[CRITIQUE] Totem : Fête de famille

Avec son sujet confidentiel et une photographie serrée dans un mouchoir de poche, le film Totem de Lila Avilés a discrètement tracé son chemin depuis le festival de Berlin jusqu’à une sortie pour la Toussaint. Une telle date n’est pas anodine. En reprenant le folklore de son pays, cette œuvre mexicaine se construit comme une fable sur la célébration de la mort et de la vie. Voilà le point de départ d’une itération sur le déchirement familial vécu à travers les yeux d’une enfant, ici baptisée Sol.

@Alpha Violet

Dans la famille qui nous est présentée, l’urgence d’affronter ensemble le décès prochain de l’un d’eux à la fois fils, frère et père est travestie en occasion de fêter son anniversaire. Conceptuellement, les 95 minutes du long-métrage se chargent d’entrelacer vie et trépas en une seule célébration ; on peut dire qu’il embrasse son sujet avec plein de bienveillance et de sincérité sans jamais trahir la confidentialité de sa forme.

Comme un chuchotement souffrant d’être trahi par de larges cadres stables, la caméra colle au faciès des protagonistes. Grâce à cet outil, la cinéaste érige des portraits du quotidien pleins de bravoure. Les visages subsistent hors champ et il faut le prouver. Les temps « morts » entre chaque prise de parole n’existent pas car le cadre continue à scruter les personnages après qu’ils ont lancé leur réplique, à l’instar d’un making of glissé dans le cut final. Un brin de raison est apporté dans le chaos environnant par les qualités humaines de Sol, petite fille de sept ans qui conduit la majeure partie du long-métrage.

@Alpha Violet

Dévoilés tour à tour, les membres de la famille laissent échapper leur tristesse dans le même élan que leur espoir. Un cocktail fébrile en jaillit, prêt à basculer d’une émotion à l’autre. L’image tremblotante souligne cette vivacité qui devient, tout humilité gardée, l’expression d’une forme de courage face à la fatalité. Mais la menace est matérialisée par la douleur du mourant, qui agit en épée de Damoclès pour ses proches. Ceux-ci, plus qu’une guérison, veulent dénier la fatalité en cherchant l’amour d’un chat, la chaleur de l’alcool ou le forgeage de souvenirs. Ainsi, la scène où Sol découvre que son père lui a peint tous ses animaux préférés a un arrière-goût âpre. Alors que la maladie n’a pas encore eu raison de lui, nous sommes déjà dans l’urgence de s’en souvenir. La fête d’anniversaire est une veillée funèbre où l’alcool et les rires forts coulent à flot.

Chacun des membres de la famille use de diverses combines pour ignorer la tragédie à venir, l’outrepasser ou lui faire face. À défaut de les souder narrativement dans leur peine, Lila Avilés fait communier ces êtres fragiles par la mise en scène en effaçant les espaces entre eux.

@Alpha Violet

Le personnage du grand-père, par exemple, échange peu avec les siens (il n’a d’ailleurs plus de voix) et gronde constamment. Néanmoins, les mouvements de l’image l’enveloppent sans cesse de ses proches, comme ces recadrages amusants sur le visage de Sol durant sa consultation avec une cliente névrosée. Totem adopte les angles d’une capsule temporelle et spatiale pour filmer cette famille morcelée… mais la caméra les emprisonne ensemble. Les murs entre lesquels ils se tiennent sont exorcisés car même les fantômes de la famille les étouffent. Ainsi, chaque recoin éloigné, par exemple la cabane à outils ou la chambre du père, apparaissent comme des refuges.

@Alpha Violet

Le père malade n’est en effet jamais loin de ceux qui débarquent pour fêter son anniversaire, mais sa maladie le force à l’alitement. Sa présence par intermittence crée une proximité menacée de disparaître, alors qu’on attend justement leur réunion à tous. Il agit déjà comme un fantôme invisible à sa famille mais apparent pour les spectateurs grâce à la tricherie du point de vue omniscient. Pourtant, et même si on le suit dans ses errements, la caméra évite son visage quand elle scrute celui des autres. Sa souffrance bruyante le place hors d’atteinte. Là réside la principale entorse au ballet des émotions dans lequel on est entraînés depuis l’introduction : les scènes du père forcent le contraste entre fête et effroi quand le film vise à les mêler.

S’attarder sur le corps meurtri du père couvre le film d’une surdose de souffrance peu pertinente. Le pathos mène à l’apparition superficielle d’éléments fantastiques et de métaphores nunuches : parfois, la caméra se lève au-dessus des têtes ou se fige pour instaurer un événement divin, irrémédiable, une sorte de doux memento mori. Le fantastique prend le pas et abat toute subtilité dans la mise en place d’un rapport mythologique à la mort au Mexique. C’est cela, Totem : la sensation de découvrir une œuvre de jeunesse très généreuse mais mal dégrossie. La beauté du projet, sa sincérité et le jusqu’au boutisme de sa forme emportent notre admiration malgré tout.

@Alpha Violet

La dimension mythologique de la mort ressort déjà très bien par le schéma narratif du film. Le récit s’embarque dans un format cyclique dès la scène d’ouverture. D’abord, la présence rassurante de la mère de Sol nous est offerte, elle y est physiquement liée aux mouvements de sa fille avant de disparaître au profit du générique. Ensuite, le montage ne lui concède plus un signe de vie. Il nous force à patienter jusqu’à l’apparition du père. La mère ressurgit en fin de film pour faire cesser les errances de Sol et son voyage vers l’inconnu. Sans montrer la suite logique des retrouvailles, un plan de maison vide achève le film pour induire une remise à zéro. On nous retire la conclusion de l’histoire. La mort fait partie intégrante de la vie et n’interrompt pas la roue du temps, à jamais inachevée.

Totem, écrit et réalisé par Lila Avilés. Avec Naíma Sentíes, Montserrat Marañon, Marisol Gasé… 1h35
Sortie le 30 octobre 2024.

Présenté dans la session « Ici et ailleurs » du FEMA La Rochelle 2024

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