[CRITIQUE] Aucun autre choix : Quoi de neuf docteur ?

Alors, quoi de neuf docteur ? 20 ans tout pile après le premier rendez-vous chez Costa Gavras, voilà qu’un autre cinéaste refait un pronostic de l’état de santé du système capitaliste, et ce dernier a l’air en grande forme. Du moins il ne change pas beaucoup d’un film à l’autre. Le postulat de départ est le même : un ingénieur dans l’industrie du papier perd son travail après la délocalisation de son entreprise et se convainc d’éliminer ses concurrents afin de se garantir un poste dans la plus prestigieuse entreprise du secteur. 20 ans tout pile après Le Couperet (2005) donc, où Bruno Davert (José Garcia) doit jongler entre petits meurtres discrets et histoires de famille pour maintenir son statut d’employé respectable au sein du système. La grande prudence de l’approche esthétique de Gavras traduisait déjà une compréhension : ce récit extravagant de serial killer s’inscrit dans une normalité oppressante distinctive, la nôtre, avec ses publicités géantes omniprésentes et ses CV dévitalisés. Diagnostic : Le conventionnalisme déshumanise l’individu. 20 ans tout pile après, Aucun autre choix répète la mise en images des lignes de Donald E.Westlake, et on peut observer les premiers signes d’une nécrose fatigante à laquelle on est relativement habitué : la manifestation de ces dites conventions dans ses propres objets critiques.

Cette histoire de l’homme ordinaire allant jusqu’à commettre l’irréparable pour racheter sa place a tout pour plaire à Park Chan-wook : Yoo Man-soo (Lee Byung-hun) a les marques d’un Oh Dae-soo de Oldboy (2003) ou d’un Jang Hae-joon de Decision to leave (2022), l’individu ordinaire obligé d’agir de façon extraordinaire au vu des circonstances. Désormais sans emploi, ses privilèges commencent à s’envoler progressivement, les deux chiens sont placés en refuge, les cours de violoncelle de sa fille doivent s’arrêter, sans doute même que la maison devra être vendue. Il y a urgence d’intervenir au risque d’un délitement total de la vie parfaite que Man-soo a construite de ses mains en tant que bon patriarche et c’est peut-être le véritable enjeu derrière ces meurtres : conserver une forme de dignité auprès de son entourage. Man-soo est un coq qui bombe le torse et se fait plusieurs fois humilier par les institutions encadrantes, obligé de se mettre à genoux devant un supérieur hiérarchique aux toilettes.

Ce n’est pas la seule parcelle comique d’Aucun autre choix, qui n’est jamais aussi pertinent que lorsqu’il joue avec l’exploitation de l’espace filmique. Il y a toujours un personnage qui se dévoile subitement, se cache ou surgit du hors-champ et ramène l’extravagance de l’entreprise meurtrière dans les limites du réel. Ce qui empêche Man-soo d’écraser son concurrent avec une poterie, c’est la propriétaire du lieu juste derrière qui l’observe avec suspicions. Le sabotage de l’image idéale de l’employé de bureau qui se dissimule, ment et tue pour retrouver son confort social passe par des rapports géométriques. On croirait voir par moments un épisode des Looney Tunes où corps et décors s’étendent jusqu’à l’absurde sensation que la physique n’est plus prise en compte. Il faut dire que Park Chan-wook n’aime pas rester en place sur ce qui est d’épuiser les projets de composition innovantes. Parfois ça fonctionne, tel cet instant où Man-soo observe sa première victime depuis son jardin, se roulant par terre de chagrin en découvrant l’adultère de son épouse, un plan où la caméra étire progressivement les limites du cadre, creusant la gêne d’observer un tel affaissement humain.

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Sauf qu’arrive un moment ça coince, où les pirouettes visuelles atteignent leur impasse évidente comme souvent chez le cinéaste. Comment justifier que l’on conçoive l’espace filmique comme terrain d’expression du grand-guignol pour au final ne l’exploiter que pour en faire des plans qui ont comme seul intérêt la virtuosité de leur assemblage ? Ces barbarismes sensationnalistes s’incarnent totalement dans les effets de parallélismes et transitions, nouant Man-soo et ses péripéties avec celles de sa femme Yoo Mi-ri (Son Ye-jin) : lorsque lui enterre son dernier concurrent, elle déterre celui que son mari a caché dans le jardin, d’un même coup de pelle commun. Chaque geste fait écho à un autre, tout s’emboîte, offre la même satisfaction que celle de terminer un immense puzzle. Or la première chose qui en pâtit, c’est bien le rationalisme et ce qui s’apparente à une fable sur la cruauté du monde du travail n’est plus en résultante qu’une impression d’exercice formel. Subsiste comme un sentiment de désamorçage dramatique quand après que la deuxième victime a été abattue sur le périphérique, le cinéaste encadre la scène en plan large avec composition minérale comme s’il faisait un tableau des côtes normandes.

L’amusement avec lequel Park Chan-wook dynamite cette figure du self-made man coréen n’est pas sans être accompagné d’une caractérisation des personnages qui, elle aussi, peine à se rendre crédible. Le récit veut vendre Man-soo comme un quidam sauf qu’au bout du compte il ne l’est pas, tout ce qui compose sa vie est formulé par le prisme de l’exacerbé. Dans la première scène du film, rires et couleurs chatoyantes façonnent le cliché du foyer idéal qui n’existe bien sûr que pour mieux se faire triturer.

Au contraire du Couperet, le terreau des représentations n’est pas réaliste mais sémantique : toute idée narrative et scénique fonctionne selon une logique allégorique (l’exemple le plus parlant est sans doute la fille quasi-mutique de Man-soo, qui ne peut que répéter ce qu’elle entend et construit par là des moments de tension sacrément étranges) voire pire, une logique tape-à-l’œil. À titre de rapprochement, le bouffon du roi n’est pas un « type normal », c’est quelqu’un qui exagère son idiotie par fonction. Ici c’est pareil, Man-soo n’est pas un type normal, c’est la marionnette qui veut nous renvoyer l’idée d’un type normal.

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Il ne s’agit pas d’accuser Park chan-wook de vouloir détourner l’attention des enjeux politiques de son film. Au contraire, Aucun autre choix a des revendications et met du cœur à les affirmer. Il s’agit de faire un compte-rendu plus général sur l’état du film de conte social et comment il prend comme habitude désolante d’emprunter les poncifs visuels propres au système qu’il dénonce. Les victimes aussi sont des hommes brisés qui en soi se comprennent et qui aspirent à un idéal d’entraide face au « turbo-capitalisme », empêché par la logique du marché. Ça le film le comprend très bien mais là n’est pas le problème, il manque à l’établir durablement et à en faire la pièce centrale du discours. Résultat : quand la fille de la deuxième victime arrive dans le magasin de chaussures auquel il travaille à temps partiel le temps de retrouver un emploi dans le papier, le mal est fait. Même chose lorsque l’on évoque le passé amoureux de la première victime et de sa femme, actrice déchue qui se rappelle avec émotion leur passé de jeunes amants. On remarque immédiatement les ficelles de la construction parallélique que veut établir le cinéaste entre ce personnage et Man-soo. L’aspect exacerbé prend le dessus sur le processus compatissant tant le premier a eu droit à un traitement favorisé comparé au second.

Alors, c’est grave docteur ? Pas forcément. Aucun autre choix est trituré entre son projet critique et ses fantaisies esthétiques. Si l’un n’empêche pas l’autre, leur présence combinée forme une anomalie dans la logique discursive : peut-on encore accepter les films anticonformistes dans le fond mais conformisés dans la forme ? Réconfortons-nous, l’analyse sociale de Park Chan-wook n’est pas complète mais pas non plus incorrecte et sa maladresse formelle dresse un postulat encore plus insidieux : 20 ans tout pile après, la fourberie du capitalisme est toujours la même.

Aucun autre choix de Park Chan-wook. Avec Lee Byung-Hun, Ye Jin-son, Park Hee-soon… 2h19.

Sorti en salles françaises le 11 Février 2026.

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