[CRITIQUE] Viet and Nam : Ceux qui restent.

Lumière et ténèbres. Deux amants, Viet et Nam, conversent sous le scintillement d’un ciel étoilé qui, au bruit des travailleurs parcourant les sombres souterrains d’une mine, révèle sa vraie nature : les arêtes des parois charbonneuses pétillant sous le feu épars des lampes frontales. Tranchant avec la rudesse des conditions de vie paupérisantes des mineurs, la première séquence de Viet and Nam est emprunte d’une atmosphère poétique qui baigne l’ensemble du long-métrage de Truong Minh Quy.

Le réalisateur joue brillamment sur les contrastes d’environnements balafrés par une Histoire violente et complexe, des trous d’obus dessinant le relief accidenté des routes aux caves naturelles renfermant les plus déchirants destins. D’un côté l’obscurité suintante de la mine, symbolique terreau d’exploitation des hommes, ressource crasseuse assombrissant les peaux qui s’invite jusqu’aux demeures fragiles des familles que les maigres revenus d’un labeur épuisant placent à la lisière de la survie (la maison de la mère de Nam n’a pour mur qu’un flanc rocailleux). De l’autre, la luxuriance des forêts, le vert des collines, le flot apaisant du bord de mer et des cours d’eau. Dans cette dichotomie géographique, réside le balancement perpétuel du peuple. Entre passé et présent. Entre disparus et survivants. Entre proximité amoureuse et désir d’ailleurs. Le titre, Viet and Nam, est en lui-même un reflet de cette dualité. Conjonction d’un groupe ethnique (Viet, historiquement chinois du sud et nord-vietnamiens) et d’une localisation cardinale (Nam, “le sud”), il est aussi l’indélébile division d’un pays déchiré par des guerres à la fois civiles et coloniales, la menace constante sur la pérennité de l’amour liant les deux protagonistes.


Epicmedia Productions/Cinema Inutile/Pyramide International

Truong Minh Quy esquisse ses plans en soulignant la tragédie d’une union fragilisée par la volonté de Nam d’échapper à sa condition miséreuse, drapée par l’absence d’un père parti au combat sans jamais en revenir et dont la mère cherche désespérément auprès d’un oncle mutilé les dernières traces. La caméra s’attarde sur les longs baisers dont les deux hommes s’abreuvent comme pour dilater le temps et la blancheur des sécrétions corporelles nettoyées dans une caresse prolongée défie la noirceur du sol des alcôves de la mine où leurs ébats ont lieu à l’abri des regards. On retrouve cette volonté de suspendre l’instant lorsque Viet et Nam partagent ce qui pourrait être leur dernier repas avant la fuite clandestine de Nam hors des frontières. Sous une musique badine dont le refrain subtilise le non-dit d’un “je t’aime”, les mains se posent sur les joues dans une langueur désespérée.

Viet et Nam, comme leurs aïeux, gardent en eux les résonances de la guerre. Les détonations entendues dans les mines rappellent les bombes ayant défiguré leurs terres. Bombes tombées en si grand nombre que le sol cache encore certaines d’entres elles, constante intimidation du passé sur l’instable présent de ceux ayant survécu au conflit (comme traduit dans une scène où l’attention du réalisateur sur les sonorités ambiantes s’exprime : les coups d’une pioche dans une terre détrempée sont interrompus subitement par le choc métallique de l’outil sur la surface d’un obus enterré).

Pour la génération contemporaine de la guerre, le déchirement s’opère entre douloureux souvenirs, regrets et secrets cachés (l’oncle) et sentiment de perte récurrente (la mère, écartée entre mari disparu et fils en passe de la quitter). La fixité de longs plans séquence accompagne le visage rugueux du vieil homme sur la route de la mémoire. La traversée émotionnelle de la mère s’effectue quant à elle au gré travellings qui jalonnent des chemins jadis parcourus par les soldats, des boisés où les corps abattus sont potentiellement enfouis aux sections d’un musée en plein air où les mannequins immobiles figurent les combattants dans leurs exercices pré-mortem. Le réalisateur laisse aussi le temps à ses personnages de s’arrêter et quitter lentement ces lieux dans des plans fixes imitant l’immobilité des défunts face à la résignation triste de ceux laissés derrière eux.

Epicmedia Productions/Cinema Inutile/Pyramide International

Truong Minh Quy utilise ses décors comme des témoignages du présent et des présages de l’avenir. Lorsque Nam entoure le lit de sa mère d’un voile blanc, le réalisateur cadre celui-ci, le visage aux trois-quarts tourné vers l’objectif, cerné par la dentelle et la transparence du tissu, comme la photo d’un être perdu, soulignant pour la mère le départ anticipé du fils. Les murs des maisons sont parsemés des coupures de journaux relatives au conflit, des photos de membres de familles perdus et de planisphères vieillis vers lesquelles les futurs destins se tournent (Viet et Nam y contemplant la future distance s’apprêtant à les séparer).

Certains choix esthétiques confèrent un lyrisme délicat aux situations sous-tendant le désœuvrement d’un couple et d’une famille oscillant entre blessures ouvertes du passé et risques inhérents aux promesses d’une meilleure vie future. Le présent est constamment pris dans cet étau, comme dépeint dans une scène où Viet extrait un bout de roche de la mine incrusté dans le tympan de Nam (séquelle physique d’un travail inhumain). Une scène bordée d’un côté par un mur où s’affichent les visages de jeunes hommes et femmes dont on devine la fuite à l’étranger et de l’autre par les étincelles de la disqueuse d’un atelier. En arrière-plan, les étincelles semblent jaillir du visage de Nam, baignant les amants dans un feu d’artifice portant à la fois les attributs d’une magie flamboyante et ceux d’une désintégration incandescente. On retrouve ces touches poétiques également dans les plans zénithaux observant veufs et veuves qui portent les corps enveloppés de plastique de leurs défunts et dans les volutes de résidus pierreux qui viennent troubler la pureté des eaux.

Epicmedia Productions/Cinema Inutile/Pyramide International

Le réalisateur frôle parfois la fable en convoquant l’ésotérisme – à travers un personnage de médium (figure fantomatique qui charrie autant l’affabulation manipulatrice que la dernière force auquel le désespoir puisse s’accrocher) que la mère de Nam suit dans l’espoir de retrouver son mari – et l’animisme – à travers ces batraciens à la fois source de nourriture, gardiens des âmes perdues et corolaires de putréfaction (un repas à base de grenouilles ramenant l’oncle au souvenir des dépouilles de ses camarades de combat). Les éléments naturels rythment les destinées, du charbon poussiéreux de la mine aux pluies battantes submergeant les rares biens d’une mère abandonnée à sa solitude.

Le manque de familiarité avec l’Histoire passée et récente du pays (seule une brève évocation des attentats du 11 septembre 2001 pose un marqueur temporel sur le récit, allusion si anecdotique que l’on devine une commune habitude de tragédie) limite sans doute la compréhension des multiples symboliques dont Truong Minh Quy a ponctué sa narration. Mais le film est emprunt d’une admirable beauté sublimée par les lumières naturelles et le grain du 16mm, perceptible quelle que pointue ou lacunaire soit notre connaissance du Vietnam et d’un peuple à jamais meurtri. Le metteur en scène pose un regard intime et respectueux sur le drame auquel les Vietnamiens font encore face, sur leurs impasses, comme l’illustre l’éloignement d’un container prisonnier des eaux, tombeau de ses passagers clandestins dont les espoirs périssent.

Viet and Nam. Écrit et réalisé par Truong Minh Quy. Avec Pham Tranh Hai, Dao Duy Bao Dinh, Nguyen Thi Ngo… 2h09
Sorti le 25 septembre 2024
Présenté en compétition internationale du Festival du Nouveau Cinéma de Montréal

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