[CRITIQUE] Delépine/Kervern : À la poursuite de demain

Le 21e siècle est un nouveau lieu de scissions. Si Hélène Cattet et Bruno Forzani nous ont prouvé avec l’exceptionnel Reflet dans un diamant mort qu’une œuvre amorcée en binôme conserve son éclat sur la durée, d’autres ont choisi de tailler la route, de scinder leur identité en deux pour en offrir leur variante. Dans les cas auxquels on pense, ça brille bien moins. Côté états-uniens, on voit que la noblesse du côté des Coen se trouve plus chez Joel que chez son frangin occupé à faire perdurer la beauferie d’un autre temps. L’un évolue et questionne son art, l’autre pas. De même, quand les Safdie se séparent, c’est pour aller flirter avec le récit classique – et chiant – d’un Dwayne Johnson en besoin maladif d’Oscar là où refaire la façade dentaire d’Adam Sandler suffisait à nous offrir un trip halluciné et réjouissant. Pour en revenir à nos pérégrinations hexagonales, on aurait difficilement imaginé les deux gugusses du Groland tenter une sortie de route en solo. À en croire leurs déclarations, cette aventure est un incident isolé, motivé par les aléas du Covid où l’urgence de l’écriture ne pouvait attendre les retrouvailles et la mise en commun. Le duo semble donc en bonne voie pour se remarier. Toujours est-il qu’on en ressort avec l’offrande de deux objets réflexifs, que l’on ne saurait ignorer. 

Rien d’étonnant à ce que nous nous sentions en terrains connus. Je ne me laisserai plus faire et Animal totem se veulent deux récits distincts motivés par des envies personnelles, mais leur arsenal n’est en rien éloigné de ce qui a été déployé jusqu’alors. Histoire de solitaires en quête de justice sociale – Yolande Moreau qui se venge de celleux qui lui ont causé du tort d’un côté, Samir Guesmi qui s’en va faire la nique à un riche adepte de safaris écocides de l’autre ; observation acerbe de milieux qui anonymisent les individu.es – de l’Ehpad à l’antre mortifère de “Totem énergies” ; road trip décalé quadrillé de nombreuses rencontres : la recette ne commet aucun écart, elle dévie tranquillement sans chercher à se dérouter. Elle en fait ressortir les manquements d’un duo qui se complète : chacun garde-fou à sa manière peut permettre tant d’étoffer une idée que d’en envoyer une au placard. Lorsque, chez Kervern, Émilie (Yolande Moreau) exige arme à la main de voir les couilles de Cédric (Philippe Duquesne), ancien camarade de collège qui l’avait forcée à lui montrer ses seins, on se dit que l’ami Benoît aurait suggéré, puisqu’il a déjà été question d’en montrer frontalement dans Mammuth (2010), d’insérer un gros plan des bourses en question pour ajouter à l’humiliation du tortionnaire masculin et ne pas se contenter d’une simple blague potache dans un film qui se veut frontal. En contrepartie chez Delépine, l’idée d’enfermer Darius (Samir Guesmi) dans une cage de MMA avec un allumé du bulbe qui veut lui faire la leçon aux poings serait probablement passée sous la coupe d’un Gustave qui aurait rappelé qu’ici, c’est une tonalité poétique qui est à l’œuvre comme lorsqu’ils épurent Saint amour (2016) de leur humour souvent très gras. Passée une écriture qui pourrait parfaitement se retrouver dans un film issu de leur socle commun, c’est vers l’identité visuelle que les deux larrons parviennent à se distinguer. 

Les films du Worso

Fidèle à ses gimmicks, Gustave Kervern choisit pour Je ne me laisserai plus faire une narration chapitrée – des panneaux composés d’un mot du titre apparaissent progressivement pour baliser le récit – et compose ses saynètes comme de nombreuses rencontres destinées à solliciter un carnet d’adresses toujours aussi riche de visages connus, voire attendus. Laure Calamy, nouvelle venue dans cet univers fêlé en femme de ménage qui s’entiche de la vieille revancharde et décide de la suivre dans ses frasques, obtient ses galons auprès de celleux qui passent une tête de principe tel.les que Corine Masiero (elle personnage principal d’Effacer l’historique, 2020), Jonathan Cohen (lui de En même temps, 2022) ou même les comparses du Groland comme Francis Kuntz en commissaire autoritaire qui nous lâche, par essence puisqu’il convoque une culture de niche, le rire espéré. C’est d’ailleurs quant au duo de policier·es (Anna Mouglalis et Raphaël Quenard) sur lequel il s’acharne que se situe le point d’ancrage d’une auscultation de la société qui se fait cette fois en double temps. Lorsque Kervern nous a habitué à limiter ces rencontres à des sketches nous dévoilant des figures de français·es de tous horizons – du patron magouilleur de Mammuth aux tenancier·es solitaires d’une Pataterie en bord de zone industrielle (Le grand soir, 2012) –, il permet par l’enquête suivant les frasques d’Émilie de transformer ces caméos en personnages qui appuient le propos recherché. Si, quelques minutes après une séquence nous ayant provoqué nos plus beaux rictus de plaisir, nous revenons auprès des fameuses couilles de Cédric, la prise de témoignage de l’intéressé nous expose un abject monologue pour celui qui en plus de détourner les faits pour s’avantager dévoile, par masculinisme exacerbé, tout le bon droit que lui avait d’humilier la jeune femme venue se venger. Autre exemple, celui de deux passages à l’Ehpad qui nous donnent à voir la directrice du lieu (Alison Wheeler). Lorsqu’on la croise une première fois, c’est l’humour qui domine : alors qu’Émilie vient de perdre son fils, elle lui indique qu’il faudra penser à régler le reliquat pour pouvoir continuer à séjourner dans les lieux. La deuxième rencontre, cette fois-ci avec la police qui vient s’enquérir de la disparition de la pensionnaire conserve le même ton mais montre le délitement social : la chambre d’Émilie est déjà occupée par une nouvelle résidente, nos petits vieux se font interpeller par la cheffe d’établissement qui les traite comme des moins que rien. Ce qui se fait par le biais de vannes bien senties n’empêche pas l’argumentaire d’une réalité cynique de se dévoiler devant nous. Ce qu’il ne fait pas dans son approche visuelle, se contentant d’une mise en scène que l’on peut qualifier de fonctionnelle usant de simples champs contrechamps et de cadres larges pour que les comédien·nes puissent déployer la corporalité de leur jeu, Kervern le renforce par les dialogues incisifs dont il a le secret. Gros ras le bol aux multi-aspects dont l’un d’eux pourra forcément nous toucher, Je ne me laisserai pas faire use jusqu’à la corde de ce côté tape-sur-tout, même s’il oublie de nous flatter la rétine. 

Les films du Worso

Peut-être parce qu’il s’est battu pour que le sien sorte en salles quand Gustave Kervern s’est contenté de penser Je ne me laisserai plus faire comme un téléfilm – il a été diffusé sur Arte avant d’être disponible à la VOD. Peut-être parce qu’en choisissant de lui donner une allure de conte annoncé dès le carton d’introduction, des choix visuels étaient la première chose à envisager. Benoît Delépine, pour Animal totem, pense un cadre de cinéma. Le scope lui offre une largeur, celle qui illustre l’ampleur de la mission de cet étrange personnage menotté à sa valisette, mais écrase ses perspectives de hauteur. Pour Darius, le périple le menant de l’aéroport de Beauvais à La Défense est à l’image des travellings latéraux qui l’accompagnent : une opération lente, celle d’un chemin en ligne droite dont il ne se détourne pas tant c’est la détermination qui l’anime. Il n’est pas question de lever la tête, de se distraire et les rencontres ne sont plus des détours, des opportunités de développement d’un narratif commun ou d’une trajectoire personnelle mais tant d’obstacles qui ralentissent la course. Les énergumènes croisés ne sont pas tant des personnages que des archétypes déterminés par leur fonction et ne dépassant jamais cette dernière – le poète (Patrick Bouchitey), le flic (Harpo Guit), etc. –, leur rôle permettant juste de créer du comique de situation plus que d’apporter un rapport sismographique. Pourtant, d’autres rencontres se déploient, celles-ci animées par le cœur même du récit. Écologiste convaincu, Darius prétexte un voyage d’affaire pour aller assassiner le patron d’une multinationale ayant pour hobby la chasse aux animaux rares. La caméra s’empare du point de vue animal, vient nous offrir la vue subjective d’une mouche, nous témoigne d’un échange de regards complices entre Darius et un renard. Comme le gastéropode qu’il entraîne dans sa valisette pour le protéger, les animaux observent celui qui représente leur cause et vient proposer un début de réponse, aussi radicale soit-il, à leur menace d’extinction.

Srab films

Émilie comme Darius sont animé·es d’un même combat, celui d’une manière de repenser un monde dont la pré-détermination auto-destructrice ne peut plus nous amener à faire société. S’iels poursuivent la dynamique des personnages du cinéma de Delépine et Kervern, l’approche séparée permet une rupture, celle de questionner la radicalité de l’action pour entraîner ces changements. Pour Kervern, qui incarne avec son personnage les récents mouvements de libération de la parole, le changement est déjà en place et en bonne voie. Les actes de vengeance d’Émilie, qui expose ses bourreaux plus qu’elle ne les humilie, sont inoffensifs mais libérateurs et engendrent des émules. Le policier incarné par Raphaël Quenard, initialement caricaturé comme viril, impulsif et noyant ses secrets dans l’alcool, choisit en réponse aux actes d’Émilie d’affronter son démon en confrontant l’homme qui l’a abusé enfant. Un moment où il se refuse à la violence et cède à l’émotion, montrant que l’amélioration d’un monde passe aussi par soi. Pour lui comme pour Kervern, la conviction que la justice fera son travail semble de mise.. L’invitation est tendue. Delépine, lui, a dépassé le stade où la réflexion et le pardon sont encore envisageables. Dans le bureau anormalement grand où le patron de Totem Énergies expose à Darius ses nombreux trophées, c’est le cynisme d’un puissant qui ne remettra jamais ses privilèges en question qui est à l’œuvre. À l’échelle du conte, le meurtre de cette figure antagoniste n’en est pas un, juste un déplacement du pouvoir décisionnel, un renversement de l’ordre faussement naturel. Geste à férocement considérer : si les riches de ce monde ne veulent pas partager, participer à l’effort commun d’une société dont ils profitent de tous les avantages sans injecter les rouages qui les permettent, il est grand temps de les déposséder sans leur demander leur avis. L’invitation, ici aussi, est lancée. 

Srab films

Je ne me laisserai plus faire, écrit et réalisé par Gustave Kervern. Avec Yolande Moreau, Anna Mouglalis, Laure Calamy… 1h38
Sorti le 22 novembre 2024 sur Arte. Disponible en VOD

Animal totem, écrit et réalisé par Benoît Delépine. Avec Samir Guesmi, Patrick Bouchitey, Solène Rigot… 1h29
Sorti le 10 décembre 2025 en salles

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