[BERLIN 2025] Journal de bord 1 : Neiges d’été

13 février 2025, 11h, Hanovre. Les passagers d’un Flixbus commencent à perdre patience. Cette escale était prévue il y a six heures, l’arrivée à Berlin, elle, deux heures plus tôt. Ils ne le savent pas encore mais ils n’arriveront dans la capitale allemande qu’à 16h après un enchaînement de pauses imprévues. “L’aventure, c’est l’aventure” disaient les gaillards du film éponyme de Claude Lelouch dans la bande-annonce d’époque, mais pour comprendre celle que constitue ce trajet aller vers la Berlinale, il faut plutôt chercher du côté de Ruben Östlund. Dès le début quelque chose cloche : un bus qui arrive avec du retard dans la gare routière de Bercy et un embarquement chaotique dans une série de gros plans de visages contre lesquels on est bousculés pour essayer de mettre son bagage en soute avant de faire valider son billet. Ce prologue déjà choc n’est que la mise en bouche d’un manège bien plus retors et éprouvant. Face au blocage d’un tronçon de l’A3 lié au périph’, le véhicule erre dans les banlieues parisiennes, tournant en rond dans Montreuil avant de mal négocier un virage au point de paralyser la circulation pendant vingt minutes. Une séquence intense où l’absurde de la vision du bus en biais entre deux rues nourrit la frustration de passagers ne comprenant pas pourquoi deux heures après le départ il est toujours possible de prendre la ligne 9. Quoiqu’il en soit, le retard accumulé ici ne peut être rattrapé et perdues pour perdues, les conductrices enchaînent les arrêts sur images de stations services à intervalles trop réguliers sans jamais informer les participants à cette expérience inédite de l’état du voyage. Une démarche pas loin de frôler le sadisme, qui plus est lorsque la traversée des villes allemandes laisse à voir de nombreux affichages en faveur de l’AfD (ndlr : Alternative für Deutschland, parti d’extrême-droite récemment soutenu par Elon Musk manifestement poussé par son autisme à accompagner son salut nazi) alors que les élections législatives auront lieu le dernier jour des festivités. Un rebondissement final des plus effrayants dans ce périple aux airs de film catastrophe. 

Copyright : 2024 Comme des Cinémas – Cinq de Trèfle Productions

Heureusement, l’arrivée redonne un peu d’espoir. Non sans ironie, la découverte du premier soir est Le rendez-vous de l’été de Valentine Cadic, tourné en plein cœur des Jeux Olympiques de Paris 2024. De quoi faire remonter certains souvenirs, notamment ceux de nos élections et leurs (in)conséquences et de se replonger dans une période pleine de paradoxes. C’est d’ailleurs le cœur de cette chronique estivale durant laquelle Blandine (Blandine Mabec) débarque sur Paris pour regarder concourir Béryl Gastaldello (nageuse olympique française) et reprendre contact avec sa demi-sœur Julie (India Hair) et sa nièce Alma (Lou Deleuze). Sauf que rien ne se passe comme prévu : à cause de son sac de voyage elle ne peut assister à l’épreuve, puis elle se fait virer de son auberge de jeunesse car elle est trop vieille d’un jour avant que les retrouvailles familiales ne tournent progressivement au vinaigre. Pourtant Blandine persiste, traînant par sa bonhomie maladroite un doux mal de vivre et générant des échanges absurdes et délicats grâce à un premier degré imperturbable. La discussion avec un journaliste de Radio Campus, espérant trouver une voix contre les J.O., vire au monologue confessionnel sur sa vie de famille par celle qui prend tout au pied d’une lettre qu’elle paraît écrire en parlant. De même, lorsqu’elle finit au commissariat par erreur – elle s’est retrouvée au milieu d’une action militante –, elle dit ses quatre vérités à l’officier avec une aisance qui clame ce que tout le monde tait : oui les policiers sont fatigués mais ils s’épuisent souvent à ne pas s’attarder sur ce qui compte. Cette spontanéité, saisie au gré de longs plans fixes ponctués de contrechamps sur les visages hébétés des interlocuteurs, s’accorde avec la rythmique documentaire du dispositif. Blandine est souvent perdue dans la foule de spectateurs du monde entier au milieu des “Fans Zones”, perturbant le réel comme la Hanne des Contes de juillet de Guillaume Brac le faisait le 14 juillet 2015. Valentine Cadic surprend toutefois en ne faisant jamais de la capitale un véritable sujet. À l’exception d’une discussion autour de souvenirs d’une excursion de jeunesse où des endroits précis sont nommés, Paris est reconstruite ludiquement par la générosité de Blandine qui génère des raccords entre les Buttes Chaumont et l’Hôtel de Ville sans insister dessus pour mieux revenir ensuite vers des espaces moins identifiables. Elle est un ovni exposant l’hypocrisie d’une petite bobobourgeoisie parisienne trop installée – entre Julie qui croit racheter sa conscience en hébergeant sa demi-sœur pour mieux s’en débarrasser au moindre “date” torride et Paul (Matthias Jacquin), activiste anti-J.O. plus fier de montrer ses moments de gloire que ce pourquoi il lutte réellement. C’est là que Le rendez-vous de l’été gagne en épaisseur politique. En étant mêlée malgré elle à ces troubles, Blandine s’en nourrit pour mieux s’affirmer : les storys Instagram de Gastaldello cèdent place à d’autres montrant la violence policière pour déloger les sans-abris, et sa rencontre avec l’électricien de la piscine olympique offre au film des scènes d’une grande tendresse où le charnel n’est plus requis pour privilégier la simple utopie du cadre partagé. À peine a-t-on, comme Blandine, le temps de bien se sentir qu’il est l’heure de repartir. À défaut des plages ensoleillées de Normandie, ce sont les alentours désormais enneigés du Berlinale Palast que l’on retrouve dans la nuit noire. Pas de doute, il n’y a que le cinéma pour lier d’une ouverture de porte l’été parisien à l’hiver berlinois. 

Le rendez-vous de l’été de Valentine Cadic, co-écrit avec Mariette Désert. Avec Blandine Mabec, India Hair, Matthias Jacquin… 1h17.

Sortie à venir.

1 Commentaire

Répondre à [BERLIN 2025] Journal de bord 2 : moisson sage et lait caillé • On se fait un cinéAnnuler la réponse.

En savoir plus sur On se fait un ciné

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture