Dernier été (1981) : Le cadre est posé
Par Louan Nivesse
Marseille, été. La lumière s’écrase sur les toits rouges et les ruelles poussiéreuses de l’Estaque. Les voix montent des terrasses, les klaxons s’étendent au loin et quelque part un ballon roule lentement dans une ruelle. Dernier été de Robert Guédiguian (ici accompagné à la réalisation de Frank Le Wita) s’ouvre comme un souvenir capturé sur pellicule, une photographie jaunie d’une époque qui s’effiloche. Un 1981 qui pourrait être hier ou demain. Il y a Gilbert (Gérard Meylan), qui s’accole à ce décor le regard sombre et l’air de rien. Cheveux déjà plaqués par la chaleur, il traîne ses espadrilles le long du port, en bon Vitelloni marseillais, les mains dans les poches mais prêtes à attraper le verre de pastis qui lui n’est jamais bien loin. Guédiguian le filme dans l’attente comme s’il cherchait quelque chose, sans trop savoir quoi. Peut-être une échappatoire au temps qui s’étire. Il y a ces plans de Gilbert qui plonge dans l’eau depuis une corniche comme s’il voulait défier l’apesanteur, suspendu entre ciel et mer. Ce n’est pas un geste innocent. La résonance se ressent, celle de ces jeunes de tous temps qui cherchent une liberté dans des actes absurdes et poétiques.

Ce quartier, l’Estaque, Guédiguian le scrute comme un anthropologue curieux. Les terrains vagues, les usines fermées, les bars de copains où chacun refait le monde jusqu’à l’aube ne sont pas que l’esquisse d’une carte postale. Aujourd’hui ces quartiers se transforment, se gentrifient mais le film capture ce moment où la résistance est encore possible, où la vie ouvrière bat son plein entre les coups de poing, les chants de comptoir et les silences amers. Dans Dernier été, il n’y a pas d’intrigue resserrée mais un fil rouge tendu vers la rixe finale. La scène du bal où Gilbert frappe son frère cristallise les tensions sous-jacentes. Son geste est moins une violence qu’un sacrifice : il est celui qui tente de préserver l’équilibre, de calmer les conflits. Il est pris entre ses amis qui ne savent que voler et les représailles qui s’accumulent. Gilbert joue les médiateurs, promet de régler ce qui ne peut pas l’être, absorbe les erreurs des autres et finit par en payer le prix. On pourrait presque voir en lui une figure sacrificielle, un saint laïc qui à force de vouloir arranger les choses subit la sentence de ce monde clos qui ne pardonne rien.
Guédiguian ne filme pas la chute mais l’attente qui y mène. Il s’attarde sur ce qui précède, ce battement suspendu, cet équilibre précaire. Il y a dans Dernier été une prémonition, l’intuition que les choses vont changer, que ce Marseille-là s’efface peu à peu. Les bords de mer deviendront des fronts immobiliers, les bars des salons de thé et les terrains vagues des parkings surveillés. Mais pour l’instant, Gilbert plonge encore. Le film se referme sur ce dernier geste. Marseille s’éloigne doucement dans l’écume des vagues et l’odeur du sel reste accrochée à nos souvenirs. Nous ne sommes pas face à un cinéma de l’instantané mais de la persistance. Chacun des personnages semble prisonnier d’un cercle invisible. Gilbert ne sait pas sortir de l’Estaque, comme ses amis qui traînent aux mêmes endroits refont les mêmes conversations, vivent les mêmes frustrations. Le vieux chauffeur de bus regarde d’un œil absent cette jeunesse qui ne bouge pas, les mères observent, inquiètes, sans pouvoir empêcher leurs fils de reproduire les mêmes trajectoires. Le travail, ou plutôt son absence, pèse sur tous sans qu’on en parle frontalement. L’usine, seul repère économique du coin, est sur le point de fermer. L’ombre de cet effondrement plane sur chaque discussion mais personne ne veut le dire à voix haute. Alors on boit, on s’endette, on s’invente un quotidien qui tient encore debout. Ces jeunes adultes rêvent d’un avenir – travail, femme, enfant – mais il n’y a rien. Juste des cercles qui se referment sur eux. Même les femmes n’ont que ces hommes-là pour horizon. C’est un microcosme solidaire et étouffant à la fois, une force collective qui ne mène qu’à des impasses. Si un personnage ose imaginer un ailleurs, il ne peut qu’être perdu.

Gérard Meylan s’enfonce dans une ruelle, sa silhouette se fond dans l’ombre naissante. Pas un mot, juste des bruits de pas qui s’éloignent. La caméra ne suit pas, elle reste figée comme si elle savait que rien ne changera vraiment. Chaque plan semble vouloir retenir le temps, capturer une Marseille que l’on sent s’effacer lentement sous nos yeux. La fin est brutale. Gilbert meurt, victime d’une rixe sans envergure. Pas de morale, juste une fatalité simple comme si tout était déjà écrit.
Rouge midi (1985) : Il était une fois dans l’Estaque
Par Thierry de Pinsun
Les premières images de Rouge midi nous font aussitôt – et de nouveau – ressentir le soleil de plomb provençal. En haut d’un récif goudronné qui surplombe un pan de mer, une famille italienne fraîchement débarquée rencontre un local qui les accueille : échanges de clés, rendez-vous à l’usine pour que le père (Giuseppe Mella) puisse subvenir aux besoins des siens… Le nouveau départ est à portée. En contrebas, on reconnaît l’Estaque, terre d’accueil des immigrés italiens venus peupler la main-d’œuvre ouvrière dès les années 1920. Nous revoilà dans ces ruelles inchangées quand bien même les devantures, elles, appartiennent à un autre temps – bien qu’encore nourries des mêmes contours. Les années 1980 sont passées mais il y a toujours un bar pour les Gilbert de cette génération, une mer à admirer, une eau pour s’immerger – cette fois-ci, ce sont des compétitions de natation qui ameutent les foules –, et de l’herbe pour flâner.

Mais la géographie familière n’est pas que la seule réminiscence de cette deuxième aventure signée Robert Guédiguian. Revenir à l’Estaque, c’est aussi retrouver les visages qui la hantent. Si Maggiorina, la fille de la famille italienne croisée en ouverture, évoque d’emblée un souvenir, c’est parce que nous avons déjà vu Ariane Ascaride dans Dernier été, où elle incarne une figure secondaire, brève idylle de Gilbert avant que la mort ne rattrape ce dernier. Sa rencontre avec Jérôme, un jeune homme qui l’aborde à la sortie de l’usine où elle travaille, sonne comme des retrouvailles, un contrepoint à ce premier rendez-vous manqué : Jérôme s’incarne également sous les traits de Gérard Meylan. Nouvelle idylle qui cette fois-ci aboutit – le couple se marie et reste uni jusqu’à ce qu’une mort tardive les sépare –, la romance de Rouge midi a des airs de revanche, comme si les personnages se réincarnaient pour rejouer leur chance. D’ailleurs, il y a peu de différences entre Jérôme et Gilbert, si bien que l’on pourrait penser à une suite directe des flâneries de notre héros déjà tant aimé. Lui aussi apprécie le pastis entre copains, médite sur la vie militante à l’heure où les fascistes visent l’usine, possède ce franc-parler qui fait tout son charme. Pour s’approcher du réel, Guédiguian façonne ses personnages autour de la personnalité de ses acteurs. Alors que nous n’en sommes qu’à son deuxième film, la persuasion que ces figures seront omniprésentes se fait déjà évidente. Exercice périlleux tant il s’agira de nous faire croire à de nouvelles péripéties et personnages sous ces mêmes traits, mais exercice passionnant quand l’idée de continuité et de réminiscence entre en jeu. Nous verrons bien.
La narration s’organise autour du duo ou de ses proches, figures familiales de l’Estaque – qui au final sont comme les ruelles et les devantures, ils font partie des murs – comme Mindou (Raùl Gimenez), meilleur ami de Jérôme qui s’aimerait amant de Maggiorina et qui se dirige vers la criminalité pour survivre dans ce microcosme. Il est lié à Ginette (Martine Drai) qu’il tente de prostituer avant qu’elle ne s’y résolve d’elle-même, cachée derrière des volets que la caméra tente de pénétrer pour savoir qui d’un client ou d’un amant se cache dans le lit. Quelquefois, elle parvient à satisfaire cette curiosité par l’entremise de Fredou (Jacques Boudet, le fada du coin qui observe tant à distance qu’à proximité tout ce petit monde et offre par ses rares dialogues un champ lexical d’insultes dont il a le secret) qui les ouvre brutalement. Ginette ne le sait pas, mais elle offre par ce procédé le ton des séquences qui suivent. Les coups qu’elle reçoit de Mindou quand elle se refuse à un client ramènent à une réalité alliant précarité et déterminisme, et le seul moment où Jérôme lui aussi cède à sa couche confère à une parenthèse que s’offrent les personnages, moment où la faiblesse de la chair rappelle à la légèreté des êtres. Quand la caméra semble nous placer dans une posture de voyeur – celle d’un spectateur extérieur que figure Fredou, nous laissant languir devant les volets clos et les morceaux de chair qu’ils dissimulent –, c’est finalement un tout autre sentiment qu’elle provoque en s’insérant dans la chambre : celui d’une proximité troublante, presque intime. Ces figures qui se croisent, s’aiment et se rejettent, se regardent aussi vieillir, apprennent à faire communauté. Dans Rouge midi, les personnages ne sont jamais figés : une faute d’hier peut devenir richesse demain. La narration étendue de Guédiguian, qui s’étale sur six décennies, montre autant les troubles que l’évolution de l’humain. Maggiorina et Jérôme hantent nos cœurs mais Ginette, Fredou ou même Mindou finissent par nous conquérir, éléments indispensables d’un tout qui a besoin de contradictions et d’épreuves pour avancer.

On les sent surtout unis par un ennemi commun : quand immigrés, précaires et prostituées font communauté, c’est pour lutter contre le fascisme ambiant. Rouge midi tire son titre d’un quotidien communiste publié dans les années 30 à 60 à Marseille, il n’est donc guère surprenant d’y retrouver une pensée résolument partisane. En miroir de Dernier été, on retrouve l’insouciance de ces personnages qui bravent les racistes du coin la tête haute en ignorant le danger dans lequel ils s’empêtrent – ici un autre meurtre qui vient toucher Salvatore (Djamal Bouanane), neveu de Jérôme. Lorsque ce dernier et ses camarades humilient une bande de néo-nazillons en les badigeonnant de la colle qu’ils utilisent pour leur affichage sauvage, on ne peut que jouir de la scène, nous aussi galvanisés par l’acte salvateur. Mais au-delà de l’affrontement idéologique, ce qui frappe, c’est la différence sociale criante entre les deux clans. Les militants nationalistes sont tirés à quatre épingles, en costume impeccable tandis que ceux qui viennent les défier sont encore en bleu de travail tachés de peinture ou de cambouis. Si aujourd’hui, la réalité des territoires ouvriers est toute autre – les bastions de gauche ayant abandonné les lieux au moment des délocalisations en laissant l’accès libre à l’horizon lepéniste –, nous retrouvons une époque où les fils à papa prétendant lutter contre l’invasion de leurs usines par l’immigration sont les derniers à vouloir aller s’y salir les mains.
Les ellipses sont nombreuses. On peut citer, par exemple, le refus du père italien (qui a déjà tracé un destin pour sa fille) d’accepter Jérôme dans le cercle familial – refus vite balayé par le mariage des deux jeunes gens. Les soixante années construisent une fresque narrative où l’idée est d’assister aux déchirements et retrouvailles de ces figures inchangées, en éternel recommencement. Inévitablement, les références fusent. Rouge midi n’a jamais été aussi proche de Pagnol, celui de Regain (1937) qui offre à ses personnages en fuite la douceur des sentiments qui apaisent. Il y a également du Sergio Leone dans ce délitement temporel tant Jérôme et Mindou pourraient être les Noodles (Robert de Niro) et Max (James Woods) d’un Il était une fois dans l’Estaque, leur vieillissement actant tant leur séparation que leurs retrouvailles. Ici, le constat qui en émerge a moins à voir avec le passage du temps qu’avec l’enfermement de ce lieu où, quelle que soit l’époque, les issues semblent rares. L’Estaque, on y est bien… mais on y est un peu prisonnier. Il faudra deux générations et l’apparition de Sauveur – nommé en honneur de Salvatore –, petit-fils du couple principal, pour qu’un ailleurs s’envisage. Lui aussi, comme son grand-père en début de film, contemple au loin les lumières des paquebots qu’il compare à un village inaccessible. Mais adulte, il choisit de monter dans un train, direction Paris, nouvelle terre de promesses. À la vie, Robert Guédiguian suit lui aussi Ariane Ascaride vers la capitale. Peut-être pour y chercher un ailleurs cinématographique ?
Dernier été, écrit et réalisé par Robert Guédiguian et Frank le Wita. Avec Gérard Meylan, Ariane Ascaride, Jean-Pierre Moreno… 1h30
Sorti le 25 novembre 1981
Rouge midi, de Robert Guédiguian. Écrit par Frank le Wita et Robert Guédiguian. Avec Gérard Meylan, Ariane Ascaride, Raul Gimenez… 1h50
Sorti le 10 juillet 1985