Projeté en clôture de la 19ème édition du Festival du Film Coréen à Paris, Hiver à Sokcho a été présenté comme un pont entre la France et la Corée du Sud mais il est surtout un film sur la libération et la réappropriation du corps et de l’âme. Une promesse esquissée par l’autrice franco-coréenne Elisa Shua Dusapin dans le roman éponyme, que le cinéaste franco-japonais Koya Kamura parvient à sublimer en s’appropriant et en incarnant dans Roschdy Zem et Bella Kim ses propres interprétations des élans intérieurs des personnages de papier.
Hiver à Sokcho apparaît comme une promesse oxymorique pour qui connaît cette station balnéaire du nord-est de la Corée du sud, sur-fréquentée l’été et désertée l’hiver, dont il ne viendrait à l’idée qu’aux plus téméraires armés de gants, de bonnets et d’écharpes d’y prévoir un voyage à cette période. Sous la neige, la ville portuaire apparaît habituellement grise et plutôt moche avec ses grands complexes hôteliers dressés face à la mer de l’Est. Pourtant dès les premiers plans, Koya Kamura et sa directrice de la photographie Elodie Tahtane subliment chaque bateau de pêche et chaque étal du marché aux poissons et donnent à voir un Sokcho magnifié par une lumière hivernale tantôt chaleureuse, tantôt glaçante, qui nous accompagne tout au long du film. Dans cette ville enneigée qui marche au ralenti, la vie de Soo Ha (Bella Kim) fait écho au rythme de la station balnéaire. Chargée de l’accueil et de la cuisine dans une guesthouse un peu vieillotte, Soo Ha est dans un entre-deux. Elle est ouverte sur le reste du monde dans les rencontres qu’elle fait grâce à son travail tout en refusant de partir vivre à Séoul, incarnation d’opportunités professionnelles foisonnantes, malgré un petit ami qui l’y incite fortement. Cet entre-deux, Soo Ha le ressent jusque dans sa chair : dans sa double-identité d’une mère sud-coréenne et d’un père français qu’elle n’a jamais connu ; dans son physique hors norme, grand et longiligne, ce qui lui vaut des remarques de tous les ahjussis et ahjummas (hommes et femmes plus âgé·es, ndlr) qu’elle croise. Coincée volontairement au bout du monde, elle traverse cette vie comme un fantôme jusqu’au jour où Yan Kerrand (Roschdy Zem), un auteur de bande-dessinée français débarque de sa Normandie et vient bousculer sa monotonie.

Cette rencontre avec cet homme taciturne et désagréable – Français en somme – s’avère le déclencheur d’une révolution intérieure pour Soo Ha. D’abord fascinée par le dessinateur qu’elle observe en cachette, perchée en haut d’une table tandis qu’il réalise des esquisses de son prochain ouvrage, puis fascinée par les interviews qu’elle trouve sur internet et écoute, elle cherche à obtenir une forme de reconnaissance via les plats qu’elle lui prépare et auxquels il ne touche jamais. C’est une relation complexe que Soo Ha noue avec cet inconnu qui vient chambouler son quotidien, pourtant Koya Kamura met un point d’honneur à garder une bonne distance entre ses personnages et à ne pas verser dans ce qu’un certain cinéma français peut avoir de plus détestable. Plutôt qu’un désir ou une affection particulière, Soo Ha projette sur Yan Kerrand une libération qui passe par la sensualité et la sensorialité, la présence de ce dernier, son obsession pour les formes qu’il dessine, éveille en elle une volonté de réappropriation de son corps et de son identité. Nous nous rendons compte que Soo Ha est une coquille vide que tout le monde, en particulier sa mère et son petit ami, veut modeler à sa façon, par la nourriture ou par la chirurgie esthétique. Lors d’une séquence charnière qui incarne justement la réappropriation de son corps, les plans sur Bella Kim s’alternent, de dos puis en gros plan tandis qu’elle est enroulée dans une serviette et est assise face au miroir de la salle de bain complètement embué. D’un revers de main, elle fait apparaître ses yeux. Pour la première fois, le/la spectateur·ice les découvre plein de vie tandis qu’elle se saisit d’un pinceau, le faisant courir sur son corps avec une audacieuse sensualité.

Koya Kamura distille les indices des atteintes à l’âme et au corps que le secret autour de sa naissance et de son identité ont sur son personnage, jusqu’à une scène bouleversante. D’abord, le cinéaste se focalise sur le regard de Soo Ha et invite le spectateur à regarder ce qu’elle regarde et comment elle le regarde. Au jjimjilbang (ndlr. bain public coréen), ses yeux se posent d’abord sur les femmes nues qui se baignent et se savonnent, sur leurs formes, leurs seins, leurs bourrelets. Un champ-contre-champ nous montre la curiosité qu’elle ressent pour ces corps si différents du sien alors que ces derniers sont filmés avec une pudeur bienvenue. Dans un autre plan, la salle du sauna est coupée en deux par un mur et de part et d’autre, les femmes peuvent se laver. Placée à quelques mètres en retrait, la caméra filme la tête de Bella Kim en train de se rincer coupée au niveau du cou par le mur sur lequel se trouve un miroir. S’y reflète le corps d’une femme nue dont les formes sont à l’opposé de la silhouette longiligne du personnage principal. Ce miroir qui devient sien expose sa dysmorphophobie et nous révèle l’espace de quelques secondes le regard que Soo Ha pose sur elle-même, un regard que de nombreuses femmes ne connaissent que trop bien dans des sociétés de contrôle et de dénigrement du corps féminin. Au lieu d’être un allié et un compagnon, ce dernier n’est qu’un ennemi de plus, et peut-être le pire de tous puisqu’il faut de toute façon vivre avec. Pour témoigner de cette tempête intérieure, c’est l’animatrice Agnès Patron qui se charge d’une séquence animée où sur fond noir le corps d’une femme grossit jusqu’à l’excès avant que cette dernière s’enfonce les mains dans le visage jusqu’à disparation de ce dernier. Problématique simplement suggérée dans le roman, Koya Kamura décide de coller les morceaux tous ensemble et de mettre en scène une des représentations les plus justes d’un trouble du comportement alimentaire. Après s’être disputée avec sa mère, Soo Ha revient à la guesthouse le cœur gros et se relève la nuit pour engloutir le tupperware de sundae (ndlr. sorte de boudin noir) que sa mère lui a donné avant de partir. Seule dans le noir, elle gobe les morceaux les uns après les autres, sans jamais que la caméra ne la filme frontalement, avant de se jeter la tête en avant vers la poubelle pour expulser ce qu’elle vient d’ingurgiter.
Une fois la révolution intérieure enclenchée, l’élément qui l’a déclenchée peut s’en retourner chez lui car lui aussi a trouvé ce qu’il était venu chercher. Le printemps, métaphore d’un renouveau, arrive et la lumière de Sokcho change, la ville laissant derrière elle l’immobilité et la froideur de l’hiver en même temps que Soo Ha se projette déterminée, les cheveux fouettés par le vent, dans la vie qu’elle entend mener et qui l’attend.
Hiver à Sokcho de Koya Kamura. Écrit par Stéphane Ly-Cuong et Koya Kamura. Avec Bella Kim, Roschdy Zem,… 1h45.
Sortie le 8 janvier 2025.