À première vue, rien de folichon : une classe de lycée option latin part en voyage scolaire à Naples, sur les traces de la catastrophe de Pompéi, accompagnée par une enseignante aussi passionnée que paumée. On serait tenté de s’exclamer, non sans ironie, Bis repetita en hommage au charmant film d’Emilie Noblet (2023). De fait et toujours sur le papier, Marine Atlan reprend les codes du teen movie de voyage avec des gamins qui figurent différents stéréotypes (le nerd, l’intello introvertie, le beau-gosse mystérieux, le dépressif incompris, la bande de filles chipies mais attachantes), un feu intérieur qui s’exprime tant chez les jeunes que chez la prof et une volonté de « faire vrai ». Pourtant, rien de moins sociologique que La Gradiva qu’il est impossible de réduire à un film comme tant d’autres sur la jeunesse, l’école et tutti quanti. À l’image du bas-relief figurant une femme qui marche ayant inspiré le titre de la nouvelle éponyme de Wilhelm Jensen (1903), il faut voir le film – en reprenant les mots prononcés par Mme Mercier (Antonia Buresi) – pour ce qu’il est, à savoir « une gravure en mouvement ».
Cet oxymore définit l’étrange trajectoire de cette galerie de personnages insaisissables, à la fois englués dans leurs apparences mais poreux, en proie à des mutations insoupçonnées et inquiétantes. C’est le coeur même de la relation entre Toni (Colas Quignard) et James (Mitia Capellier-Audat), têtes de gondoles de la classe entre le premier qui ne manque jamais une occasion de l’ouvrir malgré ses piètres résultats pour camoufler un mal-être profond et son meilleur ami dont l’intelligence est dissimulée sous une aura qui fait tourner toutes les têtes. L’éléphant dans la pièce est le désir qui les anime l’un pour l’autre, perceptible dès les premiers plans qui nous montrent James en train d’embrasser puis coucher avec une fille dans le train vers l’Italie. Les cadres sont serrés sur le jeune homme, pris à la dérobée car témoins du regard plein d’envie et de tristesse de Toni de l’autre côté de la cabine que l’on devine se fantasmer mangeant les lèvres de celui qu’il observe. Ce vol d’intimité, jusqu’au regard extatique de James lors de l’orgasme, figure tout le paradoxe de leur relation et la question qui les ronge à un âge où l’on se cherche : qu’est-ce qu’aimer ? Car à cette distance initiale répond une recherche silencieuse de proximité physique ; dans le bus, James et Toni font se rejoindre leurs têtes pour se reposer, s’affalent l’un sur l’autre, s’embrassent indirectement en partageant le même goulot de gourde.
Cette logique innerve tout le récit jusqu’à son point d’éclatement, partant de la légèreté et la beauté des visages, des corps et des lieux pour faire poindre leur versant mélodramatique voire opératique. Ainsi une barque trouée par James en prenant son élan dessus pour sauter dans l’eau devient dans l’obscurité celle que Toni prend une nuit pour s’échapper et périr hors champ, entérinant alors sa solitude après une révélation sur son passé familial. D’où le besoin de voir pour vivre, d’être voyeurs pour nourrir notre œil et notre âme ; c’est l’une des leçons de Mme Mercier lorsqu’elle laisse s’exprimer chaque lycéen sur une fresque antique figurant plusieurs femmes et Dionysos. Certain·es y voient de l’attraction pour le dieu, d’autres du rejet ou de la peur. Il s’agit, pour tou·tes, de (se) projeter, d’embrasser la part fantasmagorique des lieux rencontrés face à une réalité viciée. Naples, Pompéi et le Vésuve sont des décors idéaux pour stimuler des personnages en quête d’eux-mêmes ; des statues volcaniques de femmes présumées enceintes alors que non à la présence tutélaire de Maradona, légende sombre du football dont les maillots contrefaits se vendent à prix d’or, tout n’est qu’histoires qu’on (se) raconte et auxquelles on veut prendre part.

Toni en fait les frais : hanté par le récit du passé de sa grand-mère, qui lui donnerait une ascendance aristocratique malgré le statut de servante de cette dernière, son imaginaire rencontre peu à peu une vérité moins reluisante. À l’abstraction du souvenir familial se heurte la matière même comme mémoire. D’abord des photographies montrant une femme souriante, entourée de ses patrons devant une maison aux tours rayées de rouge et de blanc. La demeure, censée avoir été ensevelie après un tremblement de terre qui a séparé son aïeule de l’amour de sa vie, est toujours là, immobile, visible du coin de l’œil sur une rocade mais à dénicher au creux d’une rue. Une découverte qui remet en perspective le passé de celui qui fantasmait une grande histoire romanesque alors qu’il ne s’agit que d’une tristement banale histoire de viol d’une employée de maison par le propriétaire, lequel a du répudier sa victime tombée enceinte. On se laisse avoir par cette révélation grâce à l’ampleur du geste de Marine Atlan. En ayant fait exister ce lieu par de vieilles photos de famille filmées de près lors du générique puis par des inserts sur des fenêtres de recherches ouvertes sur le smartphone du lycéen avant de nous le dévoiler dans toute son intemporalité, elle tisse une passerelle vertigineuse entre les régimes d’images et la manière de les lire à travers le temps. Un sourire d’hier devient une larme d’aujourd’hui et la grandeur surréaliste du bâtiment quarante ans plus tôt ressemble désormais aux vestiges d’un système de domination sociale aux conséquences toujours palpables.
La Gradiva prend dès lors des allures de roman-photo que l’on souhaite parcourir en avant et en arrière pour déceler, dans les visages de tout un chacun saisis en plans rapprochés, la complexité d’émotions jamais figées, de récits en construction, de corps en mouvement – on pense aussi à ceux que Toni regarde sur Grindr, aux sculptures des musées visitées. Malgré l’effet de groupe, c’est une multitude de solitudes que la caméra engloutit pour mieux les recracher en éruption au montage et voir ce que les chocs à l’atterrissage vont générer. Il n’y a qu’à se laisser porter lors des nombreuses scènes de discussions en formes de réactions en chaîne. Lorsque les jeunes filles, allongées dans leur chambre, discutent de leur rapport aux garçons, on pense à Un sac de puces de Vera Chytilovā et sa manière de rentrer dans l’intimité avec pudeur. Atlan n’est pas dans une logique d’intrusion mais d’alerte, privilégiant ici des plans moins serrés pour donner à ses personnages la liberté de bouger tout en dessinant les dynamiques au sein d’un espace à la composition imposée. Les copines partagent le même lit et une autre sort une bouteille d’alcool qui circule dans la pièce. Soudain, un contrechamp vers celle qui se tait, dont le silence face au bouillonnement adolescent – tout le monde parle fort, l’attente d’un message est un enjeu de vie ou de mort – règne sur le vacarme. Suzanne (Suzanne Gerin) a tout écouté mais ne dit rien, elle attend qu’on lui demande son avis alors qu’elle a de quoi s’exprimer – en témoigne l’imaginaire qui irrigue ses dessins à l’encre rouge.
Mise à l’écart par refus de se conformer aux jeux de rapprochements latents propres au voyage scolaire, elle s’imagine par exemple, le temps d’un rêve en 16mm, héroïne tragique de la nouvelle de Jensen, seule au milieu des décombres du Vésuve. Par son recul critique sur ses pairs – une histoire de distance là-encore –, elle est le reflet sporadique du spectateur dans cette aventure, croyant surplomber la mêlée alors qu’elle en fait partie malgré elle. Sa relation avec Toni et James en est le meilleur exemple : le rejet de façade qu’elle leur oppose masque une attirance tue pour leur prépondérance sociale et leurs trajectoires d’amants maudits qu’elle envie. Elle va même jusqu’à s’improviser metteuse en scène de leurs vies en forçant James à rester coincé à Naples avec Mme Mercier après avoir trafiqué son haut et dégueulassé le sol d’un musée, puis en aidant Toni à la recherche de son hypothétique passé aristocratique. Cette prise de pouvoir progressive – mais illusoire en réalité, elle ne changera rien aux parcours des deux garçons mais gagnera juste une place anonyme dans la foule de ses camarades lors de la boum finale – contamine même la narration dont elle se fait le relais off dans le dernier tiers. En rapprochant James et Mme Mercier pour un après-midi, elle instille sans le savoir un poison transgressif dans la tête des deux êtres – le jeune homme finit par faire des avances à sa prof, laquelle se réveille le lendemain du refus complètement nue et déboussolée par sa nuit. De même avec Toni, qu’elle condamne sans le savoir en lui faisant comprendre le passé de sa grand-mère et donc la vérité de son existence propre. C’est précisément cette impuissance intempestive, doublée d’un rapport pervers au lien social, qui fait de Suzanne le c(h)oeur de La Gradiva, ne pouvant être qu’à l’aval d’un récit qui la dépasse mais dont le point de vue éclaire la dure réalité de ceux qui l’entourent.
La Gradiva de Marine Atlan. Écrit par Anne Brouillet et Marine Atlan. Avec Antonia Buresi, Colas Quignard, Mitia Capellier-Audat, Suzanne Gerin… 2h25.
Sortie le 14 octobre 2026.