[CRITIQUE] Toxic : Modèles nocifs.

Récipiendaire du Léopard d’Or au 77e festival de Locarno, le premier long-métrage de la cinéaste lithuanienne Saulė Bliuvaitė plonge dès son ouverture dans un portrait sans concession d’une jeunesse coincée dans un environnement géographique, social et familial qui s’érode de toutes parts. Marija (Vesta Matulytė), 13 ans, dont la marche légèrement boiteuse provoque la risée de son entourage adolescent, est d’emblée placée en position de faiblesse, observée par une caméra zénithale qui survole son accablement à se savoir cible de quolibets et vidée de tout espoir pour une ouverture salvatrice vers l’avenir comme souligné par une longue plongée arrière de la caméra au tréfonds d’un casier de vestiaire, contemplation d’un insondable abysse auquel elle fait face.


Le manque d’assurance et l’isolement de la jeune fille n’ont besoin que de quelques plans pour être saisis : un regard et un salut furtif (et forcé par sa grand-mère) envers quelques voisines de son âge ; une brève conversation téléphonique avec une mère l’ayant délibérément laissée entre les mains de son aïeule et qui reste, même le temps d’un rapide retour, hors-champ ; les murs d’une chambre dépourvue de toute décoration, hormis deux affiches posées par sa grand-mère sans que ne soit troublée son indifférence discrète. Cette solitude se juxtapose à la désolation du décor. Les tours réfrigérantes de la centrale hydro-électrique de Kaunas, ses cheminées perforant le ciel, les carcasses de voitures et les ruelles boueuses accentuent la grisaille de cet échantillon de banlieue lithuanienne. Pour autant, la réalisatrice évite le misérabilisme. La marginalité suinte, les réunions de bars et loisirs futiles semblent davantage définir les adultes du lieu que leurs cadres de travail mais la caméra effleure l’authenticité des relations humaines sans jugement. Nulle intrusion d’élément extérieur ne vient pointer un doigt pour le spectateur (sans doute une autre raison pour laquelle le visage de la mère de Marija reste dans l’ombre).

Akis Bado

La toxicité du titre est palpable à divers niveaux : l’attrait de garçons plus âgés envers ces corps fragiles, les remarques subrepticement vicieuses d’un garagiste lancées aux mineures, les influences conduisant à la consommation de substances illicites, l’appâtage perturbant d’agences de mannequinat et les poses suggestives demandées par leurs photographes ou la compétition du paraître qui s’opère entre les adolescentes. C’est d’ailleurs sur un conflit – la subtilisation de ses jeans au vestiaire d’une piscine et la provocation de les voir portés par elle après-coup – que Marija rencontre Kristina (Ieva Rupeikaitė). La saveur acide d’un mélange d’attraction et de répulsion les poussent à se rapprocher et engage Marija à franchir la porte des recruteurs de l’agence de modèles pour y rejoindre Kristina.

Dans cet espace confiné où les filles sont scrutées, mesurées, comparées, Saulė Bliuvaitė explore la corporalité d’adolescentes dont seuls les avantages physiques sont présentés comme des portes de sortie vers un univers plus lumineux (les néons de la salle de candidature tranchent autant avec la grise lumière des foyers que les maillots ajustés tranchent avec les vêtements dépareillés des habitants du quartier). Alors que les filles se posent en volontaires affirmées, le spectateur perçoit la fragilité de ces visages enfantins discrètement inquiets du sort qui leur est réservé. Bliuvaitė joue avec les axes verticaux (escaliers extérieurs où elles se placent dans l’attente de leur sélection) et horizontaux (photo-shoot groupé où les corps adolescents ne font qu’un) pour souligner les volontés et espoirs communs de ces silhouettes qui peinent à trouver leur place dans leur monde. Ce schisme entre adultes oublieux de leur inconscience et visages à l’innocence encore discernable participe à l’immédiate empathie éprouvée pour Marija, Kristina et leurs camarades. Le mannequinat est également une évidente mais pertinente source pour illustrer les contraintes auxquelles ces corps féminins naissants sont confrontés : image de soi projetée, obligation de minceur (conduisant Kristina à pénétrer dans une autre zone de toxicité : celle du dark web où les larves de ténia se commandent pour que se gruge de l’intérieur un appétit hostile sans avertissement de danger pour qui les ingère), promesse de perfection (Marija y voyant une avenue pour corriger son handicap).

Akis Bado

Dans une atmosphère où les adultes conservent un comportement puéril (père lascif n’aspirant qu’à rester au lit, grand-mère se prêtant au spiritisme) et les enfants entrent en brutale collision avec la rudesse de l’âge adulte (perturbantes expériences intimes, accès facile à tout type d’addictif), la réalisatrice, aidée par la maîtrise de son chef opérateur Vytautas Katkus, manipule le non-dit avec efficacité. Un travelling suivant le visage éteint de Kristina suffit à faire comprendre ce qu’elle a vécu en s’engouffrant dans l’impasse de l’argent facile ; la découverte matinale d’une jeune camarade blottie dans un boisé après un soir d’ivresse suffit à comprendre l’impact d’approches traumatisantes ; un plan rapproché sur l’amas de nourriture où grouillent les larves visqueuses au pied de la fenêtre de la chambre de Kristina illustre à lui seul son refus de s’alimenter afin d’optimiser ses chances de rester mince pour être recrutée par l’agence.

Akis Bado

La réalisatrice apporte de salvateurs moments de respiration afin d’éviter que ce glauque climat n’en devienne insupportablement suffoquant pour les personnages comme pour le spectateur. Le cadre s’élargit pour installer la complicité de moments de baignade et d’instant d’oisiveté et quelques interludes dansées (qui rappellent des séquences propres à une Greek Weird Wave pour laquelle Bliuvaitė a confirmé son affection – Attenberg d’Athiná-Rachél Tsangári ou les premiers longs-métrages de Yorgos Lanthimos) viennent alléger le quotidien des deux jeunes filles.


Quand les velléités de pénétrer dans un univers dont l’attrait cachait la toxique nature s’évapore, Marija, Kristina (remarquables Vesta Matulytė et Ieva Rupeikaitė) et leur jeunes amis sont ramenés en un touchant plan-séquence final au périmètre dont le franchissement abrupt mène inévitablement à d’irréparables érosions : celui du jeu, doux corollaire d’une enfance que l’on aime savoir préservée.


Toxic, écrit et réalisé par Saulė Bliuvaitė. Avec Vesta Matulytė, Ieva Rupeikaitė, Giedrius Savickas…1h39

Présenté en compétition internationale au Festival du Nouveau Cinéma de Montréal


Dates de sortie France/Québec indéterminées.

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