Dans ses coproductions internationales, le Canada trouve des opportunités diverses d’offrir aux voix autochtones des avenues pour s’exprimer. Le TIFF étoffe d’année en année sa sélection du cinéma des Premières Nations, du cinéma Inuit ou du cinéma Métis. Les efforts peuvent à l’échelle des plus de 400 œuvres présentées au festival paraître encore bien maigres mais le support d’entités telles que le Indigenous Advisory Group (où l’on retrouve notamment la réalisatrice de Beans (2020), Tracey Deer) qui questionne la sélection des films autochtones, leur support de diffusion ou les ressources à mettre en place pour faciliter leur distribution contribue à améliorer la situation. Quatorze films autochtones sont recensés par l’Indigenous Cinema Alliance pour l’édition 2026 dont Seventeen du Métis Justin Ducharme. Where the river begins, de Juan Andrés Arango, suit les mêmes objectifs de visibilité que l’ICA met en avant, certes dans un contexte sud-américain, mais rappelant que de Vancouver à Montréal et de Bogotá à Toronto, nous, spectateurs, marchons tous sur des terres subtilisées.
La jungle colombienne et les rues de sa capitale ont en commun dans leur densité leur double capacité de révélation et d’enfouissement. La jungle, sous sa canopée protectrice, offre une luxuriance et une immensité de sentiers sur lesquels les courses d’enfants se prolongent et aboutissent à des lits de rivières où il fait bon plonger et jouer en toute insouciance. Elle garde aussi secrètement dans la sève de ses plantes mystérieuses des remèdes et un savoir de guérison précieusement transmis au sein de communautés étroitement liées à leur environnement. Mais ses dangers, entre serpents venimeux prêts à surprendre et milices armées prêtes à piétiner cette harmonie ancestrale, sont sournois. Bogotá, bouillante de vie entre ses échoppes grouillantes, son économie de rue disparate et sa circulation incessante est elle aussi proie d’une pauvreté âpre, d’une violence soudaine où le voile d’une cohésion fragile est sans cesse déchiré par la tragédie. Ce balancement entre héritage culturel caché sous les feuillages et modernité impitoyable laissant les plus démunis en marge est exposé par une caméra qui suit les jeux subaquatiques de jeunes Emberás (NDRL : peuple semi-nomade du Panama et de la Colombie) et qui laisse percevoir le craquement sourd des souches submergées et l’incandescence d’une forêt en feu. Devant les flammes, le visage de l’un deux à la fois fasciné et terrorisé par une destruction qui ouvre à deux seules options : rejoindre la précarité de la ville ou s’enfoncer, à risque, encore plus profondément dans la jungle. Il y a cette envie d’ailleurs dans les expressions de Yajaira (Girleza Duave Cerezo), dans ses moues face au miroir, ses selfies. Une envie de revenir aux sources, là où seul le flot continu de la rivière apaise.

Juan Andrés Arango n’est pas là pour porter jugement sur cette éternelle et limitative étiquette de criminalité et de désœuvrement que l’œil occidental colle trop rapidement à l’image des grandes métropoles de la Colombie. Les conditions de vie de ceux qui, quittant d’autres voisines contrées latino-américaines ou forcés de s’exiler hors de leurs villages reculés est un décor sans concession ni misérabilisme. À l’arrière-plan des longs travellings, il y a les immeubles délabrés, les amoncellements de détritus et les tentes de fortune. Dans les bas-fonds et les sous-sols sombres s’entretient un commerce illégal, les deals de petits caïds. Mais dans les plans fixes observant Yajaira étaler dans la rue sa joaillerie faite-main et dans les plans-séquence qui la suivent rentrant chez elle, dans ce dédale de salles sans portes imbriquées les unes dans les autres, il y a aussi un amour pour ces familles autochtones vivant de peu, réunies en microsociétés serrées, poussées là malgré elles hors de leurs terres d’abord par la colonisation et l’industrialisation puis par la terreur des cartels. En trois minutes accompagnant les pas de la jeune femme, Arango saisit tout un contexte et toute une dynamique : la complicité de sa fille Maria (Ana Michell Nama Dumaza) et du petit Matéo, courant autour d’elle ; le soutien pour sa grand-mère en glissant les quelques billets gagnés par la vente de ses bijoux dans sa poche ; l’éternel attachement aux origines en couvrant son passage dans un couloir envahit par la végétation des sons de la forêt tropicale – superbe trouvaille auditive – ; les liens sociaux étroits avec celles qui, dans un recoin, lavent le linge et ceux qui, dans l’autre, s’occupent du feu. À la mort subite de Matéo, tombé sous les balles perdues d’un règlement de comptes, c’est non à une fuite mais à un retour vers une certaine pureté et une certaine simplicité que Yajaira aspire.

Plus qu’un road-movie vers les rives d’Andagueda en passant par une étape urbaine à Medellin où le détournement de la jeunesse par la prostitution remplace celui opéré par le crime à Bogota, c’est un river-movie que le cinéaste canado-colombien propose tant le fleuve est un éternel témoin. Il accompagne les états d’âme de Jhon (Juan David Junca Linares), embrigadé par son frère dans un gang meurtrier, les solitudes s’y rejoignent au gré des pêches offrant de quoi financièrement et nutritivement survivre aux expatriés, il charrie les espoirs de qui cherche en une autre géographie une forme de salut. Il y a peu de musique dans Where the river begins mais nous sommes constamment ramenés à celle du fleuve. C’est lui qui porte John et Yajaira vers un retour qui ne peut, au vu de leur jeune âge, être guidé par la nostalgie. Leur voyage est le constat que la ville n’a plus rien à leur donner sinon l’errance, la précarité ou la mort. La nature, en revanche, les ramène à une stabilité soutenue par l’auto-suffisance que le village familial permet, et les rappelle aux croyances et traditions ancestrales.
Des visites du fantôme de Matéo aux soins apportés aux peintures corporelles tribales, Arango dessine de séduisantes séquences poétiques. La complicité visible entre les acteurs non-professionnels qui composent sa distribution confère énormément de charme à ce touchant parcours et nous attache aisément au destin de trois protagonistes dont le pouls bat au rythme de la condition autochtone, entre leur mise à l’écart dans les rues des villes et leur résilience, dans ces morceaux de territoires raréfiés qui semblent suivre une temporalité parallèle. Le chant de Maria une fois le village atteint, mettant fin à un mutisme vu par ses aînés comme une malédiction, est un superbe hommage à la valeur des voix des Premières Nations, tues par les conditions que le monde moderne leur laisse, ravivées par la force de la Nature. La course répétée des enfants dans la jungle, partenaires spectraux de Matéo, honorent ces corps gonflés d’une joie prometteuse tombés prématurément sous la violence de ce monde, et à leurs esprits, toujours vivants.
On s’avance vers Seventeen avec l’idée d’une nouvelle chronique d’une adolescence perturbée, mal adaptée à son monde, cherchant sa place entre deux âges, encore tentée par l’enfance, légèrement terrifiée par ce que leur future vie active leur réserve. Mais c’est à une autre forme de chronique que Justin Ducharme s’attaque. Tracé dans une courte temporalité – le titre traduit l’espace de dix-sept heures durant lequel se déroule le récit –, le premier film du réalisateur Métis est l’entremêlement de trois jeunesses autochtones dans un Vancouver qui semble les absorber sans vraiment les comprendre. Leur profil est peut-être trop complexe pour une métropole pressée de faire flamber ses loyers ou de faire fleurir des condominiums luxueux. Issus des Premières Nations, queer et travailleur·ses du sexe : trois éléments qui pourraient les confiner dans la case de la marginalité. Leurs préoccupations sont cependant éloignées d’une simple mise à l’écart bien que Ducharme ne se gêne pas pour lancer de petites piques à une administration canadienne encore trop sélective dans sa reconnaissance officielle de certaines de ces nations premières. Aiden (Taio Gelinas) doit trouver l’argent nécessaire pour louer un appartement après de longues et infructueuses recherches. December (Aalayna) tente de recoudre les liens d’une relation familiale tendue après la mort d’un père distant. Tamara (Nizhonniya Austin), voit son visa arriver à expiration mais ne peut rejoindre les États-Unis avant de retrouver son passeport égaré lors de pérégrinations amoureuses nocturnes.
Si la mise en scène ne présente aucune fulgurance particulière (on reste majoritairement sur une caméra portée suivant la nervosité des personnages à mesure que les heures s’égrènent et leurs échéances approchent – argent récolté, reconnexion parentale, quête du passeport), les conversations de bars, lors de trajets en voiture, ou dans des modestes commerces qui chapitrent le long-métrage, filmés en champs-contre champs sans artifice tissent avec beaucoup d’authenticité le canevas de petites tranches de vies. Le Vancouver parcouru de jour ou de nuit n’est pas le décor factice que l’industrie cinématographique hollywoodienne, souvent, emprunte. Les arrière-plans sont populeux, les cafés grouillent de clients, les centres commerciaux débordent d’activité. Ce Vancouver-là est bien vivant. Derrière ces discussions, il y a une inquiétude permanente de la présence autochtone au sein de la fédération. Les interactions avec les non-autochtones sont rares, condescendantes (telles que ce gérant de dépanneur regardant December de haut quand elle s’interpose dans le flirt poussif dans lequel Tamara et lui s’engagent) ou conflictuelles (lorsque Layla, colocataire de l’amante d’une nuit de Tamara refuse de l’aider). Aiden, pour réveiller la conscience vancouveroise à leur existence, tague les murs des ruelles ou les devantures de magasins du sigle « 2 spirits supremacy ». Façon clandestine de rappeler la présence autochtone et d’affirmer une variance de genre chez les Natifs nord-américains s’épargnant le besoin d’acronyme pour s’identifier. Il y aussi à travers Tamara une défiance envers toute capacité de la part des administrations canadiennes et américaines de lui venir en aide. Renouveler une pièce d’identité, procédure banale pour tout descendant de colons, est un parcours ponctué de jugement et de suspicion pour Inuits, Métis et Premières Nations rendant la tentation pour les démarches illégales naturelles.

Dans ces louables intentions réside toutefois de gênants déséquilibres. Les scènes de disputes entre Tamara et December s’éternisent jusqu’à devenir lassantes alors que de beaux échanges complices où légendes et traditions canadiennes sont évoquées (la mythologie derrière les montagnes Three Sisters à la frontière albertaine notamment) les ont introduites à travers de jolis moments de sincérité. Le personnage d’Aidan manque également cruellement de consistance, se définissant principalement par un détachement graduellement plus marqué pour ses rendez-vous intimes rémunérés qui seuls semblent pouvoir lui permettre de réunir les fonds nécessaires à l’acquisition de son futur logement – et les séquences qui le concernent sont nettement moins engageantes que celles révolutionnant autour de Tamara et December. Cette dernière – la conviction avec laquelle Aalayna l’interprète aidant – se distingue particulièrement du trio par sa silhouette imposante et gracieuse et sa fragilité à fleur de peau C’est à travers elle que les engagements communautaires (via son engagement auprès de la jeunesse militante) plus significatifs que les engagements familiaux (l’incompréhension parentale face aux choix qui ont scellé sa stabilité personnelle à Vancouver) de la jeunesse autochtone queer s’entrevoient. S’il manque à Justin Ducharme une écriture plus affinée pour entrelacer ces histoires parallèles de manière convaincante, sa volonté de désinvisibiliser par le cinéma un large pan de la population canadienne en l’impliquant non dans une histoire empruntée mais dans des préoccupations qui lui sont propres et qui dépassent les frontières de la Colombie-Britannique est un précieux rappel à ne pas se laisser piéger par les stéréotypes.
Where the river begins. Écrit et réalisé par Juan Andrés Arango. Avec Girleza Duave Cerezo, Juan David Junca Linares, Ana Michell Nama Dumaza…1h42.
Seventeen. Écrit et réalisé par Justin Ducharme. Avec Aalayna, Nizhonniya Austin, Taio Gélinas, Shannon Baker…1h28.