Avec plus de 711 millions de dollars de recettes au box-office mondial et 4,1 millions d’entrées en France, Dune : Deuxième Partie de Denis Villeneuve a tenu son ambition de marquer le début de l’année 2024. Cette réussite en termes de chiffres a notamment pu compter sur une promotion aux quatre coins du globe portée par des acteur.ices parmi les plus en vogue d’Hollywood à l’instar de Timothée Chalamet, Zendaya, Austin Butler ou Florence Pugh, qui n’ont pas hésité à assumer un statut d’égérie devant les photographes du monde entier. Le long métrage était d’autant plus attendu qu’il a fallu patienter quelques mois de plus que prévu. La date annoncée au moment de la sortie de Dune Partie 1 – automne 2023 – a été repoussée au début de l’année 2024 en raison de la grève des scénaristes et des acteur.ices. Le bilan est en demi-teinte pour ce diptyque spectaculaire et ambitieux d’une incontournable épopée de la science-fiction que le réalisateur prépare depuis sept ans. Cette deuxième partie s’avère profondément ambivalente. Villeneuve porte son intérêt sur différents aspects narratifs et de mise en scène bien précis tels que la caractérisation des personnages féminins et l’anti-glamourisation d’un héroïsme de la violence et des enjeux guerriers de l’ascension messianique de Paul. Cela pourrait être louable si cela ne faisait pas au détriment de la compréhension de la psychologie de ce même protagoniste. De plus, la dernière partie du film est expédiée et confuse en opposition au reste du long métrage, là où son prédécesseur prenait tout son temps.
Pour les néophytes de Dune qui n’ont pas lu les livres de Frank Herbert, revoir la première partie – long film d’exposition opaque et mystérieux – n’a pas été de trop pour se remettre en tête les enjeux politiques et existentiels autour de ceux à qui serait dévolu le rôle de se rendre maître et possesseur d’Arrakis, planète désertique, hostile mais convoitée. Les points de vue s’enchaînent, des cruels Harkonnen à Paul en initiation chez les Fremen en passant par l’ordre des Bene Gesserit.
Villeneuve fait le choix de désincarner la violence et les enjeux guerriers liés à l’ascension de Paul autant à l’échelle collective qu’à l’échelle individuelle. La confrontation finale pour la libération de la planète opprimée entre les Fremen et les troupes impériales et Harkonnen a bien lieu mais est montrée de manière expéditive au regard de l’ampleur du long métrage. La réduction au minimum d’images des affrontements reflète le souhait du cinéaste de s’extraire d’une glorification de la violence de la victoire du nouveau messie de Dune et de son armée. Pourtant, à trop vouloir désamorcer les enjeux d’une violence illégitime, le cinéaste dilue son propos. En résulte une non-existence à l’écran des diverses problématiques tant ces dernières doivent rapidement s’estomper pour laisser place à d’autres.
La perversion du procédé prend une certaine ampleur quand certains personnages sont favorisés au profit d’autres, laissant transparaître un enjeu plus important autour d’eux et entrevoir des séquences potentiellement plus époustouflantes, elles aussi finalement expédiées. L’exemple du combat final entre le jeune Atréides et Feyd-Rautha (Austin Butler), le cruel héritier du baron, en est une illustration. Leur caractérisation respective se fait progressive, par des moments forts parsemant le long métrage et nous galvanise quant au moment où ils croiseront le fer. Le choix d’un duel à mort où tout son disparaît pour ne se concentrer que sur les respirations et les cris des combattants s’avère une excellente idée, rapidement bâclée par des plans qui s’extraient du cercle de violence pour jouer avec un décor censé disparaître le temps de ce souffle coupé : la géographie du lieu et les mouvements en deviennent confus. À l’instar de la conclusion elle aussi expédiée et calibrée pour préparer les suites, la tension dramatique d’un affrontement supposément emblématique se retrouve réduite à néant. Nous ne sommes plus asphyxié·es, pris dans un écrin où tout coup devient ressenti mais tout à coup éjecté·es de l’arène, témoins éloigné·es d’un combat qui perd de son éclat. En retirant tout héroïsme à Paul, le cinéaste veut souligner la médiocrité des figures despotiques qui profitent des croyances d’un peuple ou d’une communauté pour arriver à leurs fins.
Villeneuve prend le parti de se placer à distance de Paul. Se situer du côté du protagoniste, ce serait prendre le risque d’être empathique et compréhensif à son égard. Le cinéaste joue des regards qui sont portés sur Paul tout au long de son ascension pour souligner son inéluctable ambition tyrannique. Il oppose celui illuminé et exalté de Stilgar (Javier Bardem), chef guerrier fremen, et celui clairvoyant et accusateur de Chani (Zendaya). Le réalisateur se range du côté de la dénonciation et la lucidité en appuyant à outrance l’absurdité d’une telle adulation par une répétition des plans sur le visage médusé de Jarvier Bardem à chaque fois que Paul respire ou lève le petit doigt, ce qui a pour effet de tourner en ridicule la croyance aveugle du personnage envers le caractère messianique du jeune homme. Au contraire, Villeneuve suit le regard de Chani qui change à mesure que Paul embrasse pleinement son destin. La caméra alterne entre adopter son point de vue et s’attarder sur son visage interdit lorsque Paul se laisse acclamer d’abord par des camarades Fremen puis par une foule innombrable. Surtout reléguée à apparaître dans les visions de Paul dans Dune 1, Chani est dans cette deuxième partie l’incarnation d’une lucidité que Villeneuve veut instiller à chaque spectateur vis-à-vis de l’ambition du jeune noble déchu de la même manière qu’il l’avait fait avec le personnage de Kate dans Sicario (2015).
Cet effort de prendre un point de vue distant par rapport à Paul, Villeneuve l’applique aux intrigues de l’univers tout entier. Au milieu de paysages qui ne sont rien de plus que l’arène où se jouent des tractations politiques, le réalisateur porte son attention sur ses personnages féminins, à l’instar de l’ordre des Bene Gesserit, de Chani (Zendaya) ou Lady Jessica (Rebecca Ferguson) qui observent et attendent leur heure. Dans un monde gouverné par des rapports de force masculins bruts, les femmes incarnent davantage l’analyse et la réflexion. Bien qu’on la voit assez peu à l’écran, la princesse Irulan incarnée par une très sérieuse Florence Pugh apparaît comme un personnage complexe qui saisit bien les enjeux et décèle davantage les intrigues que son père Empereur (Christopher Walken), présenté comme un vieillard influencé et influençable. Loin d’être une simple écervelée aux très beaux costumes, elle joue la pleine partie lorsqu’elle intervient face à Paul Muad’hib pour demander la clémence pour son père ou lorsqu’elle lance un regard plein de compassion à une Chani furieuse qu’elle ne connaît pas, comprenant très bien le lien qui les unit. Dans un monde qui ne leur laisse que peu de place, les femmes ont développé leurs propres moyens pour arriver à leurs fins.
Dune : deuxième partie s’impose comme un long-métrage imparfait dans la mise en tension du récit, dans la construction de son personnage principal mais également dans la visualisation et la mise en scène des différents espaces de cet univers, ce qui le rend passablement décevant. En adoptant un point de vue distant qui s’appuie sur les regards de ses personnages, Villeneuve parvient à proposer son propre regard sur Paul et à le présenter comme un jeune despote porté aux nues par une foule de fanatiques. Mais l’ensemble paraît bien lisse et oubliable. En refusant de s’approcher trop près de son protagoniste, le cinéaste manque de marquer durablement le spectateur. On reste à distance sans se sentir vraiment impliqué. Un troisième film Le Messie de Dune est néanmoins déjà en développement. Le rendez-vous est pris pour la fin de l’année 2026 sans que l’impatience, elle, ne soit de mise.
Dune : Deuxième Partie, de Denis Villeneuve. Écrit par et Jon Spaihts et Denis Villeneuve. Avec Timothée Chalamet, Zendaya, Javier Bardem… 2h46.
Sorti le 28 février 2024

