Ne pas vouloir vivre sa vie comme un mouton mais rêver de passer le plus clair de son temps avec eux peut paraître paradoxal. C’est pourtant la voie choisie par Mathyas (Félix-Antoine Duval), jeune montréalais installé à Arles qui décide de claquer la porte de son agence de marketing pour devenir berger sur les reliefs de Provence. La fenêtre de son petit appartement donnant sur les arènes semble l’avoir préparé à un nouveau combat. Le film l’introduit dans toute sa détermination : écran rapidement fermé après avoir averti ses collègues via message vocal, tablettes de la librairie locale où les guides de pastoralisme sont vite acquis, présentation sans détour de ses velléités aux éleveurs locaux afin de promptement trouver une place d’accueil, Mathyas se sent appelé à sa vocation.
Sophie Deraspe suit le voyage de ré-initiation de son personnage – sur la base du roman de Mathyas Lefébure (D’où viens-tu, berger ? Léméac, 2006) qui co-scénarise avec elle l’adaptation de son ouvrage – en collant aux doutes, aux émerveillements et aux inquiétudes qui se lisent sur le visage d’un acteur que l’on sent définitivement impliqué tant physiquement (par la fatigue progressive de ses traits) qu’émotionnellement. Ses réactions face aux flux d’une vague animale et face aux éléments et à la majesté des montagnes respirent d’authenticité. Difficile de ne pas être ébloui par la beauté de ces splendides paysages alpins. Mathyas entraîne à ses côtés Ėlise (Solène Rigot), fonctionnaire attirée par l’audace d’un expatrié au statut résidentiel incertain et cette subite connivence entre les deux jeunes adultes laisse entrevoir une réelle complicité qui unit les interprètes. Sur un concept difficilement concevable bien qu’inspirant – quitter l’inadéquation morale du confort pour la satisfaction spirituelle d’une incommodité fantasmée –, Deraspe part à la recherche du vrai. Les acteurs non-professionnels, les réels bergers qui guident Ėlise et Mathyas dans les premiers pas de leur pratique ancestrale apportent un solide socle pour ériger les étapes de leur parcours. Les animaux, quant à eux, imposent leur propre rythme. Une capacité de s’adapter à la réalité et aux aléas de la transhumance était nécessaire à la réalisatrice pour consolider la pertinence de son histoire et pour ne pas perdre le spectateur et sur ce point, Sophie Deraspe s’en sort avec une indéniable habileté . Nous sommes à leurs côtés. Nous comprenons, par des scènes que la cinéaste laisse durer (la difficulté d’attraper un mouton parmi une centaines de bêtes fuyantes, le mixage sonore qui laisse entendre la respiration lourde à la montée des pentes abruptes) l’attrait des montagnes, la dureté du climat, l’âpreté du labeur. La caméra, lors des scènes d’estivage, s’attarde sur la rareté des traces humaines – de la cabane délabrée des Telliers (Véronique Ruggia Saura et Bruno Raffaelli) à la rassurante charpente du gîte de Cécile Espriroux (Guilaine Londez) et sur la communion nécessaire avec ce qui est à la portée directe des bergers – nourritures simples, baignades en rivière. En résulte une atmosphère bienveillante dont la poésie est enveloppée par la superbe musique symphonique de Philippe Brault. Les jolis cadres de Vincent Gonneville (déjà à l’œuvre chez Meryam Joobeur pour Là d’où l’on vient) donnent une large place au ciel ouvrant vers un large avenir d’épanouissements pour ces attachants personnages. Le montage affuté de Stéphane Lafleur (le réalisateur de Viking (2022) et Tu dors Nicole (2014) a une sérieuse expérience de monteur auprès d’Anaïs Barbeau-Lavalette, d’Ariane Louis-Seize ou encore de Philippe Falardeau) participe à l’appréciation d’une absorption progressive d’un homme par son nouveau milieu, la caméra offrant de plus en plus d’espace aux arrière-plans.

Outre l’impulsion ayant amené Mathyas à s’enfoncer dans les montagnes bâton en main et chapeau sur le crâne (transformation vestimentaire traduisant un accès vers un soi renouvelé), Sophie Deraspe illustre le grandissant contraste entre une activité transmise de générations en générations et les contraintes de notre société moderne. Ce n’est pas toujours très subtil (le conducteur rageux bloqué par le troupeau), parfois didactique (Dudu (David Ayala) fustigeant les exigences bureaucratiques des divers paliers gouvernementaux) mais cela résonne avec justesse quand l’image laisse place aux mots, tel que l’alignement de moutons sur un pont surplombant une autoroute ou le regard désespéré d’Agnès Tellier quand Mathyas, dégoûté par la maltraitance que le désespoir de son mari conduit à infliger à ses animaux, quitte leur domaine. Il existe dans ce regard toute la détresse d’un monde obligé à lutter pour affirmer son existence. Un monde en manque de réelles ressources financières et humaines – une maison en délabrement, un vieux berger aigri (Ahmed, interprété par Michel Benizri) comme seule assistance – qui peine à susciter intérêt et espoir à une jeunesse tournée vers d’autres considérations.

L’un des risques inhérents à la découverte d’un univers propice aux images d’Epinal par le biais d’un personnage extérieur est d’apposer un discours professoral voire faussement idéalisé de la vie pastorale. Si l’idéalisme est mis à mal par la première expérience de Mathyas auprès des Telliers, la force du drame vécu par le vieux couple et son berger est quelque peu ternie par une interprétation poussive de Bruno Raffaelli et par l’agaçante redondance du personnage d’Ahmed. Bien que celui-ci soit à même de prodiguer des leçons à Mathyas dont l’application met en confiance après leur première rencontre, l’éleveuse Cécile Espriroux, les traits de misogynie et d’haineuse domination envers les animaux du vieil immigré sont au mieux épaissement tracés, au pire, dérangeants. L’apprentissage d’un désabusé antipathique est préféré à celui d’un sage vénérable et bien que touchante par l’amer constat auquel Mathyas fait face, cette partie du récit reste plutôt caricaturale.
Le naturel et la bonhommie du personnage de Guilaine Londez apporte non seulement une salvatrice respiration pour les deux jeunes bergers mais un également un souffle beaucoup plus enthousiasmant à nos yeux. L’amour du métier et le dévouement sont les valeurs que le personnage charrie et que la mise en scène éclaire en interactions cordiales et regards compréhensifs, témoins d’une belle alchimie entre Duval, Rigot, Londez et Ayala. Un. La naissance d’un agneau suivie de la perte de sa mère crée un étonnant suspense pétri de sincérité et souligne le point auquel vie et mort se côtoient dans un magnifique mais impardonnable paysage. Le dernier tiers du film fait écho à cette sincérité avec une belle pudeur. Un seul plan aérien suffit à Deraspe pour faire comprendre les conséquences de moments d’inattention alors que la proximité d’un prédateur s’était déjà entendue par un hurlement déchirant la nuit.

Dommage cependant que Deraspe n’ait pas choisi l’économie de la voix-off. On peut comprendre que l’expérience de Mathyas nourrisse ses futurs écrits comme la reconversion de l’auteur Lefébure a nourri son populaire roman mais la réalisatrice dispose déjà d’un regard et d’un visage si expressif avec Felix-Antoine Duval que ceux-ci suffisent à transmettre les émotions vécues. La caractérisation des personnages principaux est également sommaire. On sait peu du passif de Mathyas et des raisons profondes l’ayant poussé à cette décision et la rapidité avec laquelle Ėlise embrasse son nouveau destin est assez confondante. Le militantisme de Dudu est vite expédié en forme de ressort dramatique conduisant à l’attaque du loup. L’écriture de certaines répliques (« Montagne, veux-tu m’épouser ? », « On emmerde les conventions ! ») desservent leur spontanéité dans des scènes où les silhouettes accolées des deux personnages perdus dans l’immensité des montagnes auraient amplement contenté notre ravissement.
Le long-métrage est peut-être passé à côté de ses vrais héros. Quand un éleveur déclare en début de film à Mathyas « Tu es venu de la ville pour jouer au berger », si l’on ne doute à aucun moment de l’engagement profond du jeune homme dans son objectif, il n’en reste néanmoins que oui, une seule transhumance, une seule expérience négative, un seul exercice épanouissant et une unique frustration de voir des bêtes jusque-là bien gardées être décimées en une nuit par un loup ne font pas un berger. C’est le métier d’une vie, voire de plusieurs vies intriquées au sein des mêmes êtres. Deraspe est tout de même parvenue avec une certaine élégance à nous ouvrir une fenêtre sur un monde ceint dans le plus beau des écrins.
Bergers, de Sophie Deraspe. Ėcrit par Mathyas Lefébure et Sophie Deraspe. Avec Félix-Antoine Duval, Solène Rigot, Guilaine Londez…1h53
Sorti en salles au Québec le 15 novembre 2024
Présenté au Festival Cinémania de Montréal