Alors que Camp de Thiaroye (1987) a été présenté dans la section Cannes classics de la 77e édition du célèbre festival, La noire de… (1966) s’apprête à ressortir. L’occasion de se replonger dans l’œuvre d’Ousmane Sembène et de questionner ses récurrences à travers ces deux films. Écrivain émérite avant de passer derrière la caméra – La noire de… est d’ailleurs tiré de son recueil de nouvelles Voltaïque, paru en 1962 –, l’auteur sénégalais se veut commentateur des actes coloniaux qui ont profondément changé son pays. Avec un regard plus qu’acerbe et dénonciateur – on n’ose dire revanchard – quant aux comportements envers ses compatriotes, issus de l’envahisseur blanc ou des institutions sénégalaises tentant de s’approprier le parterre législatif occidental – son second long-métrage, Le Mandat, met en scène un homme totalement perdu dans le bourbier administratif -, il observe un élément ingénu dans un univers macabre. L’espoir ne réside que dans la naïveté des regards qui croient à un avenir forcément bon avant de se heurter à un destin déjà tracé. En plus de capter ces regards, Sembène place le dialogue au centre de ses histoires en ce que l’oralité peut apporter pour trouver une issue aux situations dévoilées. Mais la fourberie veut que ce qu’il filme, c’est justement l’impossibilité du dialogue.
Dans La noire de…, le décalage entre l’Eden attendu et l’expression d’un désenchantement ouvre la verbalité de Diouana (Mbissine Thérèse Diop). Si l’on pense initialement à une forme d’entente entre elle et la mère de famille blanche qui lui fait quitter Dakar pour devenir fille au pair à Antibes, nous réalisons vite qu’au-delà de “Oui, Madame”, le vocabulaire français de Diouana, malgré sa compréhension de ladite langue, est bien limité. Pourtant, nous l’entendons monologuer dans un français soutenu, d’une richesse verbale indéniable. Ces monologues ne sont pas destinés au/à la spectateur·ice en ce qu’ils renseignent sur des situations que nous pouvons observer à la caméra. Lorsque nous assistons aux moments où elle se fait tripoter par l’oncle gênant qui n’a “jamais touché une négresse”, ceux où elle fait la cuisine, la lessive pour ses nouveaux geôliers et ne s’occupe jamais des enfants qu’elle est pourtant venue garder – et qui sont de toute façon absents –, nous comprenons la tragédie qui opère et ce léger temps d’avance ne nous rend la réalité que plus insupportable encore lorsqu’elle la verbalise. Diouana parle pour elle-même, pour ne pas sombrer dans la détresse et rester maîtresse de son esprit révolté qui n’accepte pas la soumission avant qu’elle ne lie la pensée au geste. Mais ces mêmes monologues peuvent être destinés à un tiers. À sa mère pour qui ses lettres n’aboutissent pas et dont elle doit biaiser le contenu puisque les blancs la tenant captive les liraient avant. Dans ses pensées, elle peut tout lui dire. À ce jeune enfant qui poursuit l’homme blanc qui fuit vers l’aéroport de Dakar après avoir offert une compensation à la famille de Diouana et qui porte dans sa poursuite le masque traditionnel emporté avec elle à Antibes, que ses “employeurs” s’approprient comme une offrande décorative. C’est après un symbole fort, celui de décrocher le masque, que Diouana se rappelle à son statut de femme libre à laquelle on ne peut retirer son identité culturelle. Le jeune enfant, lui, a tout entendu de ces mots formulés par l’esprit, qui ont traversé l’au-delà dans lequel Diouana s’est envolée dans son dernier geste de résistance. Le français n’aura été qu’un prétexte pour créer une universalité linguistique que nous puissions comprendre, pas le réel langage utilisé par Diouana.
Dans Camp de Thiaroye – co-réalisé avec Thierno Faty Sow –, c’est tout le contraire, les êtres ne cessent de dialoguer. Communiquent-ils pour autant ? La distinction pourrait se faire dans les différentes langues employées alternant entre l’anglais, le français et différents dialectes – certains tirailleurs sont appelés “Pays” quand même leur hiérarchie ne connaît pas leurs origines, poussant leur déshumanisation. Le récit se construit en enchaînement de séquences montrant diverses tentatives de dialogue se soldant toutes par l’échec, qui permettent de dépeindre des rapports de pouvoir liés tant à la hiérarchie militaire qu’à la situation sénégalaise. Pivot de ces échanges, le sergent-chef Diatta (Ibrahim Sane) parcourt le long-métrage en perdant progressivement la naïveté de son sourire pour n’en garder que la gravité de l’instant. Lorsqu’il se rend au bordel pour jouir de plaisirs bien mérités à son retour du front, il est jeté dehors après que le personnel ait réalisé qu’il n’est pas américain – les seuls noirs acceptés dans l’enceinte. L’appropriation coloniale des lieux le rend étranger en son propre pays et il n’est pas prévu que la lutte soit possible : déjà au sortir de l’établissement, c’est une garnison militaire américaine qui le passe à tabac, ne comprenant pas son statut de tirailleur – une injustice douloureuse mais relative si on l’étend à ceux qui n’ont pas suivi l’armée française au front, encore plus opprimés.
Le parcours de combattant pour ce soldat supposément au repos rejoint les tentatives de dialogue précédemment citées, autant de volontés d’une reconnaissance des statuts qui forgent son identité maintenant que la guerre est passée et qu’il a contribué à l’effort. D’abord auprès de ses pairs de premier rang qui lui reconnaissent difficilement son grade. Lui qui est plus lettré et éduqué doit redoubler d’efforts pour non seulement se faire comprendre mais aussi entrevoir les doutes des autres tirailleurs pour qui lui convenir une autorité le placerait dans le camp ennemi. Le double discours se heurte : eux ne conçoivent pas pourquoi ils ne peuvent pas rentrer chez eux et lui demandent des comptes à ce sujet ; lui doit les convaincre de rester un peu plus sous peine de ne pas accéder à leur solde complet. L’autre besoin de reconnaissance se situe donc dans des rapports entre d’autres pairs, ceux de l’autorité du camp qui entendent bien manipuler l’esprit et la vénalité de Diatta quant à cette histoire de solde. La difficulté s’installe en ce que ce soldat, plus habitué aux méthodes françaises et bien attaché à la promesse de rémunération qui lui a été faite, est un obstacle : il parle parfaitement la langue et on ne peut l’embourber dans des discours complexes – on voit qu’il est plus simple pour eux de retourner les autres tirailleurs et de nombreuses tentatives de les élever contre celui qui protège leurs intérêts font rage.
C’est la naïveté de Diatta qui signe sa perte : en considérant comme ses “pairs” ceux qu’il voit comme des camarades d’uniforme, il en oublie leur plus simple attribut, une couleur de peau qui pour eux fait toute la différence. Pour l’administration militaire, les tirailleurs sont des sous-hommes à qui donner le même solde qu’aux soldats français reviendrait à les tenir pour égaux en statuts et en droits. Ce qu’il voit comme une négociation réussie est un bras de fer truqué. Diouana, elle, n’est pas aussi naïve et préfère se donner la mort plutôt que de l’offrir à l’homme blanc. Le geste fatal est à sa manière le dernier dialogue prononcé. Dans La noire de…, les quelques répliques que nous percevons après la mort de Diouana n’ont que peu d’importance, déjà en ce qu’ils sont échangés entre des personnes qui ne peuvent se comprendre (toujours le père blanc qui retourne à Dakar pour tenter d’acheter la sympathie d’une famille en deuil) mais surtout parce que nos sentiments sont extrapolés par le choc précédent, nous refusant à toute écoute autre. Camp de Thiaroye se veut plus retors en ce qu’il nous laisse l’impression d’une victoire. Même en connaissant l’histoire tragique qui a conduit à la mort de centaines de tirailleurs sénégalais – François Hollande, quand il se prononce sur le massacre, en admet 75 –, nous sommes dupé·es, persuadé·es d’une fin heureuse avant que justement la dernière réplique, un ordre d’extermination, ne surgisse. On ne peut plus rien entendre après cela.
La noire de…, écrit et réalisé par Ousmane Sembène. Avec Thérèse M’Bissine Diop, Anne-Marie Jelinek, Robert Fontaine… 1h
Sorti le 5 avril 1967
Camp de Thiaroye, écrit et réalisé par Ousmane Sembène et Thierno Faty Sow. Avec Ismaila Cissé, Sijiri Bakaba, Ismail Lo… 2h33
Film de 1988, sorti en France le 7 novembre 2012



