[FOCUS] – Driver : pied au plancher !

L’histoire du cinéma a ceci de cruel que certaines œuvres peuvent avoir énormément apporté à leur genre, être citées à de multiples reprises par des auteurs contemporains mais rester finalement dans l’ombre aux yeux du grand public. Ainsi, quand bien même il est l’un des étalons du genre au cours des années 70, Driver est cité – au mieux – après French Connexion ou Guet-Apens. Bien que sa manière de capter les nuances lumineuses de la ville de Los Angeles, la nuit, préfigure l’imagerie des années 80 de William Friedkin et Michael Mann, l’importance de Walter Hill est reléguée au second plan. Mais surtout, un Nicolas Winding Refn peut pomper allègrement le film plus de 20 ans après avec Drive sans jamais citer une seule fois en interview le film ni le réalisateur dont il s’inspire. Tentons de redonner la place que mérite cette œuvre majeure, au basculement des années 70 vers les années 80.

À la sortie d’un casino, une jeune femme (Isabelle Adjani) est témoin d’un braquage effectué par deux truands qui parviennent à échapper à la police grâce à l’habileté du chauffeur de la voiture (Ryan O’Neal). Le chauffeur est arrêté mais la jeune femme du casino, lors de la confrontation, soutient qu’elle ne le reconnaît pas. Le chauffeur est relâché mais un inspecteur dur à cuire aux méthodes brutales (Bruce Dern) fait tout pour coincer le chauffeur.

En 1978, Walter Hill n’est pas encore celui qui marque toute une génération de spectateurs avec Les guerriers de la nuit. Son seul fait d’armes à la réalisation est Le bagarreur, un beau film se déroulant lors de la grande dépression avec Charles Bronson et James Coburn. Mais il traîne déjà une solide carrière d’assistant réalisateur (notamment Bullitt en 1968) et de scénariste (Requiem pour des gangsters, Le piège, Guet-apens). Toujours associé au producteur Lawrence Gordon, Hill envisage de mettre en scène un film qu’il voit comme un hommage au film noir et par extension au western dont il est une forme dérivée.

Driver, à l’image de son réalisateur, va droit au but. L’intrigue est classique, minimaliste, évite toute intrigue secondaire. Son épure n’est pas sans rappeler le cinéma de Jean-Pierre Melville  à tel point que l’on retrouve une séquence similaire à celle du Samouraï dans Driver, lorsqu’Isabelle Adjani feint de ne pas reconnaître Ryan O’Neil comme le chauffeur des braqueurs du casino. Ses personnages sont définis uniquement par leur fonction. Des archétypes poussés à l’extrême à tel point qu’ils sont uniquement nommés par leur rôle, manière pour le réalisateur de rendre hommage aux westerns de Sergio Leone (on pense évidemment à l’homme sans nom incarné par Clint Eastwood dans la trilogie des dollars) et par extension à Akira Kurosawa et son Yojimbo. La filiation au western s’étend jusqu’à certaines séquences dont un duel à l’arme à feu dans un parking, faisant du film le premier western urbain de Walter Hill (suivront notamment Les guerriers de la nuit, Les rues de feu ou Extrême Préjudice).

Mais Driver est surtout un modèle du film noir recherchant à tout prix l’efficacité, visuelle comme narrative. Les personnages sont caractérisés en une seule scène et leur évolution passe par l’action plutôt que par les dialogues. Dialogues volontairement réduits au strict minimum par le réalisateur et scénariste comme volonté de proposer une expérience purement sensorielle et immersive. Ainsi Ryan O’Neal rejoint la longue liste des héros silencieux du film noir, à mi-chemin entre Alain Delon dans Le Samouraï et… Ryan Gosling dans Drive (il s’agit bien sûr d’une coïncidence que son personnage soit également un chauffeur pour truands). La caractérisation du chauffeur, présenté comme le meilleur dans son rôle, n’a pas non plus échappé à un réalisateur comme Michael Mann. Bruce Dern et Isabelle Adjani – tous deux excellents – (la comédienne a accepté le rôle après avoir vu Le bagarreur et parce que son personnage n’est pas une française) forment avec Ryan O’Neil un trio qui se fond parfaitement dans l’univers dépeint.

Véritable plongée au cœur de la nuit californienne, les grands plans d’ensemble filmés en voiture font ressortir toutes les tonalités de la ville, accentuées par le travail du chef opérateur Philip H. Lathrop (après leur collaboration sur Le bagarreur) qui renoue par séquences avec l’abstraction quasi surnaturelle du Point de non-retour. Mais surtout, les teintes bleutées des éclairages de la ville préfigurent l’esthétique des années 80 et annoncent quelques années auparavant Le solitaire de Michael Mann. Driver est ainsi le film qui fait le pont entre le cinéma des années 70 et celui des années 80. Walter Hill lui-même dans son approche se situe à le frontière des deux, ni expérimental ni clinquant mais toujours à la recherche de l’efficacité. Ainsi, les deux poursuites en voiture qui ouvrent et clôturent le film sont des modèles du genre. Moins citées que celles des films de William Friedkin (French Connexion et Police Fédérale Los Angeles), ces deux séquences, par leur lisibilité, leur efficacité, l’alternance judicieuse entre plans larges, plans à l’intérieur de la voiture et plans subjectifs de la voiture (caméra fixée à l’avant) ainsi que l’utilisation de la variété des décors de Los Angeles (boulevards, autoroutes, terrains vagues ou parkings) se placent parmi les meilleures du genre.

En tout cas, s’il y a bien une personne qui a su mettre en avant le film de Walter Hill récemment, c’est Edgar Wright tant le cinéaste sait ce qu’il lui doit pour son Baby Driver. Si Driver n’est pas le film le plus connu de son auteur, il s’agit peut-être de son plus radical dans son approche, son épure et son abstraction du genre. Un film rarement reconnu à sa juste valeur mais pourtant très cité – dont un célèbre jeu vidéo du même nom sur Playstation qui reprend même une séquence du film – qui se hisse sans problème parmi les plus grandes réussites de Walter Hill. Au regard du nombre de gros morceaux qu’il a réalisés dans les années 70 et 80, ce n’est pas une mince performance.

Driver, écrit et réalisé par Walter Hill. Avec Ryan O’Neal, Bruce Dern, Isabelle Adjani… 1h31.
Sorti en salles le 23 Août 1978.

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