[CRITIQUE] Adagio : La chute de Rome

Parmi les grandes révélations des années 2010, l’italien Stefano Sollima se hisse sans problème dans le peloton de tête. Fils du réalisateur Sergio Sollima, membre de la sainte trinité des Sergio (avec Leone et Corbucci) ayant porté le western italien dans les années 60, Stefano est l’un des artisans phares du renouveau du polar italien au cours des années 2000 à la télévision en réalisant l’ensemble des épisodes de la série Romanzo Criminale. Mais c’est surtout sa participation comme réalisateur des deux premières saisons de Gomorra (adaptée de l’œuvre de l’auteur vivant sous protection policière Roberto Saviano) qui le place sur le devant de la scène italienne. La réussite de ces deux séries est remarquée et mène le réalisateur vers la case cinéma avec A.C.A.B. : All Cops Are Bastards en 2012, film coup de poing suivant les membres d’un groupe de CRS de Rome et Suburra, plongée au cœur d’une cité romaine rongée par la corruption, accessoirement l’un des plus grands polars de ces 15 dernières années. Depuis, le cinéaste a traversé l’Atlantique avec Sicario : La Guerre des cartels et la série ZeroZeroZero, plongeant dans les tréfonds du trafic de drogue international et de ceux qui le font vivre, renvoyant respectivement le Sicario de Denis Villeneuve ou la série Narcos au rang d’œuvres pleines d’innocence.

Après l’adaptation mitigée du roman de Tom Clancy Sans aucun remords, son retour en Italie était très attendu afin de conclure sa trilogie romaine. Adagio est très attendu après A.C.A.B. et Suburra mais surtout après une bande annonce très énigmatique donnant une impression bien éloignée des deux précédents long-métrages. Impression confirmée dès le plan d’ouverture, une vision aérienne de Rome plongeant dans l’obscurité totale avec en arrière-plan un incendie qui ravage l’horizon. Vision apocalyptique et métaphorique montrant la chute de Rome lorsque les précédents films du cinéaste affichaient sa décadence. Sollima nous raccorde dans une chambre où un jeune homme (Manuel) semble réveillé par le courant qui revient. Morceau de rap à fond dans les oreilles, une chambre pleine d’objets high-tech, le jeune homme semble se préparer pour faire la fête avant que son visage ne se fige au détour d’un léger zoom de la caméra. Dès l’introduction, on comprend que Sollima déstabilise son spectateur et l’emmène hors des sentiers battus.

Ce raccord entre la vision de Rome et le personnage au centre du récit se trouve au cœur du propos du réalisateur et son co-scénariste Stefano Bises. Le récit se déroule en une nuit : Manuel, fils de Daytona, un ancien mafieux atteint de démence, doit s’infiltrer au milieu d’une soirée dans un club branché pour la police, contraint par un accord. Pris de peur, il s’enfuit et se retrouve pris entre le groupe de policiers qui le traque et d’anciens membres de la même mafia que son père. Pour montrer la chute de Rome, les deux auteurs se concentrent sur des figures archétypales sur le déclin. Pas d’individus typiques du film de gangsters comme dans Suburra (le politicien véreux, le jeune gangster ambitieux, le parrain de famille ou le tueur mutique) mais des hommes abîmés et fatigués par leur passé qui lèvent le masque au crépuscule de leur vie. Du policier introduit comme bon père de famille qui se révèle un ripou, au gangster mourant qui ne parvient pas à échapper à son statut, le film met en scène des personnages pris dans un étau dont ils ne peuvent se sortir.

Loin de tout manichéisme, Sollima dévoile progressivement les enjeux entourant ses personnages après les avoir introduits à l’aide de peu d’informations. C’est le cas du groupe de policiers dont le scénario laisse le doute sur leur corruption ou non pendant plusieurs minutes. Présenté en père de famille en galère mais prenant soin de ses fils, le chef de ce groupe de flics dévoile progressivement ses motivations, si bien que l’on ressent même de l’empathie pour le personnage. Daytona, sénile et désintéressé, prend les armes pour défendre son fils et ne renie jamais son code d’honneur. Enfin, le gangster en fin de vie Romeo Baretta (surnommé « Rome » par sa femme, justement), présenté comme un homme froid et sans aucun sentiment, finit par afficher les raisons de son comportement et dévoile un reste d’humanité auprès de Manuel. C’est finalement l’essence du cinéma de Sollima. Plus que le genre dans lequel le film s’inscrit, que les renvois aux westerns, il s’agit de faire ressortir ce qu’il reste d’humain à des personnages censés avoir perdu leur humanité. En ce sens, le personnage de Romeo (magnifiquement incarné par Pierfrancesco Favino) est le pendant italien d’Alejandro dans Sicario 2. Un tueur froid ayant tout perdu mais qui retrouve ce qui fait de lui un être humain au contact d’une jeune adolescente qu’il se donne pour mission de protéger.

Ainsi, au sein d’une commande hollywoodienne ou d’un film italien plus personnel, Stefano Sollima garde le même cinéma et trace un trait d’union entre chacune (ou presque) de ses œuvres. Adagio en est une nouvelle preuve, une autre pierre dans une œuvre formidable. Un grand polar d’une maîtrise formelle absolue, d’une précision chirurgicale dans ses cadres et longs travelings qui fonctionnent de plus en plus comme un chemin vers un destin écrit. Sollima cite à l’occasion Brian De Palma dans son final qui renvoie directement à L’Impasse, mais réutilise également son propre travail lorsqu’une fusillade nocturne dans un appartement est éclairée uniquement par les coups de feu des protagonistes (renvoi à une séquence de Sans aucun remords). Une mise en scène qui révèle les personnages comme lorsqu’un jeu de chat et de la souris entre Daytona et les flics se conclut sur la révélation de la dangerosité du premier. Mais le film est bien plus qu’un polar virtuose et explore la nature de l’homme (masculin, une seule femme est présente au récit) dans ce qu’il a de pire. Un film qui traite de la chute d’une ville, d’un monde, où les seuls protagonistes sont masculins. Malgré tout, le réalisateur, par un dernier élan d’humanité, laisse une touche d’espoir.

Adagio, réalisé par Stefano Sollima. Écrit par Stefano Sollima et Stefano Bises. Avec Pierfrancesco Favino, Adriano Giannini, Gianmarco Franchini… 2h07
Sorti le 14 Mai 2024 sur Netflix.

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