Que l’on se rassure, Paul Thomas Anderson n’a que 55 ans. S’il s’octroie une longévité à l’égale de ses aîné·es états-unien·nes bientôt en fin de course, il devrait maintenir le respirateur artificiel du cinéma U.S en bon état pour une petite trentaine d’années supplémentaires. Un pari – proposer un grand film tous les 3-4 ans – difficile à tenir seul dans le désert de médiocrité où se complaît le désormais nain hollywoodien mais qu’il parvient à tenir sans sourciller. Surtout, et c’est là la marque des derniers géants, à propositions uniques, styles uniques. Sans perdre en identité, Anderson fait perdurer ce que Scorsese continue – on l’espère pour quelques temps encore – aujourd’hui : mettre la mise en scène au service du sujet, la réfléchir non pas pour y apposer ses signatures mais accepter de perdre sa caméra dans les méandres de ce que l’on veut raconter. Toujours réfléchir le cadre, oublier le dialogue qui simplifierait la grammaire, l’immersion ne peut être totale que si l’image parle.

Il y a évidemment des éléments, dans Une bataille après l’autre, qui relèvent du ciment visuel propre à Anderson. Sa bâtisse ne peut se faire sans fondations solides et on se plaît à retrouver des gimmicks qui nous mettent en connivence avec un auteur dont on adore décortiquer le langage. L’intérieur d’une église filmé en contre-plongée nous rappelle la salle de bowling où Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis) se paie – littéralement – la tête d’Eli Sunday (Paul Dano) (There will be blood, 2007). L’échelle de plan est signifiante puisqu’elle nous évoque immédiatement, par le miroir qu’elle convoque, l’affrontement qui s’apprête à se jouer entre Charlene/Willa Ferguson (Chase Infinity) et Steven L. Lockjaw (Sean Penn) mais aussi l’amorce inéluctable d’une conclusion en grandes pompes. À ce stade, cette fille de révolutionnaires reprenant le flambeau parental et ce militaire obsédé par le racisme et le masculinisme pour masquer son homosexualité et son amour des noir·es nous sont attachés au corps et à l’âme. L’affection ou la détestation que l’on porte à ces personnages troubles, cabossés, perdus par l’annihilation de leur cause ou le doute quant à la pertinence de celle-ci – des récurrences présentes dans tout le cinéma d’Anderson, particulièrement dans The Master (2012) qui en fait son coeur – s’avère le fruit d’un lent dispositif de mise en place qui a disséminé par le ludique des attachements inconscients. Les indices prennent le temps de s’installer, nous rendent complices de l’image – et par extension, des personnages qui s’y affairent – et nous attrapent au revers lorsqu’il s’agit de déployer l’émotion.
Paul Thomas Anderson incite l’œil à mieux voir dès l’introduction, passe un pacte avec son/sa spectateur·ice en assurant qu’il ne prémâchera rien par le dialogue et que les plus attentif·ves se verront constamment récompensé·es. L’amusement provoqué n’est pas gratuit en ce qu’il renforce nos liens avec les personnages, une empathie par implication directe. Quand une paire de fesses anormalement fixée par la caméra se heurte au contrechamp du regard pervers qui l’épie, on pouffe mais on découvre, au-delà du ridicule qui ne peut lui lâcher les bottines à talonnettes, la dualité de l’antagoniste. Quand, après avoir suivi des ordres inhumains sans sourciller, un homme de main amérindien engagé pour éliminer les résistant·es du groupuscule révolutionnaire depuis bien longtemps dissous décide d’assassiner ses pairs pour permettre à la même Willa de s’enfuir, la surprise n’est pas totale : qui a bien observé les gros plans a vu le même homme de main osciller du regard quand la caméra s’est à son tour attardée sur lui. Ces contrechamps sur les visages sont autant témoins des désirs intimes et convictions clamées que juges indirects : ils montrent tant le bonheur sur celui de Perfidia Beverly Hills (Teyana Taylor) lors d’une action réussie – la libération d’un camp de migrant·es – que l’horreur lorsque l’action suivante se solde par l’échec – l’assassinat d’un agent de sécurité noir lors de l’attaque d’une banque. Ils évoquent des rapports troubles en maintenant tous les personnages, quels que soient leurs bords – même si nous passons le plus clair du temps avec les révolutionnaires des French 75 qu’avec leur ennemi intime -, à teneur égale. Il ne s’agit pas d’un film d’acteur·ices mais de personnages et le vivier d’égos convoqués, pourtant bien vivace, est savamment utilisé pour que personne ne prenne le pas. Guerrier·es victorieux·ses rencontrent/deviennent pathétiques laissé·es-pour-comptes : la gloire et le ridicule se maintiennent dans cette phase d’observation où, habilement, Anderson tente de ne pas prendre parti.

Il est surtout question de rythme. Un tempo tenu, allant crescendo, qui ne cherche jamais à baisser sa cadence mais plutôt, par tous les moyens, à nous mener à l’épuisement. Quand soudain, la partition semble coupée, comme perturbée par une inter-piste le temps de reprendre sa course de plus belle – et avec un rythme plus soutenu encore -, c’est pour mieux opposer les mondes qu’elle évoque. Quand elle ne s’accompagne pas d’un soundtrack qui pioche tant dans le Dirty work de Steely Dan que dans le American girl de Tom Petty And The Heartbreakers – un plaisir rarement boudé, qu’on se l’avoue -, la bande originale toujours signée Johnny Greewood joue de cette cacophonie omniprésente parfois ponctuée d’invectives bruitistes. Que certaines mélodies déconstruites nous rappellent le travail de Carla Bley n’est pas anodin : pour cette musicienne américaine autant mélomane que théoricienne, s’inscrire dans le monde du jazz a signifié lutter contre ses codes. Le cœur du film, centré autour des enjeux de notre famille de révolutionnaires, est justement sur les moyens de résister, une manière pour chacun·e de trouver sa voie dans un contrat militantiste qui lui sied. L’Amazone revancharde prête à tout sacrifier pour sa mission et ses pulsions ; le conjoint plus calme qui la suit fidèlement jusqu’au point de non-retour mais trouve dans la parentalité son nouveau sens profond ; l’enfant évincé d’un milieu tant vertueux que toxique mais qui reste la synthèse des deux : les luttes prennent différentes formes mais s’accordent sur la volonté de renverser l’ordre établi.
Lorsque Pat Calhoun/Bob Ferguson (Leonardo di Caprio) fuit les autorités et se voit aidé par le prof de judo de sa fille, Sergio St. Carlos (Benicio del Toro), la course-poursuite à pied hallucinée joue de ses hors-champs. Le détour d’un couloir montre une base opérative dès que la caméra y panote, un autre une planque pour migrant·es recueilli·es gracieusement par le même Sergio et son équipe, miroir du camp tenu par Lockjaw libéré dans les premiers plans. À ce stade de l’intrigue, alors que Bob s’est éloigné de tout mouvement anti-système, les camarades s’attirent, lui dévoilent qu’à une dizaine de pas de sa caravane où il vit reclus avec sa fille, le monde continue de lutter. Peu importe que les pianos soient désaccordés, les orchestrations désabusées, ajoutant à leurs tournures déjà complexes des motifs centre-américains pour embrasser une nouvelle silhouette : cette musique-là ne joue pas pour personne mais se fait le témoin des certitudes en ébullition. C’est justement lorsqu’elle s’arrête que l’on constate pourquoi il a fallu la mener à un tel degré de tintamarre. Les rares silences accompagnent l’avancée de Lockjaw au sein d’un groupuscule lui aussi extrémiste mais de l’autre bord, les Aventuriers de Noël, composé de vieux blancs voulant créer leur nouvel ordre qui lui font passer ses épreuves pour les rejoindre, l’une d’entre elles consistant à prouver qu’il ne s’est pas “sali la bite avec une négresse”. Tout un programme auquel il ne sert à rien de s’intéresser tant on connaît la chanson. Pour eux, point de musique car comme leur monde, cette dernière est figée dans un ancien temps, celui qui n’avance plus.

On en revient à cette conclusion, à l’après de la confrontation verbale Willa Ferguson/Steven Lockjaw qui se transforme en poursuite véhiculée. Nouvelle adrénaline, plus vive, animée par les allées et venues des véhicules et de leurs conducteur·ices désabusé·es – Willa qui fuit/poursuit Lockjaw, lui-même traqué par l’un de ses si chers Aventuriers de Noël, Bob qui tente de rejoindre l’attroupement pour y joindre ses démêlés – mais une variante de taille s’impose. Le format vertical sert ici le cadre puisque la caméra ondule de bas en haut en suivant les collines asphaltées, promesse d’un obstacle qui coupera net l’embardée à haute vitesse qui se profile. On sait comment tout cela peut s’arrêter, on joue avec la mise en scène à essayer de deviner quand et les souffles se retiennent dès que le haut d’une de ces collines est noyé dans le hors champ. Mais la manière dont la poursuite s’introduit, par un plan frontal, subjectif, inclut un changement de paradigme : Paul Thomas Anderson a terminé d’observer ses sujets à distance et se plonge lui-même, par la caméra, dans le regard de Willa. Elle qui a aussi eu besoin de découvrir ce monde inconnu, aux codes et aux motivations étrangères pour qui y est plongé·e sans sommation, sait enfin quelle est sa place et le cinéaste, cette fois-ci engagé à ses côtés, nous invite à l’y rejoindre sans retenue.
Au final, peu importe les aléas d’un scénario-fleuve qui se complaît à malmener ses personnages, les louer avec ferveur ou les moquer avec rigueur. Lorsque Willa hurle les mots de passe des French 75, c’est la conviction et la foi que l’on entend, contrairement à son père qui devait les formuler mécaniquement quelque temps auparavant. Lui n’en veut plus mais, parce qu’il y croit, est parvenu à transmettre. C’est peut-être là le plus beau message envoyé par Paul Thomas Anderson, utopiste et naïf mais qui trouve sa place dans des regards déterminés : il n’y a pas de mauvaise façon de militer, tant que le combat se transmet et perdure. Comme dirait le vieux pour encourager la révolution citoyenne : Faites mieux !
Une bataille après l’autre, écrit et réalisé par Paul Thomas Anderson. Avec Chase Infinity, Sean Penn, Leonardo di Caprio…2h42
Sorti le 24 septembre 2025