En septembre 2023, le Discovery Paris Shark Week présente en avant-première européenne le documentaire Sharksploitation de Stephen Scarlata, un état des lieux poussé de ce que représentent les films de requins depuis la sortie des Dents de la Mer (Steven Spielberg, 1975). Il faut dire que, deux ans plus tard, le long-métrage fait toujours office de bible aquatique tant la sharksploitation (sous-genre du film d’exploitation ayant pour sujet les requins, ndlr) semble avoir disparu de nos salles obscures. Seule la télévision tire encore quelques ailerons avec des séries Z peu intéressantes (Shark Exorcist 2 (Donald Farmer) et Mummy Shark (Mark Polonia) en 2024). C’est en avril 2025 que renaît l’espoir : un point rouge sur le radar accompagné d’un bip sonore nous signale, à notre plus grand étonnement, que c’est vers le Festival de Cannes qu’il faut se tourner ? Un film de requins dans le plus grand festival de cinéma du monde ?! C’est ici, caché dans la sélection de La Quinzaine des Cinéastes qu’apparaît notre plus grand espoir : Dangerous Animal !
Finalement, ce trop-plein d’enthousiasme se heurte à une première limite : Dangerous animal n’est pas un film de sharksploitation. Doit-on se sentir floué, déçu au point d’avoir préparé notre plus belle introduction pour la faire tomber dans l’eau salée ? Absolument pas ! Car derrière notre déception de n’avoir toujours pas trouvé le successeur de Steven Spielberg se cache la surprise d’un film parvenant à utiliser la figure du requin pour (enfin) proposer quelque chose d’alternatif autour de celle-ci. Dangerous Animal reste un film de requins, à ce détail près que l’animal dangereux suggéré par le titre n’est aucunement l’un des squales visibles à l’écran. Interprété par Jai Courtney, qui côtoie déjà un poisson cartilagineux en 2021 (King Shark (Sylvester Stallone) dans le The Suicide Squad de James Gunn), l’antagoniste du film de Sean Byrne se nomme Bruce Tucker et n’est qu’un simple guide touristique en eaux troubles. La seule chose qui le différencie de ses collègues saisonniers réside dans le fait que les touristes qui montent à bord de son bateau n’en descendent jamais, ou du moins pas en un seul morceau. Les trois trucs qu’il aime dans la vie ? Le meurtre, les nanas et les requins. Quoi de mieux que de servir à des requins affamés les jeunes filles présentes à bord en guise de déjeuner ? La force de Dangerous Animal réside dans la manière dont sa première partie parvient à s’affranchir des attentes que l’on s’était créées.
C’est par exemple le cas du premier meurtre. Pour cet échange entre le capitaine et ses touristes d’un – seul – jour, on se doute que les dialogues seront accompagnés d’un banal champ contrechamp, méthode ô combien flemmarde mais qui pourrait avoir pour effet d’entretenir notre ennui avant d’entrer dans la danse sanglante qui nous réveillerait d’un sursaut. Que nenni ! Alors que s’entonne un Baby Shark a capella – et inattendu -, la caméra s’emporte dans un amoncellement de plans à hauteurs différentes, qui ridiculise l’entreprise chantée autant qu’elle stimule un œil amusé. Qu’elle soit la recherche d’une forme inédite ou une simple flemme de poser son cadre, il faut avouer que la tentative fonctionne à nous faire sentir une bifurcation dans le schéma classique que le film semblait jusqu’ici prendre. Après la chansonnette, la petite trempette : on remonte sur le navire de fortune pour y être accueilli par un coup de couteau. Un geste à peine lisible, semblant surprendre tout autant le spectateur que la caméra qui, derrière le personnage transpercé, ne semble savoir comment nous le montrer. Ce qui pourrait paraître amateur, voire bâclé, révèle en réalité l’intelligence d’un cinéaste qui, malgré son éloignement des plateaux de cinéma depuis 10 ans, n’a rien perdu de sa capacité à dérouter le spectateur. Il est également important de souligner l’aisance avec laquelle la jeune Hassie Harrison s’empare du rôle principal. Majoritairement allongée sur un lit, attachée aux barreaux, dans la soute du bateau, l’actrice américaine est contrainte de priver son jeu de presque toutes expressions corporelles. Dans ces séquences, au cœur de la pénombre du navire, c’est le visage de Zephyr qui se transforme et triple la charge en émotion qu’elle est capable de nous transmettre. Lorsque cette dernière décide de se briser le pouce pour tenter de passer sa main à travers les menottes, aucun effet sanglant ne peut être plus glaçant que le regard que porte le personnage se rendant compte de ce qu’elle se fait subir.
Alors pourquoi, après avoir accepté le film tel qu’il est et avoir applaudi l’interprétation de ses acteurs, en venons-nous à regretter que Dangerous animal ne soit finalement pas un film de sharksploitation ? Si ce jeu du chat et de la souris entre Bruce Tucker et ses victimes fait l’illusion pendant presque 1h, le selachimorphe se mord rapidement la queue. Rappelons qu’un autre Bruce, homonyme à branchie né il y a 50 ans, opère ce cache-cache incessant avec ses victimes devenues ses bourreaux. Chez Spielberg, c’est avec les barils jaunes que le leurre se crée et que Bruce se jette dans la gueule du loup humain, procédant à une inversion des rôles. Ici, c’est en l’attirant au sein même de sa cellule, au dessus du lit qui signifiait son tombeau, que Zephyr devient chasseuse et Bruce une proie. En souhaitant appliquer de la sorte le schéma narratif instauré par Les Dents de la Mer, Sean Byrne semble oublier que son « dangerous animal » n’en est pas véritablement un. De fait, la formule du monstre increvable, semblant encore plus dangereux chassé que chasseur, paraît grossière une fois appliquée à un être fait de chair et de sang. Mi-film de requin, mi-film de serial killer, ce défi lancé à lui-même bat finalement de la nageoire et la dernière demi-heure devient cette prévisible inversion de situation avec l’éternel chasseur chassé qui revient à la vie 40 fois, toujours plus fort. Il est fort dommage que le film ait été convaincu que son concept, la surprise de son contenu et la folie de ses premiers plans suffisent à nous faire croquer à pleines dents. Levons l’ancre, il y a encore de la route avant de trouver le prochain bon film de requin.
Dangerous Animals de Sean Byrne. Écrit par Nick Lepard. Avec Jai Courtney, Hassie Harrison, Josh Heuston… 1h38
Sortie le 23 juillet 2025

