[CRITIQUE] L’amour ouf : des poings, du vain, du bourrin

Après deux heures d’épopée vécues chacun·e de son côté, Jacqueline (Adèle Exarchopoulos) et Clotaire (François Civil) se retrouvent aux urgences hospitalières. Elle vient de se faire violenter par son époux dans une cabine téléphonique, lui s’est ouvert les doigts en frappant les vitres d’une voiture. Séparé·es par le corps du médecin qui soigne leurs blessures, ses interventions humoristiques relevant l’ampleur dramatique de la séquence, les deux anciens/nouveaux amants tentent de se regarder, de fêter des retrouvailles que l’on ne pensait pas observer comme le film nous avait dès son introduction convaincu d’un futur impossible. C’était donc ça, L’amour ouf, celui qui a fait dépasser à ses personnages les limites narratives de l’écrin cinématographique qui les a regardés. Ce dialogue entre Jacqueline et Clotaire devient précieux au titre qu’il apparaît dans un moment de calme où seul le champ contrechamp domine. Les moments où Gilles Lellouche se permet quelques effets de style (le gros plan qui se transforme en plan latéral, toujours régi par le champ contre-champ) ne se remarquent plus tant ils s’éloignent de la frénésie à laquelle nous avons dû survivre.

Cette épopée, puisque le terme est sciemment choisi, il y a un monde où on n’y survit pas mais où on la subit. Gilles Lellouche, qui n’en peut plus de multiplier les incursions dans tous les styles qui ont construit sa cinéphilie boulimique, décide avec L’amour ouf d’exécuter non pas le film-somme de son cinéma mais des cinémas. À la manière d’un Damien Chazelle qui se heurte au vain dans son Babylon plus théorique qu’héroïque, Lellouche ne recule devant aucune forme de surenchère pour empiler les briques de sa grande Histoire et fonder sa tour de Babel où les langues de tous les prophètes cinéastes qu’il a adulé·es dans sa vie – sauf Jacques Rivette et son L’amour fou (1969), dont il ne détourne que le nom – se rejoignent. Le titre apparaissant dans les flammes des usines du Nord que la caméra traverse en travelling aérien à pleine vitesse ne trompe pas : L’amour ouf sera grandiloquent ou ne sera pas. Au moins, la promesse est annoncée d’emblée de jeu, on ne pourra s’affirmer surpris·e du foisonnement de zooms outranciers qui écrasent le cadre, des points de vue caméra qui se démultiplient – jusqu’à devenir celui d’un carton de déménagement. Du roman Jackie loves Johnser, OK ? de Neville Thompson, Lellouche veut tout mettre et plus encore : il a eu beau nous prévenir, son grand huit visuel peut s’avérer indigeste. Après un énième looping, nombreux·ses sont celleux qui s’arrêtent dégueuler sur le côté.

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Constamment sollicité, le public peut aisément se prendre au jeu. Ce qui n’est au final qu’une esbroufe – autre terme sciemment choisi, nous y reviendrons – n’en demeure pas moins ultra-formaliste, un tape-à-l’oeil que même le/la plus boudeur·se ne saurait renier. Surtout que dans cette volonté que chaque plan soit doté d’un mouvement, d’une signification, il y a forcément des moments de grâce. Puisqu’ils sont au cœur de la rencontre entre Jacqueline et Clotaire, les Cure et leur trépidante A forest offrent une scène de danse où le champ est envahi d’aplats de lumière, les corps dansant telles des ombres dans un ballet impressionniste saisissant. Le groupe britannique donne le ton de Jacqueline, mélancolique et dans l’attente de jours meilleurs qu’elle n’entrevoit qu’à travers Clotaire. Mais au-delà des considérations visuelles, sacré morceau à accepter mais qui peut s’attribuer d’une affaire de goûts, un autre trop-plein se retrouve dans une foisonnance de personnages qui s’emparent régulièrement du récit. À la manière d’un Wes Anderson qui donne comme unique premier visuel d’un film à venir la liste des acteur·ices que le public se languit d’admirer comme un gage de qualité immédiat, L’amour ouf nous attire aussi pour ce casting XXL, ne laissant d’autre choix – ça se discute – à Gilles Lellouche que celui de lui rendre honneur. Un exercice bien plus maîtrisé dans son précédent long-métrage Le grand bain, puisque les figures qu’il y suit sont avant tout soumis à une logique de groupe. Ici, l’impression d’essoufflement est aussi due à tous ses visages qui traversent l’écran, représentent de nouveaux enjeux qui disparaissent sitôt leur partition déclamée. On pense notamment à Lionel, ami d’enfance de Clotaire que l’on retrouve quelques années plus tard, rejoignant la bande que ce dernier a formée avant de se faire descendre pour une histoire de guerre de clans – et pour faire avancer l’histoire, accessoirement. Ce personnage initialement clé dans les parties consacrées à l’enfance devient fonction, logique qui ne serait pas questionnée mais qui se retrouve confrontée à un développement artificiel pour pouvoir coller aux traits du jeune homme la bouille sympathique de Jean-Pascal Zadi, trahissant la caractérisation initiale pour un rendu gaguesque apporté par l’acteur jusqu’à un trépas qui frôle le ridicule à coup de ralentis putassiers et de grands gestes d’agonie que même Oliver Stone n’aurait pas tenté pour Platoon.

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On en revient au problème principal, illustré par la scène initialement présentée. Après la tempête formaliste, un calme s’installe, rappelant que tout ne tournait qu’autour de notre couple, leur besoin de se retrouver, la considération que plus rien n’a d’importance maintenant que les retrouvailles tant attendues ont eu lieu. L’esbroufe visuelle, aussi divertissante puisse-t-elle être – par moments seulement – s’avère une réelle intention de mise en scène : jouer sur l’agitation d’un monde qui va trop vite pour ses protagonistes, agresse le spectateur comme les personnages sont constamment écrasés par un cadre trop grand pour leurs ambitions, celles d’un Eden intime. Mais à vouloir constamment donner une consistance artificielle à ses cadres, développer de multiples personnages qui accompagnent quelquefois, parasitent souvent le récit, L’amour ouf oublie justement de se recentrer sur cette notion d’amour, sur deux personnages que tout est censé rapprocher. Gilles Lellouche s’arrange bien de son détournement soi-disant romantique – nul·le ne peut expliquer, par extension contredire, un coup de foudre – qui lui permet de masquer le manque total d’écriture de son duo et surtout l’enfoncement dans un amas de clichés dépassés qui montrent bien qu’en plus de vouloir faire son film-hommage, son regard sur les relations amoureuses et la jeunesse est bien celui d’un autre temps. Ce ne sont pas Audrey Diwan – qui a pourtant co-écrit L’amour et les forêts, étrange…–, Julien Lambrischini et Ahmed Hamid, avec lui au scénario, qui ont eu l’intention de nuancer son regard. 

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Puisque son destin est scellé dès les premières minutes lorsqu’il affirme que les gens de son rang social n’ont pas d’autres opportunités que la délinquance, Clotaire suit les voies du grand banditisme, passe par la case prison et s’insère dans un récit de vengeance des plus convenus, enchaînant les références sans jamais les digérer. Peut-être aurait-il fallu comprendre par cette simple réplique qu’il serait moteur unique d’un soi-disant récit à deux et que Jacqueline ne serait qu’une Pénélope condamnée à attendre que l’histoire la rejoigne sans avoir le droit d’en vivre une elle-même. Pourtant, elle est traitée avec un semblant d’égalité dans toute la partie concernant l’enfance et l’adolescence. La relation qu’elle entretient avec son père Alain Chabat, seul second rôle indispensable tant il parvient même à nous émouvoir avec un paquet de Flamby), douce et attentionnée, entre en miroir avec celle teintée de violence que subit Clotaire auprès du sien. Les deux personnages se construisent parce que la caméra les observe ensemble, témoigne de leurs premières fois et n’oublie aucun·e d’elleux jusqu’au fameux emprisonnement de Clotaire. Jacqueline ne peut évoluer, la caméra ne la regarde plus et le charme est rompu. Elle ne peut plus exister que pour servir un récit masculin, ici celui de Jeffrey (Vincent Lacoste), héros qui la sauve de sa mélancolie, l’épouse et sombre dans la jalousie avant de lui asséner un bourre-pif dans une cabine téléphonique. Adèle Exarchopoulos n’aura eu pour elle qu’une belle place sur l’affiche, un rôle d’intérêt amoureux dans la grande aventure de François Civil, prisonnier d’un cinéaste persuadé de faire son Il était une fois en Amérique. Il devrait se retourner avant de penser être en mesure de franchir autant d’étapes, l’ami Gilles : derrière la plus grande des esbroufes se cache toujours le plus grand des vides.

L’amour ouf, de Gilles Lellouche. Écrit par Audrey Diwan, Julien Lambrischini, Ahmed Hamini et Gilles Lellouche. Avec François Civil, Adèle Exarchopoulos, Benoît Poelvoorde… 2h40
Sorti le 16 octobre 2024

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