année dernière déjà) l’éléphant dans la pièce, c’est la Palestine. D’aucun n’aura manqué que le conflit aura directement influé sur le palmarès lui-même puisque la photojournaliste Fatima Hassouna qui est au cœur du documentaire Put your soul in your hand and walk de Sepideh Farsi a été tuée par un bombardement de l’armée israélienne le lendemain de l’annonce de la sélection du film à l’ACID. Drame qui a un goût de tragédie pour un pays sous le feu de l’occupation israélienne depuis plus d’un an déjà – si l’on s’en tient à l’histoire récente – et il fallait bien qu’un jour le génocide toque à la porte du plus grand festival de cinéma du monde. Cette mise en image de la répression sous forme de long-métrage susciterait presque un espoir : si les photos qui parviennent de Gaza ne suffisent déjà plus, peut-être pourrions-nous nous dire que le cinéma aura ce pouvoir de conscientisation, cette idée d’un effet d’extraction plus directe de la vérité par le montage. Sepideh Farsi a été évoquée lors de la cérémonie d’ouverture lors du discours de la présidente du jury de la compétition officielle Juliette Binoche mais quelque chose semble manquer. Pareil lors du discours de dénonciation des nouvelles taxes américaines par Robert de Niro lors de sa remise de palme d’honneur. Ni Israël ni Trump ne sont directement évoqués, chacun sait qu’on parle d’eux et pourtant cela reste une espèce de non-dit, pas de risque pris, pas d’engagement direct. Cette tendance aux discours abstraits cristallise hélas la fausse impression que Cannes n’existe que selon la logique de l’apparat.

Put your soul in your hand and walk – Copyright RÊVES D’EAU PRODUCTIONS

Au final, on en revient à cette formule magique toute trouvée qui justifie rapidement toute prise de risque : « tout ça c’est parce qu’on tient à l’art et à sa beauté, n’y voyez aucun sous-texte politique là-dedans. » Le cinéma, ce fameux prétexte à dorer la liberté créatrice des artistes mais certainement pas à révéler les mécanismes d’oppression. Binoche aurait-elle tenu un discours similaire si une réalisatrice directement impliquée dans la sélection du festival n’avait pas été tuée à Gaza ? On ne peut que la remercier d’avoir fait cette évocation importante, essentielle même, mais à partir du moment où elle devient un attendu impératif dudit discours, on est en droit de se poser la question. La conférence du jury qui a suivi la cérémonie a plus tenu à confirmer un écart malsain. Lorsqu’un journaliste s’interroge sur le rôle du festival de Cannes au milieu de ces enjeux d’envergure, la journaliste franco-marocaine Leila Slimani répond à côté de la plaque en parlant d’une « défense de la beauté » et autre préoccupations fantaisistes qu’il ne vaudrait mieux pas avancer quand il s’agit de s’accorder à une question sur un génocide en cours. Dès 2022, des mois après le début de la guerre en Ukraine, Volodymyr Zelensky a adressé un message en vidéo-conférence en pleine cérémonie d’ouverture, alors comment ça marche ? Parfois on détourne les yeux des palmiers et on accepte de se pencher vers l’horreur mais seulement sous certaines conditions ?

Ne restent donc que les films pour prouver qu’il persiste une forme de résonance contemporaine dans le festival, la pérégrination cannoise qui va suivre durant ces prochains jours tentera pour le moins de le prouver. C’est que, une fois n’est pas coutume, les films de toute sélection regorgent de préoccupations et de thématiques très actuelles, parfois jusqu’à proposer un regard vivifiant sur celles-ci, des innovations formelles ou narratives qui sont les véritables enjeux de Cannes : une prise de température de la modernité au cinéma. Deux exemples qui se répondent bien : Enzo de Robin Campillo (projet repris après le décès de Laurent Cantet) et L’intérêt d’Adam de Laura Wandel, qui ouvrent respectivement la Quinzaine et la Semaine de la critique. Il paraît facile de tisser des liens entre tous les films du monde mais ces deux longs-métrages amorcent d’emblée une espèce d’entrechoque de visions du maintenant, comme si désormais des exigences esthétiques singulières devaient y répondre.

Enzo (Eloy Pohu) est un jeune maçon débutant qui se rapproche progressivement d’un de ses collègues ukrainiens, Vlad (Maksym Slivinskyi), qui risque bientôt de retourner dans son pays pour participer à la guerre. Problèmes d’envergure : il est mineur et voudrait pourtant déjà entrer dans le monde des grands. Il a quitté ses études pour se lancer dans la maçonnerie et rejette les scories sociales de ses parents bourgeois, sa maison luxueuse avec piscine contrastant avec la petite chambre de l’homme qu’il convoite. C’est l’architecture qui construit les rapports de force, entre ce qui est à faire (le chantier) et ce que l’on voudrait détruire, la marque d’un film à gros sabots métaphoriques se fait sentir à des kilomètres. Et ça ne manque pas, le processus des actions d’Enzo se calque sur une logique « agir -> échouer -> fuir ». Quand il tente d’expliquer à sa famille qu’il ne se sent pas à sa place ici, quand il tente d’embrasser Vlad ou de le câliner, quand il tente de se rapprocher de son frère lors d’une soirée… Tout ce qu’Enzo entreprend pour tenter de s’imposer se solde par un rejet de l’extérieur qui le braque et perpétue un cycle de situations renforçant la détresse mentale du protagoniste. Mais ces situations ne forment aucune vraisemblance de récit concret, métaphores sur le changement ou sur l’inconfort qui transforment progressivement Enzo en un électron incohérent, qui ne semble agir que par dirigisme de caractère (avec en point d’orgue, une scène finale avec un pistolet particulièrement étrange). C’est ce genre de film où tout mouvement, toute réplique, toute situation déterminante comme futile n’est décidée que par un système de mise en allégorie géante, anéantissant sans vraiment le vouloir tout rapport sensible avec la diégèse. Enzo est un répliquât d’adolescent en crise, et sans invention de forme réellement intéressante pour consolider le tout, le film finit par faire de la guerre en Ukraine un prétexte et non un véritable sujet.

Enzo – Copyright Les Films de Pierre

L’intérêt d’Adam de l’autre côté prend le contrepied de ce postulat, cherchant à intensifier son sujet pour mieux le donner à être ressenti, le rendre perceptible matériellement. Pas de place accordée aux lectures d’un sens caché, tout s’offre au spectateur dans sa frontalité crue. Ainsi, Lucie (Léa Drucker), infirmière pédiatrique, court pendant 1h13 dans toutes les chambres de son service sans que la caméra ne se décolle de sa présence. Sauf à de très rares instants, c’est le seul point de vue que l’on suit, rendant compte d’une course éreintante où il faut être partout tout le temps. Un tel dispositif aurait pu vite s’avérer un exercice de style franchement vain si la cinéaste belge ne mettait pas autant l’emphase sur l’ambiance environnante de l’hôpital, via le son comme via les multitudes d’autres patients qui attendent assistance (une jeune fille qui doit se faire avorter, deux enfants dont les parents sont hospitalisés…) ou les interactions avec le personnel médical. Le centre narratif est tenu par la situation du petit Adam, 4 ans, en situation de malnutrition et sa maman Rebecca (Anamaria Vartolomei), jeune mère surprotectrice qui enchaîne les bourdes, forçant Lucie à revenir de nombreuses fois vers elle. Par la frénésie des déplacements et des altercations, le film donne à éprouver la précarisation des hôpitaux autant que la situation de parentalité dans une époque de chaos sans jamais évoquer ces sujets explicitement. La base de l’entreprise entend à concevoir un présent affolé mais les dialogues ou les situations secondaires globalement peu inspirées voire difficiles à concevoir (cette bouillie blanche que Rebecca donne à son fils rend son cas presque invraisemblable) sabotent le propos qui finit par manquer de crédibilité. Comptons en plus la restriction spatiale de la fiction qui amoindrit toute possibilité de développement en profondeur aux personnages (écueils propres au précédent long-métrage de Laura Wandel, Un monde (2021)), le résultat n’en devient pas archétypal mais perd lourdement en tangibilité.

L’intéret d’Adam – Copyright Les Films du Fleuve

Malgré la redondance des thématiques récentes jalonnant les films des diverses sélections, il reste difficile de cerner une approche convenable qui sache les restituer par le cinéma. Ce 78ème festival de Cannes semble indiquer qu’il faut trouver une manière plus actuelle de signifier le monde et cela passe par un recyclage des mécanismes de monstration du contemporain. C’est un peu le principe du renouvellement esthétique, il doit répondre de son époque, elle-même en constante mutation, ce qui demande des tentatives et par conséquent des échecs. Y aura-t-il au moins une réussite parmi les films de cette année ? Il est trop tôt pour le dire mais sans doute la réponse se trouvera dans les futurs retours de cette série critique.

Put your soul in your hand and walk de Sepideh Farsi – en salles françaises le 24 Septembre 2025

Enzo de Laurent Cantet, réalisé par Robin Campillo – en salles françaises le 18 juin 2025

L’intéret d’Adam de Laura Wandel – en salles françaises le 1er octobre 2025

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