[BERLIN 2025] Journal de bord 2 : moisson sage et lait caillé

Après un démarrage en douceur du côté de chez nous (Le rendez-vous de l’été), place aux hostilités. Déjà le fait d’apprendre le lendemain matin qu’un attentat à la voiture bélier a eu lieu dans la journée du 13 février à Munich et fait trente blessés. Un hommage a été rendu lors de la cérémonie d’ouverture le soir-même avant qu’un discours de Tilda Swinton ne mette le feu aux poudres et lance officiellement une édition placée sous le signe de la politique. L’actrice a dénoncé les “les meurtres de masse” et “l’inhumain […]  perpétré sous nos yeux” puis s’en est ouvertement prise aux récentes décisions et déclarations de Trump, notamment celles concernant son envie de transformer Gaza en “Côte d’Azur du Moyen-Orient”. Une prise de parole qui n’a pas manqué de faire effet, contrastant avec le refus, le lendemain, de Timothée Chalamet de répondre aux questions sur la montée de l’extrême droite pour ne pas perturber sa course à l’Oscar. Et les films dans tout ça ? La compétition offre ses premiers voyages, entre la campagne chinoise et la côte espagnole, qui sont moins des évasions du contexte bouillant que des balades sans folie ni poésie.

Living the Land du chinois Huo Meng est l’annonce d’un petit cinéaste prodige en gestation. Propulsé par Jia Zhangke qui avait décidé de le mettre à l’honneur à la Berlinale 2020 en montrant son premier long (Crossing the border), il s’inscrit dans le sillon réaliste et mortuaire d’un Wang Xiaoshuai (So long, my son) tout en sondant trop mollement les gouffres métaphysiques d’Hou Hsiao-Hsien (Poussières dans le vent). Sa fresque familiale dans le milieu agricole datée en 1991 commence pourtant fort avec l’exhumation d’un cadavre – que l’on voit patiemment se faire reconstituer – depuis un champ pour le ramener dans une sépulture familiale. Le tout depuis le regard du jeune Chuang (Wang Shang), membre bâtard de la famille Li, laquelle tente modestement de survivre dans un petit village de campagne. Entre l’industrialisation des terres, un écart des richesses toujours plus important et des unions forcées par les intérêts économiques, Living the Land emprunte un chemin balisé avec une rigueur qui impose le respect. Les plans séquences s’enchaînent pour dépeindre un quotidien tiraillé entre l’impératif du travail (la moisson de cette année est cruciale) et la nécessité de l’insouciance (piques-niques en famille pendant lesquelles les plus jeunes s’amusent en liberté dans le cadre) avec un souci d’anthropologue. Chaque personnage incarne un versant des contradictions locales : l’arrière grand-mère à fort tempérament mais qui chérit et réunit tout le monde ; les oncles et tantes de Chuang, parents aimants mais soumis aux inégalités ; leur enfant handicapé qui alterne entre harcèlement subi et poésie immanente ; sa soeur Xiuying contrainte d’épouser un garçon de famille riche pour éponger les dettes des siens ; enfin Chuang, abandonné par ses parents partis travailler à la ville et qui se fait le spectateur innocent des mutations à l’œuvre. Difficile de nier à quel point le tableau est bien fichu et agréable à suivre mais il finit par s’épuiser faute de pouvoir transcender cette organisation savante du microcosme, malgré une tentative maladroite de virage spirituel. Huo Meng joue la carte du rêve autour de Chuang, qui erre le temps d’une nuit vers l’endroit où son cousin malade est mort plus tôt d’un accident industriel sans pouvoir le retrouver. Au réveil son lit est mouillé, ce que le film n’a pas manqué d’annoncer au détour d’un dialogue antérieur. Cette confiscation de l’espace onirique à l’enfant finit de rendre la copie du cinéaste asphyxiante malgré elle, à l’inverse d’une scène d’orage post-récolte rythmée par un design sonore happant pour mieux stimuler nos sens. Peut-être est-ce dans ce jeu de matière que réside la promesse de ce second film, celle d’une cinématographie percée par les éléments pour donner à la recherche de réalisme une chair qui lui est propre. 

© Floating Light (Foshan) Film and Culture

Ce n’est pas la chair qui manque à Rebecca Lenkiewicz, dont le Hot Milk arrive avec des sabots de subversion sensuelle mais stérile. Sofia (Emma MacKey) aide sa mère infirme (Fiona Shaw) en Espagne alors qu’elle s’apprête à essayer un nouveau traitement auprès du Dr. Gomez (Vincent Perez). Sa lassitude estivale est troublée par sa rencontre avec Ingrid (Vicky Krieps) dont elle ne tarde pas à tomber amoureuse, tout en commençant à explorer de vieux tabous familiaux. Que dire de plus ? Lenkiewicz déroule son programme initiatico-sexuel sans accroc ni idée mais avec suffisamment de cynisme pour se donner l’impression d’avoir quelque chose à dire. Les excès de nervosité et rafales de piques contre sa fille de la part de Fiona Shaw amusent un temps et servent d’amuse bouche pour donner au dernier plan sa dimension comique. Un ultime aveu d’échec sadique (Fiona Shaw abandonnée par sa fille dans son fauteuil roulant au milieu de la route va-t’elle se faire écraser par le camion déboulant à toute berzingue ? Suspense.) qui n’a d’égal que l’incapacité à mettre en scène la romance lesbienne entre MacKey et Krieps. La seconde, réduite à une imagerie alternant entre la cavalière Amazone et la bohémienne-épicurienne en relations libres,  paraît ne pas exister – peut-être n’est elle d’ailleurs que la matérialisation d’un fantasme découlant des mommy issues de Sofia. Il faut ainsi s’en remettre aux ping-pong verbaux acerbes entre la mère et la fille pour frémir un minimum, MacKey tenant particulièrement bien la joute avec une sévérité ignorée jusqu’alors, notamment lors d’une dispute sur la qualité de l’eau : la présence d’une montagne sur l’étiquette en est un gage d’après elle ! À défaut pour Lenkiewicz d’insuffler du style par ailleurs, elle donne à son actrice l’occasion d’exprimer une palette de jeu inédite chez elle.

© Nikos Nikolopoulos / MUBI

En attendant de meilleures découvertes, rien de tel qu’une goutte de oat milk – qui lui ne peut être caillé comme le précédent – pour sublimer le café du stand presse et se réveiller pour la suite.

Living the Land de Huo Meng. Avec Wang Shang, Zhang Chuwen, Zhang Yanrong… 2h12.

Hot Milk de Rebecca Lenkiewicz. Avec Emma MacKey, Fiona Shaw, Vicky Krieps… 1h37

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