Hanabi

Hanabi : 2024, Made in Japan

Opérer une rencontre d’une semaine avec la culture cinématographique d’un pays qui, par manque de production ou de moyens de distribution, rejoint peu nos écrans actuellement, est un défi double. Il s’agit non seulement pour Eric le Bot, le programmateur des Saisons Hanabi, d’effectuer une sélection précise – surtout quand il ne les pioche que chez Art House, dont il est président – qui varie les tons pour attirer le plus grand nombre et ne pas lasser à mesure que les séances sont proposées. Une rencontre, c’est aussi une prise de température, une étude sismographique qui nous raccorde au réel au-delà du rapport formel que nous entretenons avec les films. Le Japon est un pays aussi fascinant que complexe, dont l’histoire nous a toujours interpellé par le pan culturel qui nous a atteint mais que nous ne connaissons finalement que peu. Ces sept films sont l’occasion non seulement de se rapprocher d’un cinéma plus rare mais aussi de chercher une thématique commune, un trait qui se détache comme étant le liant entre les différent·es auteur·ices que nous découvrons. 

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Le jardin zen est, après une semaine d’attentives observations, celui dont les images nous restent le plus en esprit. La caméra de Naoko Ogigami, en plus de régulièrement jouer avec l’intérieur d’un logement où tout est parfaitement ordonné, se colle au visage de Yoriko (Mariko Tsutsui, que nous avions découvert dans L’infirmière, de Koji Fukada), lui aussi voué à ne laisser dépasser aucune excentricité. Devenue adepte d’une secte d’adorateur·ices d’eau pour combler le traumatisme causé par le départ de son mari Osamu (Ken Mitsuishi) à l’orée de l’explosion de la centrale de Fukushima, son quotidien ne peut subir la moindre contrariété. Mais le calme olympien est rapidement ébranlé par ce qui lui fait l’effet d’un nouveau tsunami : le retour d’Osamu, parasite venu réclamer foyer et argent mais surtout garant d’une voix qui mettra forcément en doute le nouveau mode de vie de Yoriko. Le jardin zen joue au yo-yo avec sa protagoniste : comme il aime à insister sur les ambiances des différents lieux qu’il aborde (le calme de la maison et la secte face au bruit incessant du magasin où travaille Yoriko), il cale sa mise en scène sur l’illustration des différents états par lesquels elle passe. Des séquences oniriques s’installent où marchant sur l’eau, Yoriko doit conserver son équilibre pour ne pas céder à la colère. La discrétion de cette femme tranquille cache une forte espièglerie et un humour noir s’installe, permettant des moments facétieux : la vengeance envers le mari – et le fils, tant qu’à faire – qui passe par le fait de dégueulasser leurs brosses à dents avec les joints de l’évier provoque quelques éclats. Assister à un regain de vitalité du personnage permet à Naoko Ogigami d’accentuer le caractère dramatique quant à l’endoctrinement qu’elle subit, par extension la réalité d’esprits en proies à leurs solitudes et à leurs traumas.

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C’est par cette relation au traumatisme que nous trouvons d’ailleurs le fil rouge qui lie les films de ces saisons Hanabi. Par différents aspects – la gravité n’est qu’à juger par l’œil qui observe –, ces derniers tissent des toiles de fond sur lesquels les personnages évoluent ou tentent d’évoluer par surpassement de soi. L’exemple le plus pertinent dans ce cas se trouve dans le personnage principal d’Egoist, Kosuke (Ryohei Suzuki), pour qui l’affirmation de son homosexualité est intimement lié au deuil de sa mère, qu’il parvient difficilement à surmonter. La rencontre avec Ryuta (Hio Miyazawa), un coach sportif avec qui il entame une relation, mais aussi avec la mère de ce dernier, est l’occasion pour Kosuke de tenter l’aventure d’une nouvelle famille. Une entreprise dans laquelle il s’investit peut-être un peu trop, confondant l’aide qu’il souhaite leur apporter avec le fait de littéralement acheter leur affection. Le trauma de Kosuke, chose fréquente dans la société japonaise, se situe surtout dans les non-dits et une certaine impossibilité de vivre dans une société où le paraître régit tout. Comme dans le Jardin Zen, deux lieux s’opposent : l’appartement et la salle de sport sont l’occasion de l’intime où les corps se touchent – on est particulièrement charmé par cette caméra qui joue de pudeur, se plaçant au-dessus des ceintures pour construire une relation amoureuse, centrée sur les regards, en opposition à une étreinte charnelle ; l’extérieur est celui où l’on ne peut que s’effleurer sans jamais se toucher, les regards étant ici ceux de la méfiance d’une observation extérieure qui pourrait les juger. Au-delà de ces quelques images évocatrices, Egoist vaut pour sa continuité dialoguée, se contentant d’une mise en scène très fonctionnelle, qui lasse rapidement. Sans trop savoir où s’arrêter, Daishi Matsunaga rend son mignon petit film bien fastidieux. 

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Pour varier la programmation, les Saisons Hanabi puisent également dans le film de genre. Deux propositions s’en détachent. Ne nous attardons pas trop sur Le joueur de go (réalisé par Kazuya Shiraishi) qui dans sa tentative d’une histoire de vengeance à l’ère Edo fait surtout penser à du mauvais Kenji Mizoguchi, presque à une mauvaise parodie – bien trop sérieuse pour en être une, cependant. La surprise vient plutôt du duo qui nous a déjà amusé·es avec son improbable Beyond the infinite two minutes, Makoto Ueda (au scénario) et Junta Yamaguchi (à la réalisation). En boucle en reprend le concept, déplaçant son action dans le quotidien d’un magnifique ryokan (une auberge traditionnelle, ndlr) en bord de rivière : une boucle de deux minutes dans laquelle les personnages sont enfermés et qu’ils doivent comprendre pour pouvoir en sortir. Le film se construit en un collage de plan-séquences – chacun de deux minutes, évidemment –, partant tous du personnage de Mikoto (Riko Fujitani) que nous voyons déambuler à travers le lieu à la recherche de réponses. Dispositif amusant qui devient agaçant dans sa répétition mais qui l’est autant pour le/la spectateur·ice que pour les personnages : l’empathie se crée dans la détestation du concept, ainsi le film se savoure. Mais penser que la légèreté de cette comédie ne s’arme pas de la même thématique que ses compagnonnes serait une erreur : le trauma de Mikoto semble plus léger – le départ de l’être aimé qui lui fait réaliser que ce cocon confortable dans lequel elle s’est lovée risque de drastiquement changer – mais devient responsable d’une faille générale, révélateur de problèmes des autres personnages. Un écrivain victime du syndrome de la page blanche qui resterait bien enfermé dans la boucle pour ne plus jamais avoir à écrire, la patronne du ryokan qui veut autant résoudre le mystère que ne jamais faillir à sa qualité de service : l’obsession de la perfection, réelle ou fantasmée mais surtout conditionnée, devient le vecteur de tout microcosme.

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Idéalement placé en milieu de festival, En boucle permet une parenthèse bienvenue, qui dénote de la gravité de traitement des autres sujets. En conclusion de semaine, le film “mystère”, dévoilé sous couvert d’avertissement à l’entrée des salles, est à l’exact opposé. Black box diaries utilise le format documentaire pour narrer le parcours dans les déboires de l’administration japonaise de la journaliste Shiori Ito, figure de proue du mouvement #MeToo national, faisant suite à ses accusations de viol envers l’ancien patron de TBS Televisions, Noriyuki Yamaguchi. Mis en scène par Ito elle-même, le film ne peut se faire le garant d’images marquantes tant tout ne peut qu’être conditionné par ce que la journaliste parviendra à capter – ici, il est donc plus question d’une oeuvre-témoin, archivage d’un moment-clé pour la société nippone. Son émotion se trouve surtout dans l’audace et le courage d’une telle entreprise, notamment quand il est rappelé à Shiori Ito que les victimes d’agressions sexuelles mènent habituellement leurs plaintes sous anonymat public, ce qui renforce le non-aboutissement de ces affaires. Glissées dans ce parcours narré en temps réel, les images sont pourtant bien là, glaçantes. Celles d’un responsable d’antenne d’aide aux victimes, qui après avoir précisé à Shiori qu’il ne peut pas l’aider, frappe ses mains sur le bureau pour montrer son impuissance. Un geste sur lequel la caméra se resserre presque inconsciemment, comprenant qu’il s’agit là du moment à cadrer. Celles d’une conférence de presse où Yamaguchi clame son innocence, l’acte incriminé issu selon lui d’une incompréhension “plausible” sans qu’il n’y ait eu de volonté de nuire à autrui. Les railleries de l’audience en fond sonore, le champ se recentre sur Shiori Ito, occupée à prendre ses notes et ne daignant pas offrir le regard à son agresseur. Elle sait qu’elle a gagné la première bataille des idées et que désormais, les choses avancent. À sa manière, Black box diaries cristallise le but de ces saisons Hanabi, évoqué plus haut, nous tendre un miroir non pas vers l’actualité du cinéma japonais – sans que les propositions ne soient mauvaises, elles ne sont qu’anecdotiques, rapidement évincées par celles qui qui nous ont drastiquement marqué cette année – mais vers sa société, ses déboires, ces éléments ignorés dans notre fétichisation récurrente d’une culture bien plus entaillée que nous ne la concevons.

Sans s’inscrire dans la durée, ces films sont sacrément à l’heure et font écho à d’autres, nous offrant quelques réminiscences. Dans Egoist, lorsque Kosuke retourne dans sa ville de province natale, c’est le souvenir des brimades qui domine, faisant écho à un phénomène, le ijime, pour lequel de nombreux jeunes ne sont pas scolarisés, déjà en avant dans L’innocence d’Hirokazu Kore-Eda (2023). La secte du Jardin zen nous rappelle au documentaire We are X (Stephen Kijak, 2016) où un virage inattendu amène les déboires du groupe X-Japan, déjà bien lourds à observer, à l’endoctrinement de leur chanteur Toshi par la secte Home of heart. Plus récemment et de manière plus clandestine, Revolution +1 (Masao Asachi, 2022) relate l’assassinat du premier ministre Shinzo Abe à cause de ses relations sympathisantes avec la secte Moon. Shinzo Abe dont le biographe n’est autre que Noriyuki Yamaguchi, le violeur de Black box diaries. C’est dans le documentaire de Shiori Ito que le mal qui sommeille est ouvertement nommé : l’image d’un député qui interpelle ses pairs quant aux lois sur le viol, archaïques et patriarcales, non sans recevoir en retour leurs quolibets. Valeur presque internationale, car tant que les sociétés du monde seront régies par des vieux cons réactionnaires, nos vies sembleront sous l’effet de boucles de deux minutes dans lesquelles les injustices se reproduisent.

Le jardin zen, de Naoko Ogigamo. Avec Mariko Tsutsui, Hana Kino, Akira Emoto… 2h
Sortie le 29 janvier 2025

Egoist, de Daishi Matsunaga. Avec Ryohei Suzuki, Hio Miyazawa, Yuko Nakamura… 2h

En boucle, de Junta Yamaguchi. Écrit par Makoto Ueda. Avec Riko Fujitani, Manami Honjo, Gota Ishida… 1h26

Black box diaries, écrit et réalise par Shiori Ito
Sortie le 12 mars 2025

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