Parmi les noms de cinéastes hurlés à Cannes ou à La Rochelle puis chuchotés le reste de l’année, « Miguel Gomes » semble figurer en prophète. Et pour cause, on croise volontiers des cinéphiles qui attendent mains jointes le retour de ce réalisateur portugais comme s’il s’apprêtait à changer le flux cinéma 2024 en grand cru de Madère. Face à cet engouement de niche, la palme cannoise de la mise en scène reçue par son dernier film Grand Tour entérine notre curiosité. Les prophètes de festival ont-ils prêché le faux ?
Grand Tour narre la fuite du veule Edward, traqué par sa fiancée Molly. Cette dernière est bien décidée à les réunir devant le prêtre. Il n’est nulle question d’introspection ou de crainte du devoir marital : seule l’amusante idée d’un couple qui joue à cache-cache nous embarque dans un périple à travers la Birmanie, la Thaïlande ou encore Singapour. Descendant spirituel du Jonathan Harker de Dracula, Edward réchappe aux dangers de l’Asie des années 1910 avec son air dandy mal réveillé. Mais ici, c’est son amante qui tient le rôle du vampire inéluctable en exhibant sans cesse un rire bizarre aux airs de toc. Le film dévoile ses richesses si on adopte le regard que lui portait déjà Gomes à sa création. Cette chasse à l’homme presque taxidermiste – où poursuivant et victime sont deux pièces rapportées sur un décor carton-pâte – tire sa genèse d’une anecdote pittoresque tirée d’un livre de voyage. Il y était déjà question d’un lâche poursuivi par sa fiancée.
Miguel Gomes embrasse les codes du conte colonialiste que ne renieraient pas les aventures de Tintin. Les locaux ne se séparent jamais d’un grand sourire pour assister les blancs, lesquels renvoient l’impression de participer à une partie de Monopoly grandeur nature. Le registre du « on dit » chuchoté au coin du feu dote Grand Tour d’une aura fantastique. La chronique s’écrit et se défait au fil de la narration. Une voix-off présente par à-coups suit Edward, l’abandonne sans crier gare à mi-parcours et repart à la charge avec Molly. Tantôt déclamée par un homme, tantôt par une femme, cette voix-off change de langue à chaque frontière traversée et brode un nouveau point de vue au récit. Elle raconte le passé et le présent du territoire d’une fibre romanesque.
En arrière-plan s’étalent des paysages de studio granulés comme des cartes postales, de celles qu’on dénicherait dans une chambre de grand-mère. Ne cherchons pas un brin de réalisme dans la représentation des colonies qu’ils dépeignent. En revanche, le crapahutage de Molly dans la jungle et la pluie caressant les verres de son amant ont un relief, une odeur. Ils dégagent des bruissements perceptibles à travers l’écran. Ces détails organiques, ce sont les plus tangibles des souvenirs d’un voyageur rentré depuis longtemps et aussi ceux dont le spectateur se remémore des mois après une séance. Miguel Gomes les capture par un travail soigneux des gris pour créer du volume par-dessus les décors fumeux. La vie fourmille sur chacune des images comme si des milliers d’insectes se cachaient dans les grains de la pellicule.
On oscille de la jungle noire et blanche aux scènes citadines en couleur dans la végétation urbaine de notre époque. Peu importe le pays et le timbre de la voix-off, le passé de 1917 est grimé approximativement comme si tout le monde contemporain se le partageait. Par exemple, les personnages anglais s’expriment en parfaits ressortissants portugais. Pour eux, les frontières ne sont pas tangibles. On comprend pourquoi, quand le colon s’installe dans un autre pays, il ne prend pas la peine de changer ses codes. Peu importe où ses pas le mènent, il trouvera toujours un européen au bout du chemin. Tout du moins jusqu’aux dernières séquences suivant la perdition de Molly qui marquent la fin du film : le colon ne peut y survivre.
Avec un tel constat, les similitudes entre le Grand Tour asiatique et le Grand Tour antique deviennent évidentes et on se remémore l’aisance avec laquelle les bourgeois anglais du Portrait de femme de Jane Campion prennent possession de l’Italie comme s’il s’agissait d’un patelin du Yorkshire. Et si la cinéaste néozélandaise ne prend pas la peine de filmer des locaux, la façon dont Gomes s’y emploie – ces derniers se montrant à l’écoute, prêts au sacrifice de bon gré ou malgré eux – accentue justement leur manque de poids dans la balance.
Une telle représentation constitue à elle seule la dénonciation de leur condition. Grand Tour ne se revendique pas haut et fort militant, bien au contraire. On surprend le film à nous tirer vers la torpeur car il le veut bien. À la manière d’un Pacifiction où l’enivrement des couleurs et dialogues nous plonge en état de semi-conscience, Grand Tour endosse le rôle d’un joueur de flûte au crépuscule. Les discussions étouffées dans la moiteur des fumées de cigarettes d’un restaurant ou une convalescence sur une riche terrasse nous font baisser la garde.
Malgré notre distance de spectateur, on imagine volontiers notre fessier griffé par la faune élire domicile dans un compartiment au fin fond de la Birmanie. Nous y assistons, entre deux battements de paupières lourdes, aux aventures d’Edward et Molly. Notre corps aime que ses sens soient mis en alerte par la simple projection d’une image. On peut avancer que la plus grande force de Grand Tour est sans doute de nous gaver pour la postérité de lumières et de musiques qu’on n’a peut-être même pas vécues durant la séance.
Gomes explore sa toile au fil de pinceaux bien différents. La folle avancée de ses personnages avance au cœur des strates factices, réelles et mystiques à l’aspect « collage » de sa mise en scène. Entrechoquer les mondes souligne la limite de chacun d’eux : in fine, le Grand tour de Molly et Edward se révèle vain et passé, dépassé. Ponctuellement, les bribes de vie actuelle, pas le moins du monde perturbées par les aventures de nos faux anglais, remettent en perspective l’aventure dans laquelle nous sommes pourtant embourbés grâce aux talents de metteur en scène de Gomes ; on s’en vexerait presque.
Pourquoi Gomes est-il parti d’une simple anecdote pour en tirer son nouveau long-métrage ? Dans la conclusion, le cinéma émerge lui-même de façon diégétique, comme les quelques gouttes d’un élixir inattendu né de plusieurs expériences. On pensera aux dernières magnifiques minutes d’Annette (Leos Carax, 2021) qui valent presque la patience de s’infliger une comédie musicale aussi mal chantée et où l’objet en bois incarne enfin la petite fille qu’on lui refusait d’être. Grand Tour n’attend pas ses minutes finales pour offrir sa richesse mais il nous ballote entre les multiples échelles de représentation.
Sa structure chimérique souligne l’illusoire de ses péripéties et agit en sorte de memento mori fictif. Les deux aventuriers ne sont rien de plus que des idées, mais rien de moins aussi car ils sont magnifiés par la pureté de leur dynamique puisée à la source du concept de course-poursuite burlesque qui justifie leur existence. Edward décrit la ténacité de sa fiancée lorsqu’il est seul protagoniste et notre propre jugement forgé en deuxième partie de film confirme ses propos.
Dans les dernières séquences crépusculaires du film, une corde du violon se casse et le jusqu’au boutisme de Molly se transforme en déliquescence morale. Dévorée par son côté têtu, elle entraîne son équipage à la mort puis rend l’âme. Et là, l’épilogue coupe net le drame : des caméras se détournent de la gisante qui se relève. Tout est cinéma.
Gomes embrasse-t-il la facticité de son film pour se moquer de nous ? Le drame de l’instant atteint pourtant sa cible : mise en abyme comme une pure proposition artistique, la mort de Molly n’apparaît que plus belle parce qu’elle nous était destinée tout entière, à l’instar d’une histoire contée au coin du feu sous nos supplications. La fin du film cristallise les changements de ton et la frustration de l’inachevé dans son essence pure, celle de la poursuite d’une idée abstraite mais tenace.
Grand Tour de Miguel Gomes. Écrit par Telmo Churro, Maureen Fazendeiro et Miguel Gomes. Avec Crista Alfaiate, Gonçalo Waddington, Cláudio da Silva… 2h08.
Sortie 27 novembre 2024.



